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Blue Hawaii

Blue Hawaii

Elvis Presley

par Emmanuel Chirache le 5 janvier 2010

Paru en 1961 (RCA/BMG)

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Il n’y a que les abrutis pour croire qu’Elvis Presley n’a plus rien fait de digne après son service militaire. Une légende répétée à l’envi par tous ceux qui n’ont jamais écouté Elvis, mais qui ont bien retenu la phrase idiote lancée par John Lennon, grand spécialiste de la phrase idiote devant l’éternel : « Elvis est mort le jour où il est entré à l’armée ». Bien sûr, au retour de son service militaire, Elvis a changé. Il pratique le karaté, lit Khalil Gibran, s’intéresse passionnément à la médecine au point d’avoir pour livre de chevet l’équivalent américain du Vidal, et se consacre à sa carrière d’acteur hollywoodien, un rêve qu’il caressait depuis l’enfance. Du coup, il abandonne la scène et n’enregistre quasiment plus que les bandes originales de ses navets produits par Hal Wallis (à qui nous devons pourtant quelques merveilles avec Errol Flynn ou Humphrey Bogart, comme Robin des Bois, La Charge héroïque, Le Faucon maltais ou Casablanca). D’après ceux qui approuvent le raisonnement de Lennon, tout cela signifie qu’Elvis est devenu commercial, qu’il s’est trahi en délaissant le rock agressif de ses débuts pour embrasser une carrière dans les variétés. Foutaises. Seuls de sombres ignares peuvent soutenir sérieusement une pareille absurdité.

« Commercial », voilà un terme qui aurait sans aucun doute plu à Sam Phillips, le producteur de Sun qui découvrit Elvis et lui fit enregistrer ses premiers chefs d’œuvre. Car sa principale ambition consistait à conquérir le public le plus vaste possible. Les débuts du rock ne se résument pas en une sorte de récréation gratuite à la pureté artistique virginale. Ils sont aussi motivés par l’appât du gain, la soif de célébrité, l’envie de distraire le public. Du minuscule studio Sun à ceux de la major RCA, le changement n’est que d’échelle, pas de nature. « Variétés » ? Elvis a toujours été un chanteur de variétés, dans son acception la plus noble, c’est-à-dire un chanteur capable de passer du rock à la country, d’une ballade de crooner à un twist hawaïen, d’un gospel à un chant de Noël, d’un blues à un morceau de pop. Elvis entonnant Blue Moon ou Tomorrow Night lors des Sun Sessions, c’était déjà de la ballade pop à la Dean Martin, c’était déjà un numéro de chanteur de charme. Alors bien sûr, les Sun Sessions ont depuis été sanctifiées tables de la loi du rock, ce qui n’est pas le cas de Blue Hawaii. En 1961, ce dernier n’a plus rien à inventer, mais il incarne tout le génie de l’industrie du disque hollywoodienne de l’époque, sa capacité à mobiliser interprètes, musiciens, compositeurs et mythologie pour engendrer de la musique populaire d’une qualité telle qu’aujourd’hui cela paraît tout simplement impensable. Oui, de la musique commerciale de qualité. Pire, de la musique très commerciale de grande qualité. La chose a existé. Dans les années 60, on pouvait même en trouver à l’intérieur de la bande originale d’un film super ringard. Une autre époque.

Car Blue Hawaii de Elvis Presley dégouline le kitsch à tous les étages et c’est pour ça qu’on l’aime ! Ballades fondantes, guitares hawaiennes délicieusement sirupeuses, rock’n’roll à vous déboîter le pelvis, ce disque mérite autre chose que l’appellation « BO ». Mieux, il n’a strictement rien à envier aux meilleurs disques du King. Si l’image du film colle encore à Blue Hawaii, l’écoute de la musique met un grand mawashi geri [1] dans la face des préjugés. Service militaire ou pas, Elvis a toujours la patate et il chante avec du feu dans le gosier. Sur Can’t Help Falling In Love, ses trémolos magnifiques feraient soupirer d’amour un régiment de paras. Avec le formidable Ito Eats, il se transforme en chanteur polynésien bluffant, après avoir d’ailleurs interprété le sublime Alohe Oe en hawaïen. Les Jordanaires, groupe de choristes qui l’accompagnent depuis plusieurs années déjà, donnent quant à eux un relief impeccable aux compositions des grands Ben Weisman, Roy Bennett ou Fred Wise. C’est l’une des forces d’Elvis : il a su, et pu, conserver sa garde rapprochée tout au long de sa carrière. Des musiciens doués, fidèles, rompus à l’exercice. Les Jordanaires et leurs admirables harmonies donc, mais surtout le mythique Scotty Moore, qui continue de rayonner avec sa guitare, et le batteur DJ Fontana, un ancien lui aussi.

Au-delà des considérations historiques qui précèdent, Blue Hawaii stupéfie d’abord l’auditeur par ses chansons. Elles se révèlent une à une somptueuses, reliées entre elles par un fil invisible, à l’image des roses de Chine qui ornent les colliers de fleurs hawaïen. Quinze chansons, pas le moindre déchet. Une réussite qui s’explique en partie par la durée des morceaux, entre une minute et deux minutes trente pour les plus longs ! Comme un carré de chocolat, Blue Hawaii fond rapidement dans la bouche. Au sein de ce catalogue de pépites, on peut distinguer les ballades d’influence hawaïenne, comme les délicieux Blue Hawaii, Hawaiian Sunset, Island Of Love et Hawaiian Wedding Song. Il faut y ajouter le superbe Aloha Oe, très ancienne chanson écrite en 1878 par Liliuokalani, la dernière reine d’Hawaii, ainsi que Ku-U-I-Po, un slow irrésistible, variation sur le thème « je t’aime aujourd’hui plus qu’hier et moins que demain », sur lequel on se surprend à dodeliner de la tête en reprenant les paroles, avant d’empoigner sa dulcinée par la taille pour la faire chavirer.

Autre registre de cette bande originale, le rock agrémenté d’une pincée de twist. Au début des années 60, le twist s’impose partout en tant que nouveau genre à la mode, rien d’étonnant s’il ressurgit ici sur certains titres, par exemple l’excellent Almost Always True et ses feulements de saxo. Twist again avec Rock-A-Hula Baby, sa ligne de guitare sautillante et ses chœurs qui aboient « rock, rock » à chaque coin de refrain. Dans une veine beaucoup plus typique d’Elvis, Slicin’ Sand n’a rien à envier aux premiers enregistrements rock de chez RCA, tandis que Beach Boy Blues doit une partie de sa réussite à sa touche rafraîchissante d’harmonica. Enfin, on ne remerciera jamais assez les gens de BMG d’avoir ajouté à l’édition CD de Blue Hawaii un morceau absent de la version vinyle. Je veux parler de Steppin’ Out Of Line, une tuerie absolue de rock sexy et dansant. Le saxophone de Boots Randolph y resplendit en rugissant de plaisir, pendant que les guitares acoustique et électrique s’entremêlent parfaitement sur un rythme démoniaque. Et puisque rien, absolument rien, n’est à jeter dans cet album, citons le majestueux No More, où Elvis joue si bien au crooner, et Moonlight Swim, romance charmante dans laquelle le chanteur et ses choristes féminines roucoulent de bonheur.

En résumé, Blue Hawaii est la paroi idéale pour escalader la montagne discographique d’Elvis. Bien sûr, il est généralement plus approprié de citer les Sun Sessions dans ses disques favoris. Pourtant, rares sont ceux à bien les connaître, à bien les avoir écoutées. Parce qu’on ne s’approprie pas les Sun Sessions si facilement, elles réclament de l’attention soutenue, un minimum de connaissances, de culture musicale. A l’inverse, Blue Hawaii paraît davantage accessible aux sceptiques les plus retors. En réalité, derrière cette apparente simplicité se cache une grande maîtrise, une expérience et un travail de production colossaux qui sont nécessaires à l’aboutissement d’un tel succès. Ultime récompense de tous ces efforts, le disque s’est maintenu durant vingt semaines en tête des charts. Bref, si Blue Hawaii ne représente plus le rockabilly endiablé des 50’s, il témoigne d’un autre âge d’Elvis, celui d’une maturité vocale et d’une consécration mondiale, celui d’un sommet de forme qui n’a pour l’instant comme revers que les navets qui s’accumulent. La musique, elle, reste époustouflante. Il suffit de tendre l’oreille sur les renversants Almost Always True, Can’t Help Falling In love, Moonlight Swim, Ku-U-I-Po, ou Steppin’ Out Of Line pour comprendre que le King, c’est bien le type ridicule avec un collier de fleurs sur la pochette...



[1Coup de pied circulaire au karaté. Elvis s’est pris de passion pour cet art martial lors de son séjour en Allemagne, au point de projeter la réalisation d’un film entier sur le sujet. Des prises de notes témoignent d’un premier synopsis qui n’a jamais vu le jour.

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Tracklisting :
 
1. Blue Hawaii (2’34")
2. Almost Always True (2’23")
3. Aloha Oe (1’52")
4. No More (2’21")
5. Can’t Help Falling In Love (2’59")
6. Rock-A-Hula-Baby (1’58")
7. Moonlight Swim (2’18")
8. Ku-U-I-Po (2’20")
9. Ito Eats (1’22")
10. Slicin’ Sand (1’34")
11. Hawaiian Sunset (2’30")
12. Beach Boy Blues (2’01")
13. Island Of Love (2’40")
14. Hawaiian Wedding Song (2’47")
15. Steppin’ Out Of Line (1’52")
16. Can’t Help Falling In Love (Movie Version) (1’52")
17. Slicin’ Sand (Alternate Take 4) (1’44")
18. No More (Alternate Take 7) (2’33")
19. Rock-A-Hula-Baby (Alternate Take 1) (2’13")
20. Beach Boy Blues (Movie Version) (1’56")
21. Steppin’ Out Of Line (Movie Version) (1’53")
22. Blue Hawaii (Alternate Take 3) (2’40")
 
Durée totale :49’10"