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How Great Thou Art

How Great Thou Art

Elvis Presley

par Emmanuel Chirache le 1er juillet 2008

5

Paru en février 1967 (RCA).

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De toute les musiques qu’il aimait et chantait, Elvis préférait le gospel. On raconte qu’à Graceland, dans les pires jours du King, ces soirées glauques durant lesquelles la dernière groupie en date gisait nue sur le lit, encore engourdie par l’étreinte de la star gavée de pilules et de burgers, le phonographe passait irrémédiablement cette musique religieuse et noire qui seule rattachait le chanteur au reste de l’humanité. Du gospel, encore et toujours. Un amour hérité de maman Gladys et qui prospéra au fil des ans, depuis son enfance à Memphis où le jeune garçon s’éclipsait durant la messe des Blancs pour se glisser dans l’église noire d’East Trigg et écouter les chants habités du révérend W.H. Brewster, jusqu’aux derniers instants de sa vie, passés à écouter ses groupes favoris du genre. Car la musique sacrée coulait dans les veines du King, elle irriguait sa vie comme le Nil les plaines arides de l’ancienne Égypte.

Il faut dire qu’Elvis tombe au bon moment, au bon endroit. Les années cinquante représentent l’âge d’or du gospel et Memphis est son eldorado. Les groupes vocaux y font florès, comme les Statesmen ou le quatuor blanc des Blackwood Brothers. Ces derniers officient souvent dans la ville et impressionnent le jeune Presley, qui fait des pieds et des mains pour intégrer la bande. En vain. Son vœu intime serait de tenir le rôle du baryton dans une formation de gospel, c’est pourquoi il auditionne alors chez les Songfellows, une fois de plus sans succès. Il se tourne donc vers d’autres cieux, rhythm’n’blues, country, ballade pop (rappelons qu’Elvis savait tout chanter avec génie), mais n’abandonnera jamais tout à fait l’art du negro spiritual, livrant dès 1960 l’excellent His Hand In Mine. Sans surprise, c’est encore vers le gospel qu’Elvis se tourne quand sa carrière bat de l’aile. En 1967, le chanteur est lassé de ne produire que des bandes originales de film depuis près de six ans et son moral commence à décliner. Les deux derniers films en date, Double Trouble et Clambake ne font que le renforcer dans son sentiment d’échec au cinéma. Quant aux bonnes chansons, elles se raréfient de manière inquiétante. Au milieu de cette tourmente, How Great Thou Art va marquer un tournant dans la carrière d’Elvis Presley, une respiration salvatrice, une purge de tous ses maux.

Première réalisation originale non liée à un film depuis Pot Luck, le disque est produit à Nashville par Felton Jarvis, véritable fan et ancien émule du King. Avec soin, Jarvis va s’échiner à créer une œuvre de qualité qui se démarque des canons traditionnels de la major RCA, une tâche a priori délicate mais finalement très réussie. D’ailleurs, les conditions idéales étaient réunies pour un retour aux sources émouvant. Non seulement les séances de studio eurent lieu dans le Sud natal d’Elvis au lieu des habituels studios de Los Angeles, mais il s’agissait qui plus est d’enregistrer un répertoire qu’il connaissait par cœur, en grande partie celui des Statesmen et des Blackwood Brothers. Des chansons anciennes pour certaines, originales pour d’autres, toutes réparties en deux faces distinctes. La face A devait combler les amateurs d’Elvis le crooner, alors que la B devait ravir les amoureux d’Elvis le rocker. En réalité, les premiers ne pourront s’empêcher de se déhancher frénétiquement sur le fantastique So High, tandis que les seconds fonderont littéralement en écoutant le mirifique Somebody Bigger Than You And I.

Nous touchons là le point essentiel : les chansons de ce disque sont toute renversantes. Les premières ballades religieuses que sont How Great Thou Art, In The Garden ou les traditionnelles Farther Along et Stand By Me (rien à voir avec le morceau de Ben E. King), réarrangées par le chanteur en personne, évoluent le long d’une langueur grandiose que l’auditeur doit savoir apprivoiser peu à peu. Pour un athée, rien ne s’approche plus de la grâce divine que la voix d’Elvis dans ces moments-là, pur témoignage de ce que la religion a donné de plus beau à l’humanité : une foi, certes pathétique par instants, mais sublimée dans l’art. Ce que la dévotion aveugle prend au genre humain d’un côté, elle lui rend de l’autre. Inquisition, torture, intolérance en échange des cathédrales. Un deal cher payé, même si on est un esthète. Cela dit, la foi religieuse de Presley ne nous coûte pas grand chose (environ huit euros sur amazon.fr) et rapporte beaucoup. Il suffit de jeter une oreille attentive sur If The Lord Wasn’t Walking By My Side pour comprendre la maestria d’Elvis, accompagné pour l’occasion par l’un des ex-Statesmen, le formidable Jake Hess - qui chantera d’ailleurs lors des funérailles de son ami. Issu du catalogue des Statesmen, le morceau dure à peine plus d’une minute et demi, lancé sur un tempo d’enfer qui donne envie de rouler des hanches et frapper dans ses mains. Notons qu’aucun morceau n’excède les trois minutes et quelques, signe d’une efficacité redoutable. On n’a pas le temps de s’emmerder, avec How Great Thou Art.

Pour chaque chanson, Elvis est accompagné par les habituels Jordanaires, toujours aussi impressionnants, ainsi qu’un chœur de chanteuses particulièrement appréciable. Celles-ci font des merveilles sur So High, où le leader et ses choristes se lancent dans un dialogue furieux, dont l’exécution parfaite réclame une abnégation de tous les instants. Toujours dans le même esprit rock et swing, By And By garde le rythme chaloupé et entraînant qui fait le bonheur de la face B. À cet égard, le meilleur reste à venir. Il s’agit de Run On, un pur chef-d’œuvre de rock’n’roll brut, un morceau à la nervosité épileptique jouissive, un camouflet pour tous les imbéciles qui pensent que le King est mort en 1958. Voici le chanteur en meilleure forme que jamais, débitant à vive allure des paroles récitées d’une voix cristalline qui n’a rien à envier à l’époque de Hound Dog ou Heartbreak Hotel. Accélérant ici, marquant une pause là, accentuant tel mot, criant tel autre, Elvis resplendit de mille feux. Ses respirations rageuses après chaque ligne du couplet hérissent le poil, alors que le texte intime les pécheurs de se repentir, sans quoi Dieu-tout-puissant les châtiera. Inutile de courir, car Sa main vengeresse s’abattra sur eux :

Well you may run on for a long time
Run on for a long time,
Run on for a long time
Let me tell you God almighty gonna cut you down

Et puis il y a ces deux pépites incontournables sur lesquelles Elvis rend un hommage appuyé aux barytons qu’il idolâtrait dans sa jeunesse. Tout d’abord, Crying In The Chapel enregistré sept ans plus tôt pour His Hand In Mine, gospel velouté aux harmonies pour veillées de Noël, à écouter en mangeant de la bûche et en ouvrant ses paquets cadeaux. La réédition CD contient également en bonus Peace In The Valley, un titre mythique enregistré par Mahalia Jackson en 1939, Red Foley en 1951 et par Elvis en 1957, qui clôt le disque sur une note pleine de sérénité. Une paix de l’âme réconciliant alors le chanteur avec son histoire et inaugurant dans le même mouvement un mémorable renouveau artistique. Ce réveil jubilatoire d’un artiste en proie aux doutes les plus tenaces peu de temps auparavant doit aussi beaucoup à sa bonne entente avec Felton Jarvis. La collaboration entre les deux hommes s’avéra si fertile que le producteur réalisera ensuite tous les albums du King jusqu’à sa mort, à l’exception du fameux From Elvis In Memphis de 1969.

C’est dire à quel point cette œuvre pieuse se révèle primordiale dans la discographie du sieur Presley. Certains s’aveuglent même sur la postérité de l’album en lui attribuant des honneurs excessifs. Ainsi, dans les Inrocks 2, Florent Mazzoleni écrit : « En 1967, grâce à l’album gospel How Great Thou Art, Elvis remporte l’unique Grammy Award de sa carrière dans la catégorie de l’album le mieux enregistré, coiffant sur le fil le Sgt. Pepper’s des Beatles ! » En réalité, les Beatles ont bel et bien raflé la récompense du meilleur album de l’année, Elvis ne récoltant « que » celui du meilleur album de musique sacrée (Best Sacred Performance). Imaginer qu’un disque de gospel puisse passer devant le concept-album considéré comme le plus révolutionnaire de son temps ressemble, sinon à de la naïveté, à un lapsus révélateur. Et si l’auteur de la phrase avait pensé très fort que How Great Thou Art surpasse en beauté Sgt. Pepper’s ? Horreur ! Malheur ! N’empêche, voici un blasphème que nous n’hésitons pas à commettre car après tout, sans profane... pas de sacré.



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Tracklisting :
 
1- How Great Thou Art (2’58")
2- In The Garden (3’07")
3- Somebody Bigger Than You And I (2’23")
4- Farther Along (4’02")
5- Stand by Me (2’26")
6- Without Him (2’26")
7- So High (1’55")
8- Where Could I Go But To The Lord (3’33")
9- By And By (1’49")
10- If The Lord Wasn’t Walking By My Side (1’35")
11- Run On (2’20")
12- Where No One Stands Alone (2’40")
13- Crying In The Chapel (2’22")
14- Peace In The Valley (3’20")
 
Durée totale :37’49"