Livres, BD
Hippies

Hippies

Barry Miles

par Emmanuel Chirache le 27 décembre 2006

3,5

paru en 2004 aux éditions Octopus ; 384 pages.

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Les hippies prônaient le pacifisme, l’amour, les fleurs et le sexe libre. Que des trucs sympas. Pourtant, nombreux sont ceux qui leur vouent une haine tenace. Loin d’être une contradiction aporétique, ce constat s’explique aisément, car les hippies, ce n’est pas seulement ce « peace and love » si fameux et auquel on ne peut que souscrire. Non, le phénomène possède des contours autrement plus troubles et ambigus que n’ont pas manqué de souligner ses détracteurs, à charge ou à raison. Comme l’énonce George Harrison, cité par Barry Miles : « Le mouvement hippie part d’un bon sentiment - l’amour, les fleurs, et tout, c’est bien. Mais toute médaille a son revers et là, c’est moins rose : c’est comme tout le reste. J’aime tous les hippies, les purs, qui cherchent leur part de vérité et combattent le mensonge. Mais quand je vois le côté négatif de la chose, je suis beaucoup plus dubitatif ».

En effet, inutile d’énoncer ici tous les bénéfices que la contre-culture d’alors a pu charrier dans son élan incontrôlable, depuis la libération sexuelle jusqu’à la défense des minorités (Indiens, Noirs...), en passant par le féminisme, la mode, la remise en cause des autorités et carcans traditionnels, la paix, et la musique, dont nous ne parlerons exceptionnellement pas. Des bons côtés contrebalancés par autant de niaiseries et de stupidités crasses, à commencer par la guimauve mystique dont s’entiche une large part des hippies. À l’époque, n’importe quel blaireau peut s’autoproclamer gourou d’une croyance quelconque, souvent ridicule, genre les ovnis, et asservir une centaine de crétins à sa botte. Parmi ces charlatans, on compte le psychopathe Charles Manson, l’abruti et « Dr » Timothy Leary, grand pape du LSD, et Allen Ginsberg, qui passe ses journées à réciter des mantras comme un arriéré ; cela suffit à faire de lui un poète, tant il est vrai que ce titre revient alors à quiconque déclame haut et fort des insanités enrobées de volutes pseudo mystiques. En fait, les communautés hippies ressemblent plus à des sectes remplies d’idiots défoncés en permanence qu’à d’harmonieuses « familles ». Miles a raison d’écrire : « Aucune période de l’histoire n’aura jamais produit, en si peu de temps, une telle quantité de théories et croyances délirantes ». Pas de quoi se glorifier. Tantrisme, bouddhisme, extra-terrestres, macrobiotique, religiosité en tout genre, LSD, un ramassis de conneries galactiques s’épanchent soudain dans les esprits avec des dégâts irrémédiables.

Zappa, le premier, a compris que les hippies n’étaient que des petits blancs pourris-gâtés des classes moyennes, sortes de révolutionnaires du dimanche qui, en s’émancipant d’un conformisme, s’empressaient d’en fonder un autre, peut-être encore plus comminatoire. Au sein de ce nouveau mode de vie, si la consommation est conspuée, celle de la drogue est encouragée. Le livre de Miles est à cet égard une vraie litanie : LSD, speed, marijuana, héroïne, difficile de trouver une page vierge de toute substance ! C’est bien simple, la drogue devient dans ces années-là un objet de culte omniprésent et presque totalitaire, au point que les initiés appellent « acid fascism » la pratique visant à faire ingurgiter aux gens du LSD à leur insu. Frank Zappa, qui marche au café/clope, n’a jamais apprécié ce type de fuite de la réalité, préférant l’humour et la diatribe acerbe. Les hippies en font les frais sur Freak Out ! et We’re Only In It For The Money, où l’on peut entendre : « I’m completely stone/ I’m hippy and I’m trippy/ I’m a gipsy on my own/ I’ll stay a week and get the crabs and take a bus back home. » Très vite, la prophétie de Zappa selon laquelle les hippies retourneront à la société de consommation s’avère juste. Il suffit de voir les innombrables immondices laissées par la « Woodstock Generation » après le festival du même nom pour s’en rendre compte... Pendant la Coupe du Monde de football en 1998, les Japonais, eux, quittaient le stade en emportant leurs détritus.

À la lecture du livre, un autre grand mythe hippie passe à la moulinette, parfois involontaire, de Barry Miles : la libération sexuelle. L’auteur cite ainsi Valerie Solanas, une féministe radicale qui tenta d’assassiner Andy Warhol : « Ce qui séduit le plus les hippies dans le communautarisme, c’est la profusion de chattes ». Avec élégance, la jeune femme pointe une vérité. Les communautés sont une manière réactionnaire de résister à l’individualisme de la société moderne et à l’éclatement des solidarités traditionnelles. Une atomisation de la société à laquelle les hippies ont par ailleurs contribué. Bref, on ne se refait pas, la communauté permet surtout à l’homme de trouver une profusion de femmes. Et puisque la jalousie et la concurrence font vite leur apparition dans ce soi-disant paradis du sexe, « la communauté est vouée à l’échec, poursuit Solanas. Le mâle va et vient entre partouze et solitude ». CQFD.

Du livre de Miles ressort finalement une image assez négative de la « love generation », bien que l’auteur ne prenne aucun parti. Son compte-rendu est relativement froid, accumulant détails précis et faits historiques sans emphase littéraire ni sentimentale, malgré une réelle affection pour ce temps révolu et un peu magique. Document de première main sur les moeurs culturelles et la musique de cette période, l’ouvrage appelle toutefois un reproche majeur : il y manque clairement une analyse plus globale et profonde du phénomène hippie, dont on ne saurait nier l’aspect authentiquement fascinant. N’oublions pas que la jeunesse des années 60 fut la dernière à connaître les méandres enthousiasmantes de l’utopie collective. Mais, au regard de l’histoire, je pose la question : les hommes ont-ils davantage besoin d’utopie collective que de bonheur individuel, les deux n’ayant presque jamais fait bon ménage ?



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