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Hypnotize

Hypnotize

System Of A Down

par Antoine Verley le 22 décembre 2009

4,5

Sorti le 22 novembre 2005 (American / Columbia)

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Vous savez d’où venait l’athéisme de Sartre ? Enfin, je vous dis ça, mais vous, roulé dans vos chips et vos lunettes carrées, pour la jouissance de descendre virtuellement un modeste et bénévolent rédacteur, n’aurez d’autre réaction que de pouffer et de me balancer mon étalage de culture à ma gueule de lycéen heureux de se la péter parce qu’il débute la philo et se sent du coup beaucoup plus intelligent, mais, plusieurs fois commençant à devenir sérieusement coutume, je vous méprise. Bref. Sartre écrit qu’un jour, enfant ou adolescent, peu importe, c’est pareil à quelques spots près, se posa des questions métaphysiques. Puis, sorti de cette réflexion, il décida, pour se simplifier la vie, d’être athée. Terminé. Affaire classée. Il n’y pensa plus, jusqu’à un âge plus avancé où il rouvrit finalement le sujet, et se demanda quelles étaient les causes de cet athéisme pavlovien, auquel il n’avait JAMAIS PLUS réfléchi durant toutes ces années... Sans vouloir me comparer au strabyste (« Arrête ces périphrases faciles » ? Plutôt mourir !), je pense que j’ai, moi aussi, trop longtemps inhumé des dossiers, comme celui de System Of A Down. Il était temps que cela cesse.

Mon histoire (conseil : commencez au paragraphe suivant si vous n’en avez rien à foutre) commence un beau jour où, collégien, fier de mes autodidactiques goûts de vieux, je frémissais à la moindre grosse guitare, et il me vint alors l’habitude de mettre dans le même panier l’insupportable pop-punk et le Metal « plutôt violent » des diasporméniens. Et, chose qui ne gâche pas rien, le côté « crétin qui en fait trop » du chant du Tankian, désolé, c’est juste... trop. Je me mis alors, non à les haïr, mais à les mépriser, comme on switche du regard un Rock One dans les étalages du marchand de journaux (pour aller vers les inrocks. Haha, je déconne), comme une banalité, quoi. Puis un jour, mon oreille se plaqua, je ne sais plus par quel miracle, sur Vicinity Of Obscenity.

La vache. On dirait Rage Against The Machine qui joue du Zappa (ou l’inverse). C’est quoi ces textes ? Banana banana banana terracota banana terracota terracota pie... Ces rythmiques démentielles, ces changements de genre/tempo/instruments imprévus, ces accordages de tarés ? Bon, d’accord, je ne m’en suis sans doute pas rendu compte à l’oreille, mais pour avoir étudié a posteriori, je dois avouer que C#G#C#F#A#D#, ça a de la gueule.

L’idée me vint alors de me jeter sur l’Hypnotize dont une telle tuerie était extraite. Dès les mesures qui ouvraient l’inaugurale Attack, un souvenir leur fit écho : un pote m’avait prévenu que Daron Malakian avait « réinventé le riff ». C’est bel et bien le cas, le type envoie du riff « reconnaissable-malgré-15-notes-à-la-seconde » (Dreaming), des arpèges « fallait-y-penser » (Hypnotize, Holy Mountains, Soldier Side), du ternaire inquiétant (U-Fig). Semblable à un bouchon de champagne qui saute déboule le premier coup de caisse claire de l’album. Dès lors, c’est... la guerre. Des doubles pédales éjectées à la chaîne laisseront bientôt place à des couplets pop imparables. Qu’est-ce qui se passe ? Oubliés, les riffs errants et autres couplets monocordes de Toxicity ! Voix et backing vocals sont, comme la terre entière, en parfaite harmonie. On citait Zappa, RATM, mais pour une telle science de la mélodie, peu de références nous viennent à l’esprit. Bowie, les Beatles, et un grain de folie orientalisante (d’autres évoqueront des mélodies made in Armenia, je marquerai une distance par rapport à une telle référence, n’ayant absolument jamais entendu de musique arménienne), et le tour est joué.

Si j’avais le temps de redéfinir la notion de pop song, croyez bien que j’occuperais tout de même ce temps à d’autres choses, parce que j’ai quand même d’autres choses à foutre. Ce qu’il faut avant tout dans la tradition d’une pop song, c’est sonner. Et pour cela, phrases musicales collant avec l’ambiance (Pour exemple, on prendra la punchline aux consonnes cahotantes « Just a stupid mother fucker if I die, I die », propulsée au trot sur Stealing Society, comme pour les lignes de Vicinity Of Obscenity, aussi admirablement mélodieuses que vides de sens), voire onomatopées, sont de rigueur. L’album en est parsemé, contents ?

Eh ! Quoi d’autre ? Cette bombinette est, comme tout album pop qui se respecte, un manifeste de joie pure aux profondeurs insondables, et n’est en aucun cas évolutive. On n’y trouvera donc même pas de structures (couplet/refrain/etc tout le long de l’opus) ou de sons « intéressants », pour reprendre l’épithète favorite des musicologues frigides.

Le groupe a en effet compris une chose : seule la mélodie est une fin en soi ! Le punk lobotomisé (Rocket To Russia des Ramones), les murs de grattes bubblegum (l’album bleu de Weezer), l’avant-garde délirante et virtuose (California de Mr. Bungle), le shoegaze (Les Flaming Lips, voire Sonic Youth à l’époque où le souci du songwriting les animait un minimum), et même, par le présent joujou, le Metal technique-speedé-hurlé, ne sont, n’en déplaise aux adorateurs du premier Ramones ou de Disco Volante, que des moyens pour y parvenir, à la mélodie pop ultime, addictive, celle qui marque au fer rouge, qu’elle soit soupe tire-larmes (Lonely Day) ou l’épouvante d’un Hurdy Gurdy Man gris métallisé (Holy Mountains), le tout interprété par un génie de l’actance, chaussant des émotions diverses spéléologisant parfois jusqu’aux tréfonds de la débilité (Kill Rock & Roll) la plus lubrique (She’s Like Heroin) ou braconnant le fantôme d’un Johnny Rotten nauséeux (Tentative) sans jamais se départir d’un inaltérable sérieux et d’une crédibilité époustouflante, rendant l’opus de facture encore meilleure que son complément Mezmerize, déjà pas piqué des hannetons [1]. Quand à moi, je peux à présent dormir sur mes deux oreilles, puisqu’ayant accompli cette confession sincère et viscérale doublée d’une réhabilitation de LA perle rare du néo-metal, agissant donc de telle sorte que la maxime de mon action puisse être érigée en loi universelle.



[1Proust, tu peux aller te recoucher (de bonne heure de préférence, hahaha)

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Tracklisting :
 
1. Attack (3’06’’)
2. Dreaming (3’59’’)
3. Kill Rock ’N Roll (2’27’’)
4. Hypnotize (3’09’’)
5. Stealing Society" (2’58’’)
6. Tentative (3’36’’)
7. U-Fig (2’55’’)
8. Holy Mountains (5’28’’)
9. Vicinity of Obscenity (2’51’’)
10. She’s Like Heroin (2’44’’)
11. Lonely Day (2’47’’)
12. Soldier Side (3’40’’)
 
Durée totale : 39’41"

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