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Follow The Leader

Follow The Leader

Korn

par Emmanuel Chirache le 7 septembre 2010

3,5

Paru en août 1998 (Immortal/Epic)

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Avec Follow The Leader, Korn sort à la fois le Nevermind du néo metal et son Black Album personnel. Je m’explique. A l’instar du chef-d’œuvre de Nirvana, le troisième disque du groupe a en effet révélé au grand public et aux médias de masse l’existence d’une scène qui grossissait depuis plusieurs années, celle du new metal. Tout comme Kurt Cobain, Jonathan Davis a d’ailleurs vécu difficilement son immense notoriété et la pression qui l’accompagne, à la différence près que la popularité de Korn a grandi sur plusieurs années, la rendant moins soudaine et violente que pour les rois du grunge. En même temps qu’il mettait le new metal au centre de l’attention des médias rock, Follow The Leader voyait le groupe changer de producteur et prendre un virage plus commercial (clips MTV, disque multiplatiné, featurings putassiers, pochette dessinée par Todd McFarlane...). Voilà qui ne vous rappelle rien dans l’univers du metal ? Metallica qui met Flemming Rasmussen à la porte et convoque Bob Rock pour réaliser son plus grand succès de ventes ? Oui, pareil.

Et comme pour le Black Album, les fans hardcore de la première heure reprochent à Korn d’avoir un peu troqué ses expérimentations underground contre une formule plus simple et efficace. Commercial, en d’autres termes. Force est de reconnaître que Life Is Peachy - produit par Ross Robinson - avait porté le groupe vers des sommets d’audace que peu de formations new metal ont réussi à atteindre. Il suffit d’écouter le refrain totalement barré de No Place To Hide et ses couplets presque jazzy pour constater combien Korn survole alors la concurrence. Pour ne rien arranger, le nouveau disque apparaît d’autant plus à certains comme une compromission que trois-quatre morceaux lorgnent vers la fusion rap-metal avec des guests tels que Fred Durst, Ice Cube et Pharcyde. Le résultat accouche des pires titres de Follow The Leader, notamment Children Of The Korn, inécoutable. Mais le pire pour les fans, c’est bien le succès désormais planétaire de Korn. C’est un peu comme quand vous apprenez que vous allez avoir un petit frère, ça vous emmerde. Vous n’êtes plus l’objet unique de l’amour des parents, il va vous falloir les partager. Alors imaginez que vous ayez soudainement des centaines de milliers de sales petits frères, des crétins qui ne connaissent même pas les premiers albums... Rude.

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Korn, c’est d’abord l’assurance d’un intérieur bien tenu.

A l’époque, donc, Korn passe du statut de groupe metal pour public averti à grosse machine rock incontournable. Il faut dire que Davis et sa bande de bourrins ont épuré la formule Korn pour la rendre ultra accessible. Catchy, efficace, puissante et néanmoins toujours intelligente. Car ces types-là ont beau avoir l’air stupide (Jonathan excepté), leur musique démontre beaucoup plus de subtilité que leurs dreads grasses veulent bien laisser paraître. Certes, ils ont ici rendu leur formule plus simple, mais au moins en ont-ils trouvé une ! A eux tout seuls, ces musiciens ont inventé un style, un son, qui leur appartient. En 1998, voilà qui n’était pas monnaie courante. Surtout, Korn s’adresse aux adolescents et déplaît aux parents. Ce n’est pas du rock adulte, sérieux, chroniqué dans les Inrockuptibles ou Télérama. Pour autant, Korn se distingue aussi des Fall Out Boy et autres Simple Plan sans imagination et pourtant mis en avant par la presse musicale pour kids écervelés. Il montre qu’on peut exiger davantage du metal moderne, renouveler ses formes tout en intéressant des gamins de douze ans. Et ça, malgré leur stupidité crasse, les ados l’ont bien compris ! Rappelons qu’en matière de rock, la jeunesse a toujours raison - ou presque.

A priori, la méthode Korn est simple : une section rythmique puissante et groovy, marquée par une basse ultra grave, quasiment désaccordée, à tel point qu’on peut littéralement entendre les cordes vibrer comme des spaghettis à chaque slap de Fieldy. Ce n’est plus de la basse, c’est de l’infrabasse (cf. notre dossier sur le sujet). A ce niveau-là, pourquoi jouer sur une 5-cordes alors qu’on ne distingue absolument aucune note au milieu de ce fracas sismique ? N’empêche, au moins on ne peut pas la louper, et il faut avouer que l’instrument contribue au son du groupe, quand la plupart des bassistes de metal méritent un point pour la coupe de cheveux, et puis c’est tout. En parallèle, deux dreadeux sans charisme, Head et Munky, concoctent des plans à la guitare bien plus passionnants que beaucoup de leurs compères plus réputés. Leur recette : aux couplets, les gimmicks bizarres et boursouflés d’effets, aux refrains les riffs gargantuesques. Avec Follow The Leader, ils ont réalisé du bon boulot, torchant ainsi quelques riffs basiques mais redoutables, de It’s On à Reclaim My Place (qui fait penser à Tostaky ! si, si, comparez), de Dead Bodies Everywhere et ses rugissements de lion à Justin et son putain d’accord qui groove (« Fuck all that bullshit ! »).

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Sans le metal, ce type serait vendeur dans un magasin de comics.

Ajoutez pour finir Jonathan Davis au milieu de tout cela, un freak « on a leash », sorte d’Oliver Twist moderne, enfant malingre et asthmatique abusé par une amie de ses parents et tabassé par un beau-père catho intégriste. Au lycée, il écoute Duran Duran, s’habille en gonzesse et joue de la cornemuse : pas super pour s’intégrer. Du coup, le petit Jonathan est traité de « fagget » par ses camarades... avant de se tourner vers un job trop délire, assistant légiste dans une morgue ! Difficile d’imaginer comment sonnerait Korn si son chanteur avait bossé chez Disneyworld... Mais une chose est certaine : l’atmosphère morbide de son ancien boulot hantera longtemps l’âme torturée de Jonathan, qui exorcise en chanson ses angoisses à l’image des paroles de Pretty tirées d’un fait divers sordide qu’il a connu à la morgue. Quand on sait de quoi parle la chanson, son écoute en devient presque insoutenable.

Pour pallier ses insuffisances vocales et techniques (que l’atroce MTV Unplugged mettra plus tard en lumière), le chanteur de Korn a eu l’ingéniosité de développer diverses intonations qui rendent son chant original à défaut d’être impressionnant. Peu de coffre (bof bof en concert), mais des tripes. Alors Jon beugle, monte dans les aigus soudainement, redescend dans les graves, passe d’une voix éraillée à un son clair, fait des trucs chelous avec sa bouche, etc. Le pire, c’est que ça marche. Il récupère même les grognements de clébard qu’il avait inventés sur Twist, l’introduction la plus démentielle jamais vue pour un disque de metal, et en tartine un peu partout. Des bruits gutturaux qui ne ravissent certes pas tout le monde, mais qui n’ont rien de rédhibitoires, voire s’insèrent bien dans la structure des chansons comme pour la fin de Freak On A Leash (« Tah Peum - Na Tah Humm - Na Tah Ema ! Tah Peum - Na Tah Humm - Na Tah Ema ! »). Pour rester dans le chien, Jon jappe aussi sur le refrain de Justin et c’est sympa : « Take / off / in / space ! / You / and / I (écho). »

Au niveau des compos, Korn a décidé de polir ses aspérités et montrer qu’il pouvait sortir un disque tubesque du début à la fin. Bien sûr, plusieurs chansons sont ratées, comme All In The Family, Children Of Korn ou My Gift To You (souvent citée par les fans comme un des points d’orgue de l’album alors qu’elle est nulle), d’autres s’avèrent inégales (Pretty, Seed, BBK), entre éclairs lumineux et petit coup de mou. Pour le reste, on compte une bonne poignée de gros hits remarquablement bien foutus, en particulier le quatuor de tête. Premier de cordée, It’s On démarre après douze pistes blanches qui forment une minute de silence en hommage à Justin, un jeune fan atteint de cancer intestinal qui a rencontré le groupe grâce à une association et inspiré la chanson du même nom. Inquiétantes et lourdes, les premières notes installent vite l’auditeur dans une ambiance glauque avant de l’assommer par un riff de brontosaure. Très heavy, le morceau est un peu le Sad But True du combo de Bakersfield.

Le meilleur reste cependant à venir, avec tout d’abord Freak On A Leash et ses sonorités en arpèges suraigus, liquides à souhait. Le refrain est tout entier pour Fieldy et le batteur David Silveria, qui bourrinent pour notre plus grand plaisir. Surtout, Korn démontre ici qu’il excelle dans l’art du pont final qui déchire sa mère, une constante dans Follow The Leader (on apprécie notamment celui de l’excellent Reclaim My Place : « What ZE FUCK ?!! What-Ze... FUUUUUCK ?!! ».) Autre morceau fameux, Got The Life enchaîne à deux cents à l’heure sur un tempo disco metal qui le rend unique dans l’histoire du genre. Si les couplets sont presque rappés par Jonathan, le refrain de la chanson s’impose en revanche comme l’un des plus mélodiques du groupe, voire sexy aux entournures, ce qui explique l’énorme succès du single. Dernière pièce de cette suite fatale, Dead Bodies Everywhere débute par l’imitation d’une boîte à musique enfantine avant de grogner comme un pitbull émasculé à vif. Sur le titre, on retrouve des accents qui font davantage penser à Life Is Peachy qu’au reste du disque.

Avant de conclure, citons aussi le très bon Justin que nous avons déjà évoqué, ainsi que Cameltosis, l’unique tentative de fusion rap-metal qui tienne à peu près la route sur l’album. Contrairement au heavy metal traditionnel, héritier du hard rock chiadé de Led Zeppelin et même du progressif, le new metal ne s’embarrasse pas de complexité technique mais recherche avant tout un son puissant et une dynamique rythmique singulière. A cette aune, Korn s’impose comme la figure de proue du courant grâce à ses trois premiers albums, qui se complètent bien les uns les autres suivant le triptyque « naissance d’un style - sommet artistique - sommet commercial ». Se sachant techniquement limités, constatant combien le heavy metal classique se trouvait dans une impasse dans les années 90, les musiciens du groupe ont expérimenté en utilisant les effets rendus possibles par l’évolution des amplis et des pédales, à l’image d’un Tom Morello à la même époque. Durant toute leur carrière, les types auront aussi eu le mérite d’essayer d’évoluer au lieu de faire du surplace, quitte à se planter parfois comme sur Untouchables. Sur Follow The Leader, cette ambition a rencontré un large public sans perdre en exigence artistique. Bref, suivez le guide (et ne l’oubliez pas).



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Tracklisting :
 
13. It’s On ! (4’29")
14. Freak On A Leash (4’15")
15. Got the Life (3’45")
16. Dead Bodies Everywhere (4’44")
17. Children of the Korn (feat. Ice Cube) (3’52")
18. B.B.K. (3’56")
19. Pretty (4’12")
20. All In the Family (feat. Fred Durst from Limp Bizkit) (4’49")
21. Reclaim My Place (4’32")
22. Justin (4’17")
23. Seed (5’54")
24. Cameltosis (feat. Tré Hardson) (4’38")
25. My Gift to You (Includes hidden track, Earache My Eye featuring Cheech Marin) (15’40")
 
Durée totale :70’08"

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