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Il Ne Peut Y Avoir De Prédiction Sans Avenir

Il Ne Peut Y Avoir De Prédiction Sans Avenir

Rien

par Lazley le 6 novembre 2007

4

sorti le 18 juin 2007 (autoproduit/ Amicale Underground)

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Aussi louche que cela puisse paraître, il arrive parfois que se produisent d’étranges remous dans le bourbier plus qu’opaque du « rock » contemporain. Certes, les barbantes mini - ondes sont légions (ah, ces albums uniques de collectifs anglo-saxons au son anorexique ! ) ; les braves clapotis (la sensation de l’été/hiver/printemps/automne, vive la musique 3 Suisses !) font sourire. Mais lorsque passe la vraie perturbation, la déferlante drainant les plaques de vase jusqu’au torrent final, on ne rigole plus ! On se questionne vainement ( « peut-être verrais-je mieux caché en amont ? »), juste assez longtemps en fait pour se faire emporter et finir englouti par les flots traîtres du carnage sonore.

Vous l’aurez (sans doute) compris, la bande d’allumés hexagonaux de Rien (tout un programme, ce nom) fait partie de cette race de vagues-là. Rassemblés fin 1999 à Grenoble « la froide », ces quatre puis cinq sabreurs de sons pseudonymés ( aka , dos. 3, Goulag , Yugo Solo et le petit nouveau Francis Fruit .... nous n’en saurons pas plus) n’en sont pas à leur première fronde. « Requiem Pour Les Baroqueux » (2003), audacieux plaidoyer en faveur de l’épreuve discographique, genre « perdu » s’il en est, portait déjà plus qu’un embryon de diaporama musical en son utérus transgenre. La longue plage éponyme et son imposant détournement des principes floydiens (cellules rythmiques savamment intercalées, guitares tiraillées entre lévitation haineuse et coulées de gimmicks), et surtout les imprécations décalées « Fantasia Chez Les Ploucs » et « The Dallas Session », épicées d’extraits cinématographiques obscurs, révélaient un goût plus que prononcé pour l’ « art de la citation », vieux machin délaissé depuis que le prétendu « monde culturel » a placé l’expérience personnelle dite vivante au sommet de l’exercice artistique. Mais l’imagination ne se rend pas si facilement, elle trouve simplement des vecteurs autres pour continuer ses errances, loin du sacro saint tryptique « moue rebelle/pose alanguie/arrangements prépubères bancals » qui lui a tant coûté par le passé. Parfois, on distingue sa force ombrageuse derrière les lèvres asséchées d’un trompettiste au regard inquisiteur, sous l’affreuse moustache d’un compositeur rocko-dadaïste, ou encore dans les phalanges érodées d’un saxophoniste caméléon yiddish. Le plus souvent cependant, elle décide de se fondre dans un collectif, afin de conserver la plus précieuse de ses particularités : le protéiformisme, forcément restreint si gardé par un seul corps.

De ce protéiformisme, Rien (et quelques autres ensembles que les vrais rêveurs, ces stakhanovistes de l’impossible, sauront dénicher) semble avoir hérité. Leur second opus, Il Ne Peut Y Avoir De Prédictions Sans Avenir, est un grand disque. Refusant l’ennuyeuse polémique « folklore franco-français/anglais yaourt », le groupe s’est lancé dans tout autre chose, accouchant d’un de ces albums-épreuves comme il s’en trouve si peu de nos jours, et tout particulièrement dans ce pays.

Ceux qui avaient assimilé Requiem Pour Des Baroqueux à une bonne blague mystico-délirante en seront pour leur frais : dès Dieu Du Seigneur, introduction vrillante, le sérieux appliqué des structures, sans la moindre once de morgue, frappe sans coup férir. Et l’auditeur assiste à l’élaboration « live » d’une pyramide sonique solide et arborée, imbriquant basse au compte-goutte, cymbales télékinésiques, double gimmicks de guitares déviantes. D’arpèges bruns-soleils évoquant un Soft Machine « thirdien » plus terrestre en beats torsadés, tout l’album semble user de ses crescendos nantis, curieux et cultivés , comme autant de lésions cutanées brûlantes. This Is Our Grunge, premier dépassement officiel du traumatisme Cobain (se réclamer du nain blondinet n’est donc plus synonyme de chorus bâclés et d’angst débraillée !), fait l’effet d’un rasoir de bronze gravant de nouveaux signes sur tympans. Country stellaire, post-rock élégamment distancieux (donc pas chiant pour un sou), va-et-vient krautrock ... Cowboy’s Don’t Cry et Cortès sont de cuivre faits, multipliant les tintements comme autant d’électrochocs. Le mot est économisé, pour tendre vers une évocation charnelle, intrigante.

Rien ne délivre aucun message, il incite à pister le futur sonique de l’oeil aguerri du peintre de sons. Convoquant jusqu’au fantôme du « Chasseur » Mitchum sur le titre éponyme à l’album, le groupe distille ses morceaux comme autant de faux hommages au « grand complot », dépeignant sous leur prisme des figures de la marche des hommes. Partie De Chasse À Deauville est ainsi hantée par le chlorydrique Jean-Edern Hallier, mort dans des circonstances douteuses, tandis que Loisirs Sport Détente apporte une nouvelle pierre biaisée aux extrapolations en tout genre sur le Dr Albert Hofmann, alias Monsieur acide.

Des premières déferlantes aux derniers souffles de Jull (ami du groupe et parolier occasionnel, épaississant l’ultime pièce Se Repulen d’un étrange contrepoint de mots), Il Ne Peut Y Avoir de Prédictions Sans Avenir ressemble à s’y méprendre à une B.O. d’un Kenneth Anger... de 2007 ! Développant ses propres rites musicaux, perçant à jour la fainéantise de l’auditeur, Rien concocte ses lysergies urbaines, son alchimie hexagonale décomplexée avec une maîtrise bluffante. Plus qu’à suivre, donc... à poursuivre !



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Tracklisting :
 
1. Dieu Du Seigneur (feat. Herr Braun) (8’50")
2. This Is Our Grunge (5’57")
3. Il Ne Peut Y Avoir De Prédiction Sans Avenir (8’27")
4. B.A.S.I.C. (feat Damon Locks) (4’04")
5. Cortez (5’02")
6. Cowboys Don’t Cry (1’37")
7. LSD - Loisir Sport Détente (2’10")
8. Humpty Dumpty Was Pushed (feat. Apolline) (4’24")
9. Partie De Chasse À Deauville (4’35")
10. Se Repulen (feat. Jull) (9’34")
 
Durée totale : 54’40"