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Jason Webley

Jason Webley

par Béatrice le 6 mars 2007

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Le 28 février 2007, la foule se masse devant la scène du Trabendo, attendant que Regina Spektor daigne se pointer sur scène pour (enfin !) donner un concert qui aurait dû avoir lieu en juin, puis en décembre... Cette fois, le concert ne sera pas annulé, mais là n’est pas notre propos - nous en reparlerons ailleurs, s’il le faut. Pour l’instant, concentrons-nous sur ce qui s’est passé avant que la diva divagante ne foule les planches parisiennes. A 20h, la salle n’est pas encore tout à fait remplie, et voilà qu’un drôle de type se pointe sur scène, accordéon en bandoulière et masque monstrueux sur le visage, et se pique d’invoquer les esprits de Tom Waits et de Barbe Noire, accordant à ses éructations imposantes le seul appui rythmique ses battements de pieds frénétiques. Vingt minutes plus tard, le troubadour à la dégaine de Jack Sparrow nous apprend qu’il s’appelle Jason Webley, et se débrouille pour transformer en derviches tourneurs une bonne centaine de spectateurs parisiens, espèce pourtant pas franchement réputée pour son entrain et sa fantaisie, avant de leur faire hurler en chœur des « Yaaadaadiii ! Yaaaadaaadaaa ! » titubants puis de les laisser un peu sonnés (essayez donc de tourner 11 fois de suite sur vous-mêmes en fixant votre index droit pointé en l’air, pour voir), mais ravis. Ce genre d’événement est suffisamment rare pour être signalé, et ce genre de musiciens suffisamment impressionnant pour taper dans l’œil, et dans les tympans, de tout apprenti-rockologue ; voilà donc comment, profitant du fait qu’il reste au musicien en question une journée entière à Paris, on finit par se retrouver, le lendemain soir, attablée en face du bonhomme à essayer d’en savoir un peu plus sur lui. Et on apprendra , entre autres détails, que Jason Webley est né six fois, mort cinq, qu’il développe depuis sa dernière résurrection un passion marquée pour les tomates, et que cela fait pas loin de dix ans qu’il enregistre des albums mariant (de gré ou de force) la voix imbibée de bourbon de Tom Waits, le punk dégénéré des Pogues et les sonorités d’Europe orientale à ses délires farfelus.
Voici donc, en onze points (puisque d’après lui, « the answer’s eleven, oh-oh-oh, it’s gotta take eleven ») un portrait du monsieur.

1. Jason Webley vient de Seattle, et, même si on ne s’en était pas forcément aperçu dans nos contrées, il sévit depuis déjà un certain temps, certes via des circuits indépendants plutôt confidentiels.

« J’ai toujours joué de la musique, aussi loin que je puisse me rappeler. Comme métier, par contre, j’ai commencé en 1998. En fait, j’enregistrais assez souvent mais le premier album que j’ai véritablement publié, c’était comme clore une partie de ma vie ; j’ai décidé d’enregistrer ces chansons d’une autre manière que ce que je faisais d’habitude, et elles paraissaient aller assez bien ensemble, alors j’ai pensé que je pourrais en faire mille copies pour les donner à mes amis. Après en avoir distribué à tous mes amis, il m’en restait quelque chose comme 970 et c’est donc comme ça que ça a commencé...
J’ai commencé à jouer dans la rue et pour vendre les disques, j’avais un dé, que les gens jetaient : le disque coûtait 1, 2, 3 $ ou rien selon le résultat du lancer. J’ai fini par devenir plus cupide et je me suis mis à les vendre 3$ chacun ; maintenant, ils sont à 11$ et je pense que ça ne va pas changer pendant un certain temps. »

2. Comme tout musicien qui se respecte, Jason Webley n’est pas capable de décrire précisément ce à quoi ressemble sa musique, ce qui n’est pas bien grave, car il suffit de l’entendre la jouer pour le savoir, et comme tout musicien qui se respecte, ça, par contre, il le fait très bien.

« C’est un mélange de beaucoup de choses, et beaucoup des éléments que je pense dominants dans le mélange, les autres les entendent pas. Tout le monde dit que je sonne comme Tom Waits, mais je ne sais pas à quoi je ressemble. Je joue de l’accordéon et de la guitare et du piano et j’ai des bons musiciens qui m’accompagnent... »

3. Justement, Jason Webley joue de l’accordéon, et pas seulement pour faire joli, parce qu’il s’avère que cet instrument est l’épine dorsale de bon nombre de ses compositions. Pourquoi l’accordéon ? Et pourquoi pas, après tout ?

« Je travaillais sur une pièce de théâtre à l’Université de Washington à Seattle, et à chaque scène je jouais d’un instrument différent. Pour la dernière scène, j’avais besoin de quelque chose qui soit plus « Rooooaaaawwr », alors j’ai emprunté un accordéon que mon père avait acheté à l’étranger, et voilà comment j’ai commencé à en jouer. Pendant quelques années après ça, si j’avais un peu bu à une fête chez moi, je montais chercher l’accordéon et je jouais quelques chansons. Ma copine de l’époque détestait ça.
Je joue plus de guitare que d’accordéon je crois, je sais pas, peut-être que non, je ne compte pas en fait. La plupart des chansons que j’écris aujourd’hui sont à la guitare, pas à l’accordéon. »

4. Ceci étant, il le dit lui-même, sur scène, s’il n’a pas des masses de temps, Jason Webley privilégie l’accordéon, comme on a pu l’observer au Trabendo. D’ailleurs on n’aurait pas dû pouvoir l’observer, parce qu’au départ, Jason Webley , n’était pas prévu à l’affiche.

« J’étais censé jouer hier au Divan du Monde, mais je me suis aperçu que Regina Spektor faisait un concert le même soir, donc j’ai annulé et j’ai trouvé le concert de ce soir à la place, et puis je me suis arrangé pour pouvoir être à l’affiche d’hier. Je savais que Regina était amie avec les Dresden Dolls, et je suis ami avec eux aussi, alors je leur ai écrit et ils m’ont aidé. Je savais depuis un mois à peu près, j’étais en Russie quand j’ai appris ça. Je connaissais pas trop sa musique en fait, mais j’aime bien. »

5. Jason Webley est un performer...

« J’aime les gens qui sont vraiment là quand il sont sur scène, j’aime quand il y a de l’énergie, pffffiou, enfin, c’est ce que j’essaye de faire. En fait, c’est impossible de toujours tout donner ; quand j’étais plus jeune, j’essayais de donner jusqu’à la plus petite parcelle d’énergie à chaque instant du concert, et puis je me suis rendu compte que c’était stupide, parce que comme ça on s’effondre très rapidement. Mais j’essaye de toujours garder l’énergie que je délivre à un certain niveau, et après, par moments, de l’augmenter. Hier soir c’était facile, c’était très court. Normalement je joue une heure trente à peu près, mais bien sûr je joue des morceaux plus calmes aussi. »

6. ... mais pas seulement, car corollaire difficilement évitable, il écrit des chansons et enregistre des albums.

« Je pense que ce sont des choses différentes, et qu’elles se rencontrent quelque part. Mais faire un concert est une chose, écrire une chanson est une chose, enregistrer un disque en est une autre. J’aime penser que chacune est quelque chose d’important pour moi et peut-être quelque chose que je fais bien, mais ça reste trois choses très différentes. Pour un concert comme celui d’hier, où je joue peu de temps, je vais me concentrer plutôt sur ce qui est idiot et énergique. En fait, systématiquement, devant un public, je fais en sort qu’il se passe quelque chose avec ce public. Pour moi c’est ça le plus important, beaucoup important que d’avoir tout le monde qui va dire « Oh, il est vraiment très sérieux ! ». A vrai dire c’est aussi vrai quand j’écris, j’essaye de capturer une espèce de magie, et j’espère que ça se retrouve dans les albums d’une façon ou d’une autre. Mais les albums ne sont pas aussi « Arrrhh » et surexcités que les concerts. »

7. Jason Webley n’aime pas les vrais studios, auxquels il préfère les vieux hôtels désaffectés, par exemple.

« J’ai déjà enregistré dans des vrais studios mais je n’aime pas. J’utilise du véritable équipement de studio, mais hors des studios. Par exemple, pour le dernier album, j’ai loué un vieil hôtel et j’y ai invité les musiciens pour qu’on enregistre là. Je vais faire un nouveau disque en juin, et je pense qu’on l’enregistrera avec le même genre de démarche. »

8. Quand il en marre de faire des albums tout seul, Jason Webley invite des amis et sort un album en duo, ce qu’il a déjà fait à deux reprises, l’une avec Jay Thompson (Eleven Saints), l’autre avec Andru Bemis (How Big is Tacoma).

« Il y en aura onze en tout. Le premier c’était avec un poète, le deuxième avec un chanteur folk, le troisième sort en mai et c’est avec un groupe de blues du Delta originaire de l’Indiana, ensuite il y en aura un avec un groupe russe, puis un avec une accordéoniste Tchèque qui s’appelle Jana Vébrová, un avec Amanda Palmer des Dresden Dolls, un avec un musicien de Brooklyn... Pour les tout derniers, c’est pas encore tout à fait décidé.
C’est juste une idée que j’ai eu ; en fait, mes albums sont devenus de plus en plus sérieux avec le temps, et je pense que je suis moi-même devenu plus sérieux, peut-être un peu trop, du coup ces collaborations étaient une bonne excuse pour vraiment se relâcher. »

9. Pendant cinq ans, Jason Webley est mort le jour d’Halloween pour renaître le 1er Mai.

« J’en ai fini avec ça. Je l’ai fait pendant cinq ans, et à la fin c’était vraiment trop. C’est difficile d’en parler, c’est difficile de parler de ce que je faisais à l’époque, et c’est difficile de parler de pourquoi je ne le fais plus. Ca a beaucoup à voir avec ma vie privée, je pense que ça l’affectait trop, cette idée bizarre. C’était six mois avec des concerts, six mois sans ; j’aimais bien l’idée. Je suis encore un peu triste de ne plus le faire, mais bon... »

10. Maintenant, vu qu’il vit toute l’année (sans quoi cette interview n’aurait jamais eu lieu), il lui faut bien s’occuper, et pour s’occuper, chaque année lors du Camp Tomato dont la première édition a eu lieu en avril 2005, il célèbre le culte de la Tomate, légume à l’effigie duquel il a d’ailleurs customisé sa Toyota Corolla.

« Je suis en train de réfléchir à Camp Tomato pour cette année et de commencer à l’organiser. Je pense qu’on va faire quelque chose d’un peu plus important, avec un camping. C’est ce qui remplace l’histoire de naître et mourir chaque année, sauf que c’est beaucoup plus idiot. Tout le monde se réunit et a une carte de membre, et il y a un certain nombre d’activités qu’on doit faire pour obtenir des tampons, des jeux bizarres comme par exemple se battre pour avoir plus de tomates, et tout le monde finit par être très sale, c’est vraiment génial. Je fais ça juste parce que j’aime les gens, et j’aime que les gens s’amusent et jouent comme des gamins. Et la tomate, c’est juste parce que ça n’a aucun rapport, tu sais, la tomate, c’est marrant. »

11. Mais Jason Webley n’aime pas seulement les tomates et les légumes, il aime aussi les arbres et les falaises.

« L’autre jour, j’ai vu un arbre au bord d’une falaise, et au lieu de pousser en s’éloignant du bord, comme je faisais - j’étais sur la falaise aussi, en train de marcher, et je me tenais éloigné du bord ; au lieu de ça l’arbre pousse vers l’extérieur, par dessus le bord, vers le précipice. C’était une bonne inspiration, je devrais essayer d’écrire plus de musique qui tende vers le précipice plutôt que de s’en tenir à l’écart. »



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