Portraits
Les Dogs, chiens enragés du rock français

Les Dogs, chiens enragés du rock français

par Emmanuel Chirache le 13 avril 2010

rééditions parues en avril 2010 (Sony Music)

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A la question « quel est le meilleur groupe de rock français ayant jamais existé ?  », certains spécialistes répondent d’une même voix « Les Dogs, bien sûr ! » Ce groupe originaire de Rouen s’est en effet durablement inscrit dans le paysage rock hexagonal depuis une trentaine d’années, au point de devenir une espèce de référence culte dont presque tout le monde a entendu parler sans pourtant connaître une seule de leurs chansons. Hormis quelques aficionados restés fidèles après les premiers succès du début des années 80, force est de reconnaître que les Dogs n’ont jamais attiré un public de masse contrairement à leurs petits camarades de Téléphone. Or, si Téléphone avait du mordant, les Dogs avaient quant à eux du chien, une classe innée qui transparaît immédiatement sur leurs albums. Né en 1973, le groupe emprunte le sillon tracé dans la région par Little Bob Story puis enchaîne les concerts et parvient à convaincre l’ensemble de la presse, qui ne tarit pas d’éloges sur leurs prestations. Philippe Manœuvre, Bruno Blum, Francis Dordor, Alain Wais : de Best à Rock&Folk, toute la critique adore les Dogs.

Hélas, le groupe n’aura jamais autre chose qu’un succès d’estime dans son pays d’origine. Trop british pour la France ? Trop en retard sur la mode musicale, trop en avance ? En Normandie, difficile de ne pas regarder de l’autre côté du Channel et rêver d’Angleterre. Alors on chante en anglais, on joue du garage, un peu de pub rock et du revival rockab’, on s’habille en dandys. De quoi se tailler un costard de loser à une époque où la musique oscille entre disco et new wave à synthés. Pas suiveurs pour un sou, les rouennais font dans la simplicité, guitares, voix, batterie, surfant sur ce retour à un rock primitif incarné par les Cramps, les Stray Cats, le Gun Club ou encore Johnny Thunders. Pas vraiment du punk, pas vraiment du rockabilly non plus. Les Dogs s’installent donc eux aussi dans cette niche, qui connaît un franc succès dans l’ouest de la France (aujourd’hui encore, Bretagne et Pays de la Loire restent les hauts lieux du genre). Paradoxalement, ce parti pris très rock et sans fioritures, un brin anachronique à son époque, garantira la pérennité du groupe, dont le son garage est désormais devenu le credo moderne.

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1982 : Les Dogs n’ont pas encore touché le fond de la piscine.

Résultat, les chansons des Dogs ne font pas leurs trente piges. On croirait parfois entendre un jeune groupe français actuel, mais en mieux. Et la production des albums confirment cette intuition que faire de la musique jugée primitive rapproche souvent davantage de la modernité que l’ambition même de paraître moderne. Après avoir été longtemps compliqués à dénicher, certains de ces disques mythiques viennent d’être réédités par Sony dans un coffret rudimentaire disponible pour une somme dérisoire (11 euros !). Trois albums issus des années 80 et réalisés par le line-up le plus stable du groupe, avec Dominique Laboubée à la guitare et au chant (seul membre permanent), Hugues Urvoy de Portzamparc à la basse, Antoine Massy-Perrier à la guitare et Michel Gross à la batterie. Le premier, Too Much Class For The Neighbourhood (1982), s’est vite imposé comme un classique, une petite merveille de rock tendu et remuant où l’on devine derrière la simplicité apparente un réel savoir-faire. Il faut dire que Dominique Laboubée connaît son rock’n’roll sur le bout des doigts et passe avec désinvolture du psychobilly le plus endiablé (voir la reprise géniale de The Train Kept A-Rollin’ ou un Poisoned Town qui fait penser au Gun Club) à la new wave façon premier Cure (The Most Forgotten French Boy), du punk agressif (cf. le démentiel Death Lane) au folk-rock en arpèges délicats (Home is Where I Want To Be et ses faux airs de Byrds).

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Trop de classe, faut déménager...

Guitares superbes, batterie délicieusement tribale, mélodies accrocheuses, rythmique ultra dansante : le disque est trop bon pour ne pas se vendre un minimum, et voilà les Dogs à la conquête de l’Angleterre, des États-Unis, de l’Afrique du Sud, d’Israël et du Japon ! De quoi enterrer cette réputation de groupe maudit qui colle à la peau de Laboubée et ses compagnons. On en connaît qui tueraient pour subir pareille malédiction... Armés de plusieurs compos dévastatrices, Death Lane, The Most Forgotten French Boy, Poisoned Town et Too Much Class For The Neighbourhood, les Dogs jouent en première partie des Fleshtones à Paris et tournent en Angleterre avec Dr. Feelgood. Ils passent même à la téloche, dans L’Echo des Bananes sur FR3. A l’époque, les Dogs en concert c’est carrément la classe : des petits excités en chemise à jabots en train de transpirer toute leur énergie punk et de chanter des paroles dans un anglais où pointe en fin de phrase un accent frenchie qui n’est pas pour déplaire.

Managés par le fameux Marc Zermati, producteur français qui a fondé le label Skydogs, les Dogs ne se reposent pas sur leurs lauriers et enregistrent dès 1983 Legendary Lovers, leur quatrième album après Different (1979), Walking Shadows (1980) et Too Much Class For The Neighbourhood. Puisqu’on ne change pas une équipe qui gagne, le groupe poursuit son projet rockab’ et garage avec un talent qui force le respect. Produit à Londres par Vic Maile (responsable du son de Motörhead, des Godfathers ou des Small Faces), Legendary Lovers n’a pas grand chose à envier à son glorieux prédécesseur. Les chansons brillent toujours par la luminosité des mélodies, la justesse des arrangements. « Lève-toi et danse ! » nous intiment les musiciens. A l’écoute du chef-d’œuvre Never Come Back, nous obéissons dans un réflexe pavlovien aux Dogs et soudain un tube de gomina se déverse sur nos têtes pendant qu’une veste cintrée tombe sur nos épaules. Ne reste plus alors qu’à se trémousser et onduler du bassin sur la reprise hyper sexy du Bird Doggin’ de Gene Vincent, ou tout au long de l’épatant M.A.U.R.E.E.N., à moins que vous ne préfériez le génialissime Secrets aux arrangements démentiels ou encore l’épileptique Can’t Find My Way. Idéale pour finir la soirée en beauté, l’immense ballade crépusculaire Be My Lover ferait de son côté passer Chris Isaak pour du Lagaf’. On ne serait pas corrects si l’on n’ajoutait pas à tout cela que le morceau titre Legendary Lovers est du même tonneau, celui dont on fait les grands crus. Sortez vos onze euros de la poche, les gars, vous faites un bon investissement.

Le coffret contient en troisième volet un faux disque live capturé au Rockfield Studio, lieu célèbre dans lequel ont enregistré Black Sabbath, Mike Oldfield, Van der Graaf Generator, les Damned ou encore les Undertones. Entre reprises toujours brillantes (When I Was Young des Animals, Shout des Isley Brothers, Shop Around de Smokey Robinson, Down at Lulu’s d’Ohio Express) et originaux décapants (I Wanna Be With The Boys, A Different Me), ce concert bidon intitulé Shout ! parvient à donner un aperçu de la frénésie Dogs sur scène. Les normands donnent ici tout ce qu’ils ont dans le ventre, évitant par ailleurs soigneusement la moindre fausse note. Car le groupe n’était pas qu’une bande de joyeux lurons chics capables d’envoyer du lourd, c’étaient aussi de sacrés pros. Frais, spontanés et directs certes, mais loin d’être manchots. Bardés de références, les Dogs avaient remis sur le métier cent fois leur ouvrage, répétant inlassablement leurs covers des Kinks et autres Flaming Groovies, multipliant shows et concerts dans les bars rouennais. Le futur des Dogs sera plus sombre, changements de personnel à partir de 1987, tournées, poignée d’albums moins inspirés, tournées, changements de personnels, tournées, participations à des tributes divers et variés, tournées. En 2002, l’aventure s’arrêtera définitivement avec la mort de Dominique Laboubée, l’âme du groupe. Pendant un concert aux États-Unis, le chanteur s’écroule. Il mourra sept jours plus tard d’un cancer foudroyant, ce qui permet au journaliste rock de caser la maxime « live fast, die young » que le rocker aimait rédiger au dos des autographes qu’il signait. N’empêche que maintenant l’ancienne rue Massacre à Rouen porte une plaque à son nom. On ne sait pas ce qu’en pense le quartier, mais c’est la classe.



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Coffret 3 original album classics « Dogs »
 
Too Much Class For The Neighbourhood
Legendary Lovers
Shout !