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Kid Congo Powers

Kid Congo Powers

Interview

par Oh ! Deborah le 23 janvier 2012

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Il a été le guitariste de Gun Club, des Cramps, de Nick Cave and the Bad Seeds, de The Divine Horsemen. Il a collaboré avec foule d’artistes, pour la plupart New yorkais et alternatifs, au sein de projets temporaires ou non (Die Haut, le supergroup Knoxville Girls ou encore The Angel of Night, fondé par l’ancien leader de Swans). Il a fondé ses propres groupes, Congo Norvell et aujourd’hui, The Pink Monkey Birds. Derrière cette carrière compliquée et passionnante effectuée dans l’ombre, Kid Congo a toujours choisi précisément ses partenaires de route, souvent possédés par quelques fantômes de blues men oubliés. Il a voulu évoluer aux cotés de ceux qui naturellement incarnent les entrailles du rock, de même que ses extrémités, à force de l’ensorceler et de le démanteler. C’est bien sûr un privilège et un plaisir simple de le rencontrer, pour une interview un peu biographique dans les loges de la Boule Noire à Paris, en décembre dernier.

IR : Tu as un style très identifiable à la guitare. Quelles sont tes influences et guitaristes préférés ?

KC : Quand j’étais enfant j’étais fan de Jimi Hendrix donc il est très important sur ma liste, aux cotés de John Lee Hooker ! Quand j’ai commencé, au tout début, j’apprenais beaucoup des albums de Bo Diddley, je pouvais jouer un accord et le répéter indéfiniment. Ainsi, je pouvais apprendre la guitare rythmique, et j’ai toujours gardé cette façon de jouer. C’est Jeffrey Lee Pierce (chanteur de Gun Club) qui m’a appris à jouer de la guitare, il m’a fait reprendre les morceaux de Gunfighter Ballads and Trail Song de Bo Diddley et des chansons de Marty Robbins. Dans le même temps, j’étais très influencé par New York. J’écoutais beaucoup de no wave comme Lydia Lunch ou le guitariste Pat Place des Contorsions. Ils utilisaient la slide et jouaient avec plus d’expressivité que dans le registre rock classique. Parfois, je ne savais pas comment ils procédaient mais je comprenais parfaitement ce qu’ils exprimaient, ça me parlait énormément et j’ai donc utilisé leurs modèles comme base de travail.

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Kid Congo and the Pink Monkey Birds

IR : Quel est ton premier concert ?

KC : C’était en 1973, j’avais 14 ans et je suis allé voir Frank Zappa and the Mothers of Invention à Hollywood. Ensuite j’ai vu les Doors, sans Jim Morrison, alors tout le monde les détestaient ! Puis je suis allé voir des groupes glam, New York Dolls, les Sparks dont j’étais très fan. C’était l’époque où j’étais le rock critic du journal de mon lycée ! J’écrivais sur Patti Smith, j’essayais de tourner les gens vers les musiques émergentes, je ne suis pas sûr qu’ils les écoutaient mais c’est pas grave (rires). Dès lors qu’il y eut une nouvelle scène à New York, j’y suis allé avec des amis de Los Angeles car nous ne voulions surtout pas rater ça. On a mis trois jours en bus juste pour voir des nouveaux groupes et c’était génial ! Mais déjà avant ça, dès l’âge de 14 ans, j’adorais tout ce qui venait de New York, Andy Warhol, le cinéma, et je voulais vivre là-bas.

IR : Tu as d’ailleurs été un des premiers fans des Ramones alors qu’ils n’étaient pas connus, ainsi que le président de leur fan club...

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Joey Ramone et Kid Congo

KC : Ils n’étaient pas connus mais leur premier album n’était pas passé inaperçu ! J’en avais entendu parler dans le magazine Rock Scene, ils parlaient beaucoup des Ramones et couvraient principalement des news sur les groupes underground de New York. C’est le seul mag qui faisait ça. J’ai vu des photos des Ramones et c’était incroyable à voir à l’époque. Leurs concerts étaient souvent complets mais il y avait toujours une vingtaine de personnes qui les suivaient partout, dans différentes villes, toujours les mêmes personnes... Comme il n’y avait pas Internet, je me suis dis que j’allais faire un fan club pour qu’on garde contact et qu’on se communique l’actualité des Ramones. Je pense que les fans ont été leur meilleure publicité à l’époque et ça plaisait bien à leur label ! Cette scène, avec Patti Smith, Blondie, les Ramones, était différente d’avant, on pouvait tous se rencontrer. Avant ça, les groupes restaient dans les backstages qui étaient limitées à quelques fans. Là, les artistes venaient dans le public, on pouvait échanger, se conseiller des magasins de disques, c’était alors complètement normal de pas être une rockstar. Cette période était vraiment excitante, et les fans tenaient beaucoup à maintenir le contact car c’était le seul moyen pour eux d’apprendre tout ce qui se passait et de vivre les mêmes choses.. Et oui, c’était mon fan club et ma communauté !C’était une très bonne chose à faire car beaucoup d’entre eux sont restés mes amis.

IR : Tu as travaillé avec beaucoup d’artistes importants ces trente dernières années...

KC : Et je suis fatigué (rires)

IR : Y’a-t-il encore des personnes avec qui tu souhaites collaborer ?

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Jason Pierce

KC : Oui, y’a encore plein de gens bizarres avec qui j’aimerais travailler ! Notamment avec Jason Pierce de Spiritualized, c’est un ami et j’adore ce qu’il fait. On se dit souvent qu’on devrait travailler ensemble et j’adorerais mais.. On est tous les deux trop défoncés ou trop occupés pour le faire (rires). Mais je pense qu’on pourrait faire quelque chose de bon car nous avons des styles différents tout en ayant le même esprit concernant la musique. Sinon, j’aimerais bien collaborer avec David Lynch un jour. Je ne sais pas si j’aime son dernier album mais je l’aime lui. J’ai travaillé quelques fois avec Julee Cruise (qui a participé à la BO de la série Twin Peaks), et j’ai rencontré une fois David Lynch à un concert de Julee, il était très sympa. J’aime les musiques inhabituelles. Là, comme ça, je ne vois pas avec qui d’autres je pourrais jouer mais je suis sûr qu’on viendra à moi ! (rires)

IR : Peux-tu parler de ton amitié avec Jeffrey Lee Pierce ?

KC : Je l’ai connu très jeune, il faisait le fan club de Blondie et moi des Ramones, nous étions adolescents. Nous avons grandi dans le même coin, en banlieue Est de Los Angeles et avons tous les deux des grands parents Méxicains, pas mal d’interêts communs, notamment pour les voyages... Quand je l’ai rencontré, il avait déjà beaucoup voyagé, il a écrit très tôt sur le reggae pour des magazines locaux, il était allé en Jamaïque, à New York, etc. J’étais allé à Paris et Londres en 1977, donc on aimait échanger sur nos expériences et on savait qu’on voulait continuer à voyager, ce qui a contribué à fonder un groupe. Ça, et le fait qu’on pourrait avoir des consommations gratuites ! C’était de très bonnes idées pour nous (rires). On aimait sortir, parler de musique, rencontrer des filles, on était assez désespérés, sexuellement désespérés (rires). On n’était pas vraiment de mignons garçons. On a vu beaucoup de groupes autres que ceux de Los Angeles, des groupes qui ne savaient pas qu’on formait le notre, donc c’était marrant pour eux de se dire, « tiens les mecs des fans clubs fondent un groupe ». On n’était pas très bons quand on a commencé, on savait pas jouer et les autres membres apprenaient aussi. Mais il y avait une bonne vision. Je sais que les gens ont été très surpris du premier album. Et il a suscité de vives réactions, surtout en Europe.

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Kid et J.L Pierce

IR : Comment expliques-tu le manque de succès de Gun Club, étant donné les mélodies et l’énergie évidentes de la plupart des chansons ?

KC : Déjà, on nous sortait « Ah, vous êtes branchés country et rockabilly, bon... » ce qui, à ce moment là, ne passait pas vraiment, alors que nous essayions de faire autre chose et avions déjà une certaine vision... Ensuite, même si nous aurions voulu un succès plus grand, je sais pas... je crois que nous n’étions pas dans un groupe qu’on a envie de chouchouter (rires). C’était plutôt comme si les gens avaient un peu peur de Gun Club, il y avait quelque chose d’étrange mais aussi de très enivrant, mais pas nécessairement pour les masses. Le Gun Club n’était pas un jouet ni l’adoration d’un large public, c’était quelque chose de mystérieux. Il y avait aussi beaucoup d’auto-destruction dans tout ça, beaucoup de révolte incompatible avec le business... Les gens avaient un peu peur de cette honnêteté dans Gun Club et du fait qu’on ne se conforme pas ou je ne sais quoi. Mais nous avons eu notre succès quand même et je suis heureux à l’heure actuelle qu’on m’en parle en interview. Je sais que des jeunes personnes s’intéressent plus au Gun Club ces derniers temps. Les gens reconnaissent qu’il y avait quelque chose de spécial. Gun Club est tout à fait le genre de musique que je préfère.

IR : Quels souvenirs gardes-tu des Cramps, notamment en concert ?

KC : Avec Jeffrey et nos amis, nous adorions les Cramps, leurs premiers concerts, c’était... waw, tu pouvais même pas croire ce que tu avais vu et entendu ! Bien sûr, ce ne sont que trois accords, bam-bam-bam, mais il y avait quelque chose qui dépassait ça. Quand j’ai quitté les Cramps, pendant pas mal d’années je ne les ai pas vus, il n’y avait d’ailleurs pas de raisons particulières, j’ai déménagé à New York et eux à L.A. Quand ils venaient à New York, j’étais en tournée ou absent, nous avons simplement perdu le contact. Mais lors de leur dernière tournée, en 2006, ils ont joué à NY, et mon batteur de l’époque m’a dit « tu devrais venir voir les Cramps, ils seraient contents de te voir ». J’y suis allé et ça m’a fait la même chose qu’avant ! C’était incroyable... Les mêmes accords, la même chose, mais j’ai réalisé qu’il y avait une magie. Tout dépend de cette putain de magie. Ça m’a totalement inspiré et je me suis dis « attends une minute, j’ai fais partie de ce groupe là et je reconnais cette magie là ! Alors maintenant, tout ce que j’ai à faire c’est être moi même à nouveau ». Parce que les Cramps, tout ce qu’ils ont fait depuis leurs débuts, c’est rester eux même, laissant leur fantaisie arriver d’elle même, sans jamais se soucier de ce que les autres allaient en penser, sans jamais se forcer à faire autre chose que ce qu’ils aimaient... Ils laissaient entièrement aller leur envies et c’est une grande leçon pour moi. Après le concert, on s’est revus, c’était merveilleux, on est redevenus amis et je revois toujours Poison Ivy quand je vais à L.A aujourd’hui. Quant aux souvenirs que j’ai sur scène avec eux, il y en a plein, certains très drôles. Je me rappelle d’une fois à L.A, on avait toujours des bougies posées sur les amplis, et moi j’avais de longs cheveux... (rires) mais je ne m’étais pas rendu compte que ma tignasse s’enflammait. Tout à coup, le batteur s’est mis à m’envoyer de la bière sur la tête et moi à jouer très mal, je voyais alors les gens tirer une tête bizarre (rires). Toute la salle sentait le cheveux cramé, c’était horrible ! Toutes les filles se sont mises à hurler, c’était très drôle.

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The Cramps

IR : Tu as toujours joué avec des artistes, aussi différents soient-ils, qui avaient quelque chose à voir avec le blues, le mysticisme voire le vaudou, ainsi que différentes influences gothiques. On retrouve cela dans ta carrière solo. Tu sembles avoir une idée précise de la musique que tu veux jouer.

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Nick Cave et Kid

KC : Oui, je veux rendre la musique magique et j’adore le mystère. Je n’aime pas les choses trop explicites ou trop explicables. Je veux aussi que le public soit pris dans un ce mystère, qu’ils ressentent quelque chose sans trop savoir ce qui se passe, que cette chose insaisissable devienne séduisante et attrayante. Toute la magie repose dans ce sentiment ambigu. Tous les groupes dans lesquels j’ai joué avaient une vision très claire de ce qu’ils voulaient faire et personne ne pouvait leur dire quoi que ce soit. Je pense qu’ils sont tous sexy, sensuels, qu’il y a quelque chose de dangereux à leur sujet, qu’il y a aussi beaucoup d’humour et qu’on ne voit pas très bien où sont les frontières entre tout ça. Ces groupes ont conjugué différents styles : blues, rockabilly, punk, rock’n’roll, jazz ou autre, pour en faire une musique très originale. Très tôt, les Cramps, c’était inimaginable de voir un groupe qui mélangeait de la musique psychédélique avec du rockab, idem pour Suicide dans leur propre style. Ils conjugaient différents styles de musique pour en faire quelque chose d’à la fois unique et sexy.

IR : Avec les Pink Monkey Birds actuellement, tu fais aussi quelque chose de très original, tu réussis à rendre une musique répétitive très moderne, avec un son étonnant et impressionnant, qui repose beaucoup sur la basse et la batterie. Tu n’as jamais arrêté de jouer depuis tes débuts. Comment fait-on pour redonner un éclat à des musiques plusieurs fois exploitées, après trente ans de carrière ?

KC : Merci. Mes inspirations viennent justement du bassiste et du batteur (rires). Ils sont plus jeunes que moi et je crois qu’on se retrouve quelque part, à travers les générations. Ils apportent une couleur très moderne tout en aimant les groupes du passé. C’était une démarche volontaire de ma part d’obtenir un son particulier, de ne pas juste faire ce que j’ai fait par le passé, ce que beaucoup de groupes font encore. Je tenais à conserver une certaine folie, une musique toxique tout en utilisant de nouveaux sons électroniques. On a enregistré dans la maison du batteur car sa petite amie a acheté une gigantesque école dans le Kansas, au milieu des fermes avec rien ni personne autour. C’est un endroit superbe pour travailler, avec une atmosphère très étrange et je crois qu’il y a beaucoup de fantômes là-bas puisque c’était une école depuis les années 40 ! A présent c’est une maison, mais avec un théâtre, un gymnase et une cafétaria. Je ne pourrais pas te dire ce qui fait notre son vraiment, mais je sais qu’il y a une très bonne alchimie entre nous qui permet là encore à la magie d’opérer. À chaque fois que j’enregistre un album, je crois que c’est le dernier, et puis mon public semble toujours aimer, alors je continue et je maintiens une certaine simplicité.

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Kid Congo and the Pink Monkey Birds
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Vos commentaires

  • Le 24 janvier 2012 à 12:53, par Oh ! D. En réponse à : Kid Congo Powers

    Merci !
  • Le 24 janvier 2012 à 18:08, par Jeremy En réponse à : Kid Congo Powers

    Merci pour l’interview... 4 fois que je les vois et je n’m’en lasse pas de cette musique étrange et envoutante comme il le dit si bien.... j’exprime à chaque fois les mêmes sentiments qu’il ressentait en voyant les Cramps... Que du bon, rien à jeter !!! continuez de nous envoûter ainsi... à cette été....
  • Le 25 janvier 2012 à 00:19, par Oh ! Deborah En réponse à : Kid Congo Powers

    Oui, les Monkey Birds en concert sont excellents ! Il a de bons musiciens. Tu as vu les Cramps en concert aussi ?

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