Films, DVD
Let's Get Lost

Let’s Get Lost

Bruce Weber

par Emmanuel Chirache le 29 septembre 2008

4

Paru en septembre 1988 (seconde sortie en juillet 2008)

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Dans les années cinquante, Chet Baker fut au jazz ce que Elvis fut au rock ou James Dean au cinéma. Une belle gueule envoûtante, une icône sulfureuse, un rebelle sans cause. Un immense artiste surtout, qui devient immensément célèbre à partir de 1954, date à laquelle il est élu trompettiste de l’année par toute la critique jazz. La même année, le jeune Presley enregistre ses premiers singles pour Sun Records... Les deux hommes ne partagent d’ailleurs pas seulement une case dans le calendrier, mais aussi une photogénie hors pairs. Les superbes clichés pris à l’époque par William Claxton font entrer Chet Baker dans la légende en même temps qu’ils nous font irrémédiablement penser à ceux du King par Alfred Wertheimer. Pas étonnant si c’est un autre photographe, Bruce Weber, qui décide en 1987 de tourner un film autour de la vie et de l’œuvre de ce jazzman blanc né dans l’Oklahoma.

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Chet Baker par William Claxton

Et que ce soit en 16 ou en 35 mm, Chet Baker bouffe la pellicule avec voracité. Ses traits ont beau s’être ridés précocement (il n’a que 57 ans mais en paraît dix voire quinze de plus) à cause des excès et de la drogue, ils accrochent la lumière plus que jamais. Magnifiés par le noir et blanc de Bruce Weber, les aspérités méandreuses de ces sillons creusés par le temps en disent long sur les travers d’un homme désormais épuisé.

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Ridé, le visage du trompettiste n’en est que plus photogénique

Tout au long du film, le musicien parle peu, très, très doucement, l’air de s’assoupir. Il ne dit pas grand chose, à peine se remémore-t-il quelques impressions vagues, deux ou trois souvenirs, une suite de noms : ceux des jazzmen avec lesquels il a travaillé ou qu’il a admirés. En réalité, le trompettiste semble se foutre royalement de tout ce qui l’entoure. Tout ou presque. Filmé à l’arrière d’une Cadillac dans l’une des premières séquences, il se la coule douce en compagnie de deux femmes. Cars and girls. Il y a aussi un peu de Beach Boys chez Chet Baker. En fait c’est la Californie qui transpire à travers ses pores. La Californie des fifties, cet endroit singulier où les voitures étaient aussi rapides que le jazz était paradoxalement lent. Un jazz romantique, enjoué, suave, moelleux, à l’intérieur duquel le travail des cuivres est particulièrement important pour donner toute sa chaleur à la mélancolie. Parmi les meilleurs représentants de ce « cool jazz » on trouve donc le trompettiste Jack Sheldon, les saxophonistes Art Pepper, Gerry Mulligan et Zoot Sims. Et Chet Baker, qui les a tous connus. Souvent rapproché du West Coast Jazz par opposition à son homologue de la côte est, beaucoup plus brut et syncopé, le cool jazz est la musique par excellence de la romance amoureuse. Hélas, il sert aujourd’hui un peu trop souvent comme fond sonore pour déclaration de mariage au restaurant. C’est aussi la bande originale de presque tous les films de Woody Allen. Il faut oublier ces images d’Epinal pour apprécier pleinement l’exquise langueur des ballades interprétées par Chet Baker.

Pour autant, Let’s Get Lost ne s’attarde pas sur l’art du musicien. Bruce Weber n’entre pas le détail de la technique musicale pour comprendre le génie de Chet Baker, il se contente de le constater. Les trop rares jazzmen qui interviennent font eux aussi dans l’apologie nostalgique et les feuilles mortes se ramassent à la pelle. Heureusement, plusieurs séquences nous montrent le trompettiste souffler dans son cuivre ou chanter de sa voix incroyablement douce. Car Chet Baker chante comme il joue de la trompette, à moins que ce ne soit l’instrument qui prolonge le son de sa voix, une voix irrésistible qui tranche par la pureté de son timbre sur la silhouette décadente d’un être assez peu recommandable.

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Chet et sa deuxième femme Halema

Il semble que l’artiste ait mis toute la laideur de son âme dans sa vie afin de rendre sa musique aussi belle. C’est bien ce mystère du Chet Baker intime que traque sans relâche le réalisateur en faisant défiler devant la caméra les femmes qui l’ont connu, épousé pour certaines. Trois mariages et autant d’échecs cuisants. A chaque fois, Chet est parti sans demander son reste. Avec Halema par exemple, la Pakistanaise qui lui donna un fils, Chesney Aftab Baker. Avec Carol, une Anglaise rencontrée en Italie alors que le musicien courait après des cachets faciles dans des clubs de jazz ou dans des films kitschissimes que Bruce Weber a eu la bonne idée de recycler pour son documentaire. Sans oublier Diane et Ruth, elles aussi délaissées par ce goujat itinérant. Le plus triste reste sans aucun doute la vision singulière des trois enfants que Chet Baker a eus avec Carol, autant de clones du père abandonnés à leur sort. Même la mère du jazzman, Vera, ressemble à son fils avec une perruque. Etrange donc, cette famille restée dans un bled de son Oklahoma natal, où la figure du père est partout et nulle part à la fois.

A toutes ces femmes, Chet Baker a fait avaler des trompettes. Humiliées, manipulées, quittées, escroquées, elles ont enduré l’une après l’autre les affres de la déchéance d’un musicien accro au speedball, un cocktail détonant de cocaïne et d’héroïne. Au milieu des années soixante, la drogue vaut ainsi au jazzman plusieurs arrestations en Europe et surtout un passage à tabac qui lui coutera sa dentition. Affublé d’un dentier, Baker mord de nouveau la musique à pleines dents durant la décennie suivante mais garde en lui un mal de vivre profond. Il se réfugie souvent sur le Vieux Continent, loin des Etats-Unis et de sa famille. Celle-ci nourrit à cet égard une amertume plus ou moins désabusée qui trouve un bouc émissaire idéal en la personne de Ruth Young, une autre compagne accusée d’avoir perverti le chef de famille. Règlements de compte sur l’écran, chacune des femmes se renvoie la balle, épargnant du même coup le seul responsable. Mais on pardonne tout au génie. Lui, en revanche, ne pardonne pas les insultes faites à son art. Au cours d’une prestation publique donnée pendant le festival de Cannes lors d’un dîner, Chet Baker s’irrite : les couverts s’entrechoquent, les convives bavardent et personne n’écoute. Exaspéré, le chanteur sort soudain du sommeil d’où il paraissait ne jamais devoir sortir. Il grommelle : « Tout le monde se fout de la musique ici. A Paris, il existe une salle qui s’appelle le New Morning. Quand on y joue, on entendrait une mouche voler. » « C’est le public du festival », lui rétorque une amie. « Oui, c’est le pire public qu’on puisse avoir », achève-t-il. Voici au détour d’une phrase anodine le mystère de Chet Baker enfin révélé. Femmes, enfants, amis, toutes les petites choses qui bout à bout constituent habituellement la vie, rien de tout cela ne compte en réalité face à l’importance de la musique. Dans A la Recherche du Temps Perdu, Marcel Proust écrit cette phrase magnifique : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ». Remplacez « littérature » par « musique », Chet Baker aurait pu en dire autant.



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