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On The Road To Freedom

On The Road To Freedom

Alvin Lee & Mylon LeFevre

par Emmanuel Chirache le 27 novembre 2007

4

Paru en 1973 (Chrysalis/Repertoire Records)

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Regardez un peu cette pochette. Deux types avec des tronches de hippie marchent le long d’un sentier, au milieu d’un bois dont les arbres laissent percer au hasard de leur feuillage la lumière chaude d’un soleil d’été. Si ça, ce n’est pas la route pour la liberté, alors on ne sait pas ce que c’est ! Les deux hommes s’appellent Alvin Lee et Mylon LeFevre. Le premier joue de la guitare et chante au sein des fameux Ten Years After. Après des années de succès au Marquee Club de Londres, la formation connaît alors son apogée et goûte une gloire mondiale grâce à la prestation épique de I’m Goin’ Home au festival de Woodstock. Le second est une sorte de petit génie du gospel, un surdoué de la musique. Un type agaçant. A 17 ans, l’une de ses compositions, Without Him, est enregistrée par Elvis Presley, rien que ça, et à 19 ans Mylon sort son premier disque. Du coup, en 1973, Alvin Lee et Mylon LeFevre ont tout vu, tout fait, tout connu. Alors ils s’emmerdent un peu.

Pour remédier à cet ennui métaphysique, le guitariste de Ten Years After décide de monter un groupe avec son collègue américain et une bande de potes musiciens. Oh, rien de bien sérieux, juste une équipée de joyeux drilles qui possèdent quelques notions de solfège, d’harmonie ou de cadence. Parmi eux, Steve Winwood et Jim Capaldi de Traffic au piano et à la batterie, George Harrison à la guitare, Ron Wood des Faces et des Rolling Stones à la guitare, Boz Burrel et Ian Wallace de King Crimson à la basse et à la batterie, enfin Mick Fleetwood à la batterie et Tim Hinkley aux claviers. Et comme Alvin Lee s’est fait construire un studio d’enregistrement dans son manoir « Hook End » en pleine campagne anglaise, il ne manque plus à cet ensemble que de composer. Mais composer quoi ? Du gospel, pour faire plaisir à Mylon, ou du blues-rock pour satisfaire Alvin ? Réponse, ni l’un ni l’autre.

A l’époque, l’air du temps n’est plus au rhythm’n’blues, ni au rock psychédélique ou au blues-rock, ces courants qui ont eu le vent en poupe dans les sixties. Encore moins au gospel. Non, le début des années 70 connaît un revival de ce que certains nomment le « rock sudiste ». Ce qui en soi ne veut strictement rien dire. Comme toutes les musiques populaires américaines, comme le blues, le jazz et la country, le rock est originaire du Sud des Etats-Unis. Elvis Presley est né dans le Mississipi, Jerry Lee Lewis et Fats Domino en Louisiane, Little Richard en Georgie, Chuck Berry dans le Missouri, Carl Perkins dans le Tennessee. Par essence, le rock est sudiste. Ce qui ne l’a pas empêché de voyager et de se transformer au fil des années. Finalement, c’est moins le « rock sudiste » qui réapparaît dans les années 70 que le goût pour une musique populaire et traditionnelle américaine, pour la country, le bluegrass et la musique cajun, pour un blues et un rock plus ruraux, sorte de pendant réactionnaire à la décennie révolutionnaire qui vient de s’écouler.

Dès 1968, les Byrds sortent Sweetheart Of The Rodeo sous l’impulsion de Gram Parsons et créent ainsi le country-rock. En 1973, les grands groupes qui se partagent le haut de l’affiche s’appellent Creedence Clearwater Revival, Lynyrd Skynyrd, The Allman Brothers Band, The Band. Tous ne sont pas originaires du Sud (le Band, par exemple, est un groupe canadien), mais tous en font revivre l’esprit et la musique. Tous espèrent maintenir les valeurs ancestrales sudistes à la surface d’un monde moderne, urbain, technologique et hyper-médiatique. C’est donc tout naturellement que Alvin Lee va orienter sa musique dans cette voie pour on The Road To Freedom, comme l’atteste la photo de couverture où ne subsiste des sixties que la longue chevelure, tandis que le style vestimentaire se limite au totalitarisme du jeans. Un vrai truc de cowboy.

Alors ce sera du country-rock. Amusant. Une musique éminemment américaine jouée par des musiciens anglais, qui ne font après tout que récupérer leur lointain folklore brutalisé par leurs cousins anglo-saxons. Et même si le disque surfe tardivement sur la vague, le résultat n’en est pas moins brillant. En fait, la chanson éponyme qui ouvre On The Road To Freedom est un modèle du genre, un petit bijou dans lequel guitare acoustique 12 cordes, piano, harmonies vocales et batterie forment une nappe sonore délicate en osmose parfaite avec son magnifique propos :

I met an old man on the road, his eyes were clear and wise
Can you direct me on my way to where the answer lies
I’m looking for the road to freedom so I can be free
He said keep thinking as you walk, and one day you will see
 
I thought as I walked down the road, of what the man had said
It seems to me that what he meant is freedom’s in your head
The road I walk along is time, it’s measured out in hours
And now I need not to rush along I stop to see the flowers.

Pour relever le tout, la guitare électrique de Alvin Lee fait ici ou là une apparition discrète en ponctuant les lignes des couplets. Splendide. La suite reste du même acabit. Dans une veine proche du Allman Brothers Band, The World Is Changing [I Got A Woman Back In Georgia] réussit la prouesse de nous transporter dans le Sud des Etas-Unis depuis un ancien monastère du Oxfordshire. Nul doute que ce manoir acheté par Alvin Lee a marqué de son empreinte la composition des chansons et l’enregistrement. Un cadre buccolique et historique qui inspirera plus tard son futur acquéreur : David Gilmour. Construit sous les Tudor et anciennement habité par des moines cisterciens, l’endroit charrie une mythologie typiquement anglaise, et pourtant... Les chœurs gospel qui concluent The World Is Changing sur une note somptueuse sont bel et bien américains.

Plus mélancolique, So Sad [No Love Of His Own] a été composé par George Harrison (crédité comme guitariste sous le pseudonyme de Hari Georgeson). On y reconnaît aisément le style de l’ancien Beatles, son art de la ballade à la If Not For You (écrite par Dylan mais popularisée par Harrison), avec une petite touche de steel guitar à bottleneck particulièrement délectable. Dans un registre totalement différent, Fallen Angel se rapproche du rock plus « hard » de Lynyrd Skynyrd, mais avec beaucoup moins de talent que le groupe de Jacksonville. Le morceau apparaît comme une tentative un peu vaine et désormais datée de sonner plus agressif. Funny amorce un excellent retour à la country acoustique, alors que le très beau We Will Shine et le potable Lay Me Back témoignent de la volonté de LeFevre de ne pas oublier ses racines issues du gospel blanc. Très semblable à We Will Shine mais écrite par Alvin Lee, Carry My Load représente l’une des plus authentiques réussites de l’album avec les trois premiers morceaux.

Contribution de Ron Wood, Let’em Say What They Will nous permet de mieux comprendre pourquoi les Stones ne laissaient pas leur second guitariste composer, tandis que I Can’t Take It s’avère le meilleur morceau de LeFevre du disque, une ballade magnifique, combinaison des meilleurs moments du Band et de Lynyrd Skynyrd. On The Road To Freedom se termine sur deux morceaux aux tonalités plus blues-rock, l’agréable mais dispensable Riffin’, et enfin le très stonien Rockin’ Til The Sun Goes Down, avec son riff à la Keith Richards et son couplet choral qu’on croirait inventé par Jagger. Hommage ou copie, la chanson tient bien la route (pour la liberté ?).

Vous l’aurez compris, Mylon LeFevre et Alvin Lee n’inventent rien avec ce disque, bien représentatif de son époque. A la traîne, les deux hommes veulent s’inscrire dans leur temps, capter le mouvement dans lequel le rock évolue alors. Une attitude à la fois opportuniste et sincère, qui accouche d’une œuvre certes anecdotique, mais d’une richesse et d’une luminosité qui font qu’elle mérite amplement d’être redécouverte. Produit à la perfection, servi par des musiciens de grande classe, On The Road To Freedom vaut aussi pour la synthèse des influences qu’il opère et que nous avons déjà citées plus haut. The Band, Stones, Lynyrd Skynyrd, Creedence, Allman Brothers Band, Gram Parsons, tous participent involontairement à ce melting-pot de musique sudiste. Car toute la musique que nous aimons, elle vient de là, elle vient du Sud.



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Tracklisting :
 
1- On the Road to Freedom (4’13")
2- The World is Changing (I Got a Woman Back in Georgia) (2’45")
3- So Sad (No Love of His Own) (4’34")
4- Fallen Angel (3’20")
5- Funny (2’48")
6- We Will Shine (2’37")
7- Carry My Load (2’58")
8- Lay Me Back (2’53")
9- Let ’Em Say What They Will (2’52")
10- I Can’t Take It (2’51")
11- Riffin’ (3’31")
12- Rockin’ ’Til the Sun Goes Down (3’08")
 
Durée totale :42’03"