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Sweetheart Of The Rodeo

Sweetheart Of The Rodeo

The Byrds

par Milner le 3 avril 2007

paru le 30 août 1968 (Columbia / Sony Music)

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La légende veut qu’en 1968, The Byrds était un groupe hippie. Il y a un peu de ça. Depuis l’avénement du mouvement fleuri et cosmique quelque part en Californie trois ans auparavant, leurs albums ont presque l’air de douces rêvasseries entre deux joints. Ces hymnes qui planent mollement dans les nuages (Eight Miles High, 5D, Dolphin’s Smile ou encore Goin’ Back), ce sont les rêves que la troupe disparate de Roger McGuinn a perdu. Eux qui ont contribué au lancement du mouvement psychédélique voire dénoncé les exactions militaires au Viêt-Nam ont en fait toujours eu ce défaut qui mena à leurs pertes les communautés hallucinées, exacerbé de surcroît par l’usage de substances illicites : la pratique d’une lutte d’ego sans merci à travers une famille, avec tous les avantages et inconvénients que cela sous-entend.

En comparaison avec la formation de 1965, c’était un fragile collectif (laissé exsangue par les départs de Gene Clark, David Crosby puis Michael Clarke) qui ne se reposait dorénavant plus que sur le duo créatif Chris Hillman/Roger McGuinn. Après un Notorious Byrd Brothers de haute facture malheureusement passé sous silence au début de l’année des émeutes en tous genres à travers un monde qui était devenu adulte trop vite, les co-fondateurs décident de faire table rase du passé immédiat et projettent de composer un double album d’une vingtaine de chansons couvrant un siècle de musique populaire en Amérique, au contenu chronologique passant du bluegrass des années 1930 à la country moderne et à sa pedal steel ! Pour ce faire, il est question de rejoindre les studios Columbia de Nashville à partir de mars 1968 afin d’y enregistrer avec des pointures locales et des requins de la capitale de la musique country, le tout sous la houlette du fidèle Gary Usher, producteur attitré du combo depuis Younger Than Yesterday.

Dans les faits, cet ambitieux concept musical avait déjà existé dans la musique des Oyseaux à travers des versions compressées telles que Satisfied Man, Time Between, The Girl With No Name et Mr. Spaceman. Mais jamais sous la forme d’un album dans son ensemble. Problème de taille : est-il opportun de rejoindre le Tennessee avec une formation réduite à peau de chagrin ? Avant de quitter Los Angeles, McGuinn décide de recruter des musiciens et engage Kevin Kelley, le nouveau batteur et cousin de Chris Hillman, membre éminent de la scène musicale angelnos et compagnon de fortune de Ry Cooder et Taj Mahal. Dans la foulée, un chanteur, guitariste et pianiste originaire de Floride, amateur de musique sudiste dans sa plus belle expression (country, R&B, musique profane, rock’n’roll) est également engagé. Il a pour nom Gram Parsons, a vingt-et-un ans et doit servir de faire-valoir au projet démesuré censé aboutir au sixième album.

La rencontre de Roger McGuinn et de Gram Parsons devait non seulement aboutir à un album qui posa toutes les bases d’un genre encore inexistant, mais aussi infléchir à jamais la trajectoire musicale de The Byrds. Sweetheart Of The Rodeo fut à l’œuvre du groupe ce que American Beauty devait être trois ans plus tard à celle du Grateful Dead : la mue d’un art qui célébrait l’énergie mentale (Fifth Dimension) en un chant plus humain. Parlant du nouvel équipage qu’il avait réuni autour de lui cette année-là, McGuinn déclarait que « le bagage musical de Parsons était de la country, essentiellement de la country et nous allons le laisser développer cette direction. » Cette formation, qui ne durera que six mois, va non seulement écrire une page notoire de l’histoire des Byrds, mais pondre un album de référence, un des plus importants de ces quarante dernières années. Bien qu’enrôlé dans les Byrds comme simple musicien de studio (il aurait auditionné comme pianiste de jazz pour se retrouver dans le groupe), l’influence de Gram Parsons sur McGuinn est telle qu’il bouleverse le projet. De double album retraçant l’histoire de la musique américaine, Sweetheart Of The Rodeo devient un vrai album de country sudiste, sincère et sans équivoque, comme le montre sa pochette, clin d’œil évident aux nombreux codes du genre. À cet effet, McGuinn développait des réticences de plus en plus perceptibles au fur et à mesures des sessions d’enregistrement printanières. Lui qui considérait cet album comme une simple « incursion dans la country, un gros plan, une exception » n’était finalement pas aussi enthousiaste que Hillman pour changer si radicalement de style.

Gram Parsons, qui venait de dissoudre son International Submarine Band (lequel avait enregistré l’album Safe At Home en 1967, en quelque sorte l’album précurseur de Sweetheart Of The Rodeo), apportait un répertoire constitué de classiques du country’n’western (Blue Canadian Rockies, Life In Prison), toute une inspiration que -en la traitant avec le feeling qui leur était propre- The Byrds magnifièrent (The Christian Life des Louvin Brothers) et transformèrent (You Don’t Miss Your Water de William Bell en une ballade country à pleurer). Rencontre de thèmes traditionnels (Pretty Boy Floyd de Woodie Guthrie et son banjo intenable) avec des structures rythmiques rock (One Hundred Years From Now), de sons saturé avec ceux d’une pedal-steel guitare (le fabuleux Hickory Wind, sommet du disque), combinaison de jeux électriques (McGuinn) et acoustique (Parsons), violons agités, tout dans Sweetheart Of The Rodeo illustre comment deux musiques en engendrèrent une troisième. Le quatuor n’était sans doute pas les premiers à poser les bases du country-rock, le Buffalo Springfield les ayant dépassé de quelques longueurs. Mais surtout (et ils étaient les premiers dans une Californie dont le Anthem Of The Sun du Grateful Dead et le Crown Of Creation du Jefferson Airplane chantaient la montée acide et colorée), The Byrds avaient capturé, peut-être à leur insu, l’atmosphère désabusée, sinon cynique (reprises du You Ain’t Going Nowhere et du Nothing Was Delivered de Dylan, issus de son projet le plus récent avec The Band, baptisé The Basement Tapes et encore inédit à l’époque) qu’allaient traîner avec eux, plus tard, tant d’hallucinés baroudant pieds nus et en blue jeans au long de la Route 101.

Ce réalisme étonnant chez un groupe qui avait chanté Eight Miles High, cette fantasmagorie tragique émanant d’un ensemble faussement nonchalant (I Am A Pilgrim) furent entachés par des complications d’ordre légal d’où un règlement à l’amiable n’a malheureusement jamais pu être trouvé. Comme leader du groupe International Submarine Band et comme artiste solo, Parsons est sous contrat avec le label LHI de Lee Hazlewood. Ce dernier avait dirigé le label East/West (une subdivision d’Atlantic Records) en 1957 de manière assez infructueuse et dix années plus tard, il s’était décidé à fonder son propre label. Un Hazlewood qui impose qu’on n’entende pas sa voix sur ce « projet concurrent », arguant posséder Parsons sous contrat exclusif. Et l’on regrette d’autant plus que la collaboration dont résulta cet album légendaire ait dégénéré en épreuve de force : furieux que le futur Grievous Angel ait refusé de prendre part à une désastreuse tournée sud-africaine des Byrds (l’homme prétendait haïr l’apartheid), McGuinn, lorsqu’il mixa ces onze morceaux, effaça par esprit de vengeance toutes les parties vocales de l’ange déchu et plaça sa propre voix, imitant au maximum le style nasal appalachien que ce dernier qu’il avait lui-même naguère souhaité utiliser au moment d’entrer en studio. On retrouve au final une mixture détonnante au niveau du phrasé du chanteur, un lien entre les harmonies folk-rock et le chant country de la Bible Belt. À l’exception de deux morceaux (You’re Still On My Mind et Hickory Wind), tous furent remixés avec la voix de McGuinn et le Sweetheart Of The Rodeo publié le 30 août 1968 n’est plus vraiment l’album de « The Byrds Featuring Gram Parsons » tel qu’il aurait dû normalement paraître.

Habitués aux sommets des charts, l’album se classe sans briller à la soixante-dix-septième place du Billboard et est détesté à sa sortie. « Ce n’était pas la musique la plus branchée, mais c’était peut-être pour ça que nous avons voulu en faire, déclara McGuinn plus tard. Peut-être que c’était un peu trop country, mais ça a vraiment comme qui dirait déclenché des choses. » Parsons a finalement volé la vedette à McGuinn et s’en ira fonder expressément son Flying Burrito Brothers, en crooner country au cœur brisé, rejoint rapidement par le bassiste Hillman, dégoûté par la tournure que prenait les évènements. En cela davantage peut-être que par des innovations musicales ou techniques pourtant radicales à l’intérieur du rock de 1968, Sweetheart Of The Rodeo constitue la clé de voûte d’un genre et reste l’un des disques où l’âme de ce qu’on baptise « country-rock » a vibré le plus fort. Et qui conforte la volonté de Roger McGuinn d’en faire une partie de l’ambitieuse « chronologie en cinq actes de la musique du XXème siècle » qu’il voulait enregistrer à l’origine. Un mal pour un bien, en quelque sorte...



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Tracklisting :
 
1- You Ain’t Going Nowhere (2’33")
2- I Am A Pilgrim (3’39")
3- The Christian Life (2’30")
4- You Don’t Miss Your Water (3’48")
5- You’re Still On My Mind (2’25")
6- Pretty Boy Floyd (2’34")
7- Hickory Wind (3’31")
8- One Hundred Years From Now (2’40")
9- Blue Canadian Rockies (2’02")
10- Life In Prison (2’46")
11- Nothing Wad Delivered (3’24")
 
Durée totale : 32’12"