Concerts
Otis Taylor

Mantes-la-Jolie (Ecole Nationale de Musique)

Otis Taylor

Le 5 octobre 2007

par Emmanuel Chirache le 6 novembre 2007

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La vie est injuste, vous en voulez une preuve ? Aujourd’hui, tout le monde connaît Tokyo Hotel, mais personne ne sait qui est Otis Taylor. En fait, plus personne n’écoute de blues, tout simplement. Au grand dam de Otis Taylor d’ailleurs, dont la principale préoccupation est de rendre vivante cette musique en diffusant sa bonne parole à qui veut bien l’entendre. C’est pourquoi nous sommes tout ouïe lorsque cet homme à la carrure d’ours et au charisme rayonnant se déplace jusqu’à Mantes-la-Jolie pour nous gratter quelques accords.

Symbole que le blues tend à devenir moins une musique actuelle qu’un patrimoine, au même titre que la musique classique, c’est L’Ecole Nationale de Musique de la ville qui organise le concert. La salle est majestueuse, on se croirait à Radio France, et le public est constitué de Blancs cultivés des CSP supérieurs. Que de chemin parcouru pour le blues depuis le delta du Mississipi à la fin du XIXe siècle, quand d’obscurs vagabonds jouaient cette musique pour une population noire et pauvre ! Le fossé est d’autant plus vaste qu’en France, la communauté noire ne se reconnaît pas dans un genre désuet importé des Etats-Unis, tout comme la plupart des Noirs américains ne s’identifient plus à un blues aujourd’hui « sanctuarisé » par l’establishment blanc. Et on peut regretter que Noirs et Blancs ne se joignent pas pour profiter ensemble de spectacles comme celui offert par Otis Taylor, dont les paroles évoquent souvent la lutte pour les droits des minorités, la tolérance entre les peuples ou la liberté.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Otis Taylor, présentons-le en quelques mots. Après avoir entamé une première carrière dans la musique à la fin des années 60, le bonhomme laisse tout tomber par dépit en 1977 pour se lancer dans le business de l’antiquité. Au milieu des années 90, il décide de tenter une dernière fois sa chance et publie coup sur coup deux albums excellents, White African (2001) et Respect The Dead (2002), qui l’imposent comme un grand bluesman moderne. Car si le blues de Otis Taylor doit beaucoup aux ancêtres, auxquels il emprunte le finger-picking, qui permet le jeu de basses alternées avec le pouce et le jeu de la mélodie avec l’index et le majeur, ou encore ce son hypnotique et lancinant des pionniers du delta, sa musique se démarque aussi par l’ajout d’instruments divers, comme la mandoline ou le banjo, généralement utilisés dans la country. A l’arrivée, cela donne un « trance-blues » acoustique fascinant, à la fois proche des transes africaines et des complaintes répétitives des premiers blues, mais pourtant radicalement nouveau. Et puis il y a ce chant habité, cette voix chaude et puissante qui tourne autour d’un thème, d’une histoire, d’un fait divers. Il s’agit plus d’une suite d’impressions esquissées par des cris gutturaux et des incantations que de chanson à proprement parler, avec mélodie, refrain et couplet.

A l’origine, Otis Taylor jouait seul, accompagné par son producteur Kenny Passarelli à la basse et sa fille aux chœurs. Aujourd’hui, cette austérité a laissé place à un groupe. Une batterie, un saxophone, un violoncelliste, se sont invités dans l’aventure, au gré des envies du chanteur. Quant à la guitare, elle s’est très largement électrifiée. Malgré tout, Otis Taylor débute son set par deux morceaux en solo, notamment le génial et hispanisant Nasty Letter, qui commence à subjuguer une audience intriguée. Puis il se lance a capella dans un gospel jouissif, tapant du pied par terre pour rythmer son chant. Arrive ensuite le groupe : un second guitariste qui va briller par son talent, un saxophoniste épatant, un batteur redoutable et un bassiste dont on mettrait notre main à couper qu’il s’agit du sosie officiel de Sean Paul. En tout et pour tout, ils joueront en une heure et demie à peine six ou sept chansons, en grande partie issues de son dernier opus Definition Of A Circle. Chacune durera près d’un quart d’heure. Un quart d’heure de véritable transe, qui conquerra petit à petit une salle d’abord guindée, puis sous le charme de ce showman fabuleux.

Parce que sous ses airs bourrus d’ours mal léché, Otis Taylor EST un showman, un pasteur mécréant qui prêche le blues, divine musique du diable. Ainsi, durant le morceau Ham Bones, l’homme parle au public, imite à l’harmonica des airs d’orgue de barbarie français puis improvise et se promène dans la salle suivi par le saxophoniste. A la manière des chants d’esclaves basés sur le système de question-réponse, selon lequel un meneur (holler) lance une phrase reprise par ses compagnons (field-hollers), Otis Taylor pousse de retentissants « Ham Bones ! » et harangue le public, qui chante avec une ferveur grandissante. Quelle joie de voir ce parterre de bourgeois étriqués (dont votre serviteur) se lâcher et frapper dans leurs mains ! Seul le gourou Otis pouvait réaliser une telle prouesse... Un gourou serviable, qui plus est. Au cours d’une nouvelle improvisation (en définitive, ce concert ne fut qu’une immense improvisation), certains spectateurs réclamèrent Rosa, Rosa, l’un des chefs d’œuvre du guitariste, qui s’exécuta en psalmodiant les paroles du morceau sur un riff totalement différent.

Les riffs de Otis Taylor, parlons-en. Dôté d’un style de guitare unique et envoûtant, le bluesman tresse ses riffs en boucles virtuoses comme d’autres brodent leurs points de croix, s’affirmant ainsi comme l’un des grands maîtres du genre. Ses inventions, entre tradition et modernité, se révèlent à la fois familières et inédites, toujours d’une efficacité nonpareille. Avec la présence d’un groupe à ses côtés, le chanteur lorgne désormais davantage vers le blues-rock, mais il garde cette authenticité touchante, il conserve cette âme propre au blues et qu’il souhaite colporter à travers le monde. Un concert de Otis Taylor n’est pas une « machine » réglée au centième de seconde près, ce serait plutôt une humeur spontanée, une performance pleine d’humanité, imparfaite quoique exceptionnelle. La salle l’a bien senti, elle qui s’est levée pour applaudir en cadence un dernier rappel absolument monumental, pour lequel chaque musicien ira de son petit solo à rallonge.

Une fois ce concert inoubliable terminé, je m’entretiens un instant avec le bluesman, qui signe des disques et répond gentiment aux questions des curieux. En discutant avec lui, je m’étonne qu’il semble ne pas connaître ses musiciens, hormis le batteur. « En fait, le bassiste est Estonien, il ne sait même pas qui je suis, me répond-il. J’ai joué la première fois avec lui pour faire la balance tout à l’heure. Le guitariste est un Français qui travaille dans cette Ecole, il a remplacé mon violoncelliste au dernier moment. Ha, et puis le saxophoniste aussi, il n’avait jamais entendu mes chansons. Donc on a dû un peu improviser. » Un peu improviser ? Ces types ne se connaissaient pas et à quelques couacs près ils ont réussi une prestation fantastique. C’est aussi ça, l’âme du blues.



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