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Philosophy Of The World

Philosophy Of The World

The Shaggs

par Aurélien Noyer le 7 août 2007

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Paru en 1969 (Third Word Records)

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The Shaggs... Derrière ce nom se cachent les trois soeurs Wiggin. Un beau jour, persuadé qu’elles deviendraient des super-stars, leur père les a retiré de l’école, leur a collé des instruments dans les mains, leur a fait prendre quelques cours, et les Shaggs étaient lancées. Sans doute enthousiasmées par la vision paternelle de leur future célébrité, on peut supposer que les sœurs se lancèrent dans l’aventure avec entrain, puisque en 1969, sortit l’album Philosophy Of The World.

Malheureusement, le résultat ne fut pas vraiment à la hauteur de leur volonté de bien faire, et pour ne rien vous cacher, les Shaggs ont tout simplement été considérées pendant longtemps comme le Pire Groupe de l’Histoire du Rock, une version musicale d’Ed Wood. Et il est vrai qu’elles ne savent pas vraiment chanter juste, qu’elles jouent mal, que la batterie n’arrive pas à garder le rythme, ce qui a peu d’importance, vu que les autres ne suivent pas la batterie. Il était donc tout naturel que Philosophy Of The World soit comparé au Plan 9 From Outer Space d’Ed Wood. Et pour avoir vu les deux, je dois avouer que la comparaison n’est pas si déplacée. Dans les deux cas, on retrouve cette volonté de bien faire, minée par un manque de moyen flagrant mais aussi par un manque de talent.

Et surtout, tout comme Plan 9 From Outer Space, Philosophy Of The World est devenu culte. Paradoxalement, ce sont tous ses défauts (et il y en a !!) qui lui ont permis de ne pas tomber dans l’oubli. Et c’est tant mieux... Tant mieux parce qu’en ce début de XXIème siècle, les Shaggs ne sonnent plus seulement comme trois filles essayant de se débrouiller avec leurs instruments. D’après la légende, durant les séances d’enregistrement de l’album, le groupe s’arrêtait au milieu d’un morceau parce l’une d’entre elles avait fait une faute, et les techniciens de se demander à quel moment il y avait eu une erreur. D’une certaine façon, ceci montre bien que les soeurs Wiggin savaient plus ou moins ce qu’elles faisaient. Leur songwriting n’était peut-être pas bon, mais il faut croire qu’il y avait plus que du manque de talent. C’est ce genre de considérations qui poussa Lester Bangs à écrire un article intitulé Meilleures que les Beatles ou qui incita Cub Koda à dire que leur musique oblige l’auditeur « à rectifier toutes les notions pré-existantes liant talent, originalité et technicité ».

Bien sûr, on est pas obligé d’être d’accord avec eux. Après tout, Lester était connu pour adorer les trucs mal foutus (et Philosophy Of The World EST mal foutu, croyez-moi) et les conneries du genre « il ne faut pas penser en terme de musicalité ou de technique » (prononcez cette phrase lentement avec un ton très affecté) ont trop servi à justifier les pires atrocités, des pires groupes de garage-punk aux pires instrumentistes de free-jazz. Faut-il alors cracher à la face de ces deux Statues du Commandeur et jeter ce disque aux orties ? Peut-être...

Mais si c’est le cas, pour quelle raison l’ai-je écouté quatre fois en deux jours ??!! S’il est si mauvais, pourquoi est-ce que je ne peux plus m’en passer ??!! Une réponse serait qu’il est tellement mauvais qu’il en devient bon. Mais cette supposition est par trop simpliste. Si je l’appréciais juste pour la déconne, je ne l’écouterais pas autant. Non... En fait, ce qui me séduit le plus chez les Shaggs, c’est cet enthousiasme qui ressort de chaque chanson, une véritable bonne humeur pop, une naïveté qui rappelle Brian Wilson à qui on aurait ôté une corde vocale et tranché les doigts. Qu’elles chantent une chanson sur leur petit chien Foot Foot sur Halloween, les Shaggs sont véritablement sincères et croient en leur musique. En ce sens, elles ne sont pas très éloignées d’un mec comme Daniel Johnston et de ses chansons sur les comics ou sur Casper The Friendly Ghost, avec une véritable similitude pour ce qui est du chant approximatif et du son cheap.

Et d’une certaine façon, ce qui permet justement d’apprécier les Shaggs maintenant, c’est d’avoir écouter tous ces artistes qui se situent en marge du format pop. Daniel Johnston pour les mélodies bancales, Young Marble Giants pour le côté minimaliste, voire Syd Barrett période The Madcap Laughs pour le rythme boiteux, c’est finalement eux qui m’ont en quelque sorte « appris » à écouter les Shaggs (bien qu’il soit évident qu’aucuns d’eux n’aient jamais écouté les Shaggs). Et il n’est pas surprenant que les Shaggs, Daniel Johnston et Young Marble Giants se soient tous retrouvés parmi les groupes préférés de Kurt Cobain...

Mais je ne veux pas dire que Philosophy Of The World soit un disque « difficile d’accès » ou « exigeant » ou « qui se révèle petit à petit » (j’ai horreur de ces expressions à la con). Au contraire, c’est en l’écoutant distraitement que l’on a le plus de chance d’apprécier Philosophy Of The World à la première écoute, lorsqu’on ne distingue pas forcément son côté bancal et mal fichu. Et même si c’est le cas, il suffit de se laisser entraîner par les tentatives désespérées des sœurs Wiggin d’harmoniser sur des mélodies amputées. Rapidement, il en ressort un certain charme qui devient rapidement addictif.

PS : Et puis, maintenant quand un père décide que ses filles seront des super-stars, ça donne Jessica et Ashlee Simpsons. Alors à choisir, je préfère largement les Shaggs !!!



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