Chansons, textes
Saint James Infirmary

Saint James Infirmary

Traditionnel

par Béatrice le 23 novembre 2010

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La plupart du temps, les chanteurs trépassent, et les chansons passent... quelques-unes restent, un temps, indéfectiblement attachées à un nom, parfois deux ou trois, mais rarement beaucoup plus. Et puis il y a celles qui parviennent, on ne sait trop comment ni pourquoi, à s’affranchir du carcan de la paternité musicale, et à voler de leurs propres ailes, survolant les plaines, les océans, et les décennies, transcendant les genres et les interprètes. Juste une poignées d’élues, à qui le sort à permis de gagner en vigueur quand leurs congénères s’effaçaient sans rien pourvoir y faire. C’est qu’il faut un sacré caractère pour réussir à s’emparer d’une âme qui passe, ou plutôt s’en construire une graduellement à partir de morceaux disparates récoltés chez les malheureux qui sont allés y regarder de trop près, et trouver ce chemin jusque dans ce bazar merveilleux à partir duquel se forment les mythes et s’assemblent des histoires qui n’appartiennent plus à personne et donc à tout le monde. Il faut du caractère, et il faut du temps aussi, parce qu’on s’en doute, on n’infuse pas une culture en cinq ans. Il y en a donc une poignée, qui ont eut la trempe de survivre aux années, de résister aux interprétations les plus habitées comme les plus douteuses, d’envoyer valdinguer les fantômes qui ont, un jour, il y a très très longtemps, tenté de se les accaparer, de ne sortir que plus fortes des amputations, mutations et autres douloureuses déformations qu’on leur a fait subir, pour finalement gagner le droit de se hisser, discrètement mais fièrement, en colporteuses d’un héritage trimballer depuis les chemins humides de Grande-Bretagne jusqu’aux sentier arides et poussiéreux du Far West, en passant par les marécages moites de la Nouvelle-Orléans.

Dans ce cercle assez fermé, au côté des Danny Boy, House of the Rising Sun et autres We Shall Overcome, on trouve Saint James Infirmary espèce de blues tragique, qui a inspiré les plus folkeux d’entre les folkeux tout comme les grands jazzmen et séduit les rockers de pierres autant que les crooners mielleux ; une chanson qui porte le nom d’un hôpital, chose en elle-même assez peu commune, et qui parle d’amour et de mort, ce qui est déjà beaucoup plus commun - sauf qu’en fait, peu de chansons parle d’amour et de mort comme celle-ci, superposant l’image réelle et livide du cadavre de la bien-aimée et celle, fantasmée, des funérailles de celui qui la contemple.

Rendons à César ce qui est à César, ou plutôt, à Louis ce qui est à lui, puisqu’une des versions les plus connues de la chanson en question est due au sieur Armstrong, qu’on ne présente plus, et qui l’a enregistrée pour la première fois (mais pas la seule) en 1928, c’est-à-dire il y a un bail. Dans la foulée, un copyright est déposé au nom de Joe Primrose, qui est depuis temps en temps crédité comme auteur de la chanson quand elle n’est pas marquée du sceau implacable d’un anonyme « traditional ». Ceci dit, il y a fort à parier que le Joe Primrose en question n’y soit pas pour beaucoup dans la chanson, qui existait de toute façon avant lui, même sans porter le même nom. D’ailleurs, Joe Primrose n’existe pas, ou du moins pas ailleurs que sur le papier. Le nom sert de pseudonyme à Irving Mills, un agent également propriétaire de Mills Music, boîte d’édition musicale surfant sur le succès du jazz, et accessoirement habitué des copyrights usurpés.

La chanson, maintenant pourvue d’un auteur et d’un titre (à peu près) fixe, va elle aussi surfer sur le succès du jazz, reprise de toutes parts et connaissant la destinée de tout standard qui se respecte. Une foule de trompettes et de saxophones vont s’étirer en lamentations déchirantes le long de la chanson, pour finalement se muer en fanfares narguant la mort et ses menaces, et diffusant la chanson à travers les veines culturelles américaines. Cab Calloway, lui aussi grand adepte du titre, prêtera même sa voix élastique au clown Koko, le temps d’un épisode de Betty Boop qui voit le clown se transformer en fantôme et marcher dans le sillage du cercueil de sa belle, poursuivi par une sorcière apparemment pas très bien intentionnée [1].

Mais si Saint James Infirmary va fleurir dans le terreau fertile du jazz, pour connaître ses origines, il faut remonter loin dans l’histoire, beaucoup plus loin que les années 20... Elle descend en effet d’une vieille folksong britannique, baptisée The Unfortunate Rake et dont les premières traces remontent... au Dublin de 1790 ; on est encore loin, du texte qu’on connaît aujourd’hui, mais l’hôpital Saint James est déjà présent - apparemment, il s’agirait d’un hôpital londonien spécialisé dans le traitement des lépreux. Et ce qui s’y passe n’est pas franchement plus gai que ce qui se passera dans la chanson qui en découlera : un jeune homme retrouve un ami mourant sur un lit d’hôpital, qui lui explique qu’il doit ce cadeau empoisonné à une « belle jeune fille » qui lui a refiler une maladie vénérienne sans le prévenir, l’amenant à se trouver « emporté dans sa prime jeunesse », et à penser sur son lit d’hôpital aux préparatifs de son enterrement (« Get six young soldiers to carry my coffin, six young girls to sing me a song... », demande-t-il, plus modeste que ne le seront ses successeurs). La chanson, qui contient plusieurs éléments qui, enjolivés et romancés, feront la trame de Saint James Infirmary, va bourlinguer à traver le monde et atterrir en territoire étasunien, où elle sera adoptée, et donc adaptée. La mélodie n’est pas encore celle que l’on connaît aujourd’hui, mais se rapproche plus de celle d’une autre folksong, Streets of Laredo, qui sera reprise notamment par Johnny Cash, et qui n’a en commun avec Saint James Infirmary que la description funéraire - et un ancêtre.

En parallèle de cette histoire de cow-boy mourant qu’est Streets of Laredo, la complainte du jeune homme contemplant le cadavre de sa dulcinée sur son lit d’hôpital va doucement se construire : voilà qu’on retrouve, dans les annales du folk américain, une chanson intitulée Those Gambler’s Blues, dont la mélodie s’apparente de façon saisissante à celle de la chanson qui nous intéresse, et... le texte aussi, à ceci prêt qu’il passe sous silence le nom de l’hôpital et que, si le narrateur y cherche plus longtemps sa belle, il ne se laisse pas aller en divagation sur son propre enterrement. Mais le « She’s gone, she’s gone, God bless her, she’s mine wherever she may be, she can ramble this wide world over, but she’ll never find a pal like me » qui sert (dans une version un peu transformée) de pivot à Saint James Infirmary et fera toute son ambiguïté est là.

Alors, quand on commence à graver des sillons sur les galettes, et quand Armstrong et la clique des jazzmen, bluesmen, folkmen débarquent, la chanson en a déjà vue de belles et a subi sa dose de mutations. Il n’est guère étonnant qu’après tant de traumatismes, elle soit parée pour résister au pire dans sa version stabilisée. Elle ne connaîtra d’ailleurs plus de transformations majeures, la variation la plus flagrante étant que la version folk veut que le récit de la visite traumatisante à l’hôpital soit du discours rapporté et le fait sortir de la bouche d’un certain Joe McKennedy entouré de ses amis dans un bar bondé. La version de Bobby Bland, reprise il y a à peine un an par Isobel Campbell, se concentre uniquement (et plus longuement) sur le triste spectacle de l’agonie de la jeune fille, mais les autres variations portent rarement sur plus de quelques mots.

Reste à supposer qu’il y a quelque chose dans cette chanson de quelques ligne de suffisamment fort, mystérieux ou envoûtant pour qu’elle rencontre un destin qui la mène sans jamais la trahir des shows des jazzmen classiques aux sillons du premier album des White Stripes, en passant par les gorges des rockeurs des 60s (d’Eric Burdon et ses animaux à Janis Joplin et Jim Morrison, qui se plaisait parfois à la caser au milieu de Light My Fire, par les cordes de guitaristes et chanteurs folk tels que Dave van Ronk, Arlo Guthrie ou Van Morrison, et par les cajoleries de crooners en tout genre (Joe Cocker, Tom Jones ou même Joe Dassin...). Et il faut bien reconnaître qu’avec un texte pareil, difficile de ne pas faire un grande chanson, du genre à s’ancrer dans un imaginaire collectif et à faire frissonner avec les mêmes mots, 80 ans après. Il y plane une ambiance étrange, nimbée de mystère, qui lui donne des allures de cauchemar projeté dans la réalité et de fantasme déplacé. D’abord ce Saint James Infirmary sorti d’on ne sait où ; ensuite cette image, glauque s’il en est, du corps figé dans une beauté livide sur une table d’hôpital (« She was stretched out on a long white table, so vold, so sweet, so fair... »). Puis un « Let her go, let her go, God bless her » déchirant, et voilà que soudain le narrateur, loin de se lamenter sur son propre sort, en vient à plaindre celle qu’il aimait et qui l’aimait, non pas parce qu’elle a perdu plusieurs années de vie, mais parce qu’elle l’a, elle, perdu lui, et qu’ « où qu’elle puisse être, elle peut remuer le monde, elle ne trouvera jamais un homme comme lui » (Armstrong de ricaner fièrement à ce moment précis de la chanson, lui qui semblait jusque là plongé dans un profond désespoir). Et le voilà détaillant les pompes de la cérémonie qui le verra la rejoindre dans l’au-delà, le Stetson sur la tête, la pièce d’or attachée à la chaîne de la montre, les seize chevaux d’un noir d’encre, les treize hommes du cortèges et les six chanteuses (quoiqu’à ce stade, chacun prend des libertés et y va de sa version des funérailles rêvées). Ceci exposé, le type en question s’en retourne à des considérations plus terre-à-terre, et offre une tournée à ses comparses, pour se remettre de ce St. James Infirmary Blues qui le tourmente... Suffisamment énigmatique pour qu’on soit intrigué, suffisamment tragique pour qu’on soit captivé, la chanson en question a à peine à démontrer qu’elle est plus forte que ceux qui la chantent, parce que, quelque soit la version, quelque soit l’époque et quelques soit le style (et oui, même quand c’est Joe Dassin qui chante !) on est immanquablement envoûté par ce de cauchemar éveillé, qui n’est après tout peut-être qu’une élucubration de soûlard, mais n’en conserve pas mois une beauté étrange et inquiétante.

Du coup, beaucoup y sont passé, et l’on ne compte plus les victimes à l’hôpital Saint James. Même Bob Dylan et Elliott Smith, qui ne font jamais rien comme tout le monde mais le font quand même, y sont allé de leur hommage, un peu plus tordu que la simple reprise, parce que pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, du moment qu’on est assez doué pour se permettre de faire compliqué ? Le premier reprendra la mélodie à sa sauce pour écrire une ballade (où il case même une référence à un « St. James Hotel ») en hommage à Blind Willie McTell, bluesman auteur d’une version remaniée du standard rebaptisé The Dying Crapshooter’s Blues. Le second y fera une référence à peine masquée dans Pretty Mary K, où il cherche la Pretty Mary en question en errant aux alentour d’un hôpital :

"I found faith in the infirmary
I walk round the docks and talk to St. James
Though I’m already done
and ask everyone, ’Have you seen her ?’
Pretty Mary K."

Article publié pour la première fois le 15 mai 2007.


Vos commentaires

  • Le 3 mai 2012 à 05:22, par Amir B En réponse à : Saint James Infirmary

    St james infirmary est ma chanson préférée, la version que j’aime par dessus tout est le live de Joe Cocker, datant de 1972, je voulais juste remercier Béatrice pour m’avoir appris l’histoire de cette musique, et j’ai pu en vérifier l’exactitude, tout est vrai !! Très bon boulot, Bravoo
    Cette musique eest intemporelle

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