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Street Songs

Street Songs

Rick James

par Aurélien Noyer le 8 janvier 2008

Paru en 1981 (Motown)

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Cuissardes rouges et Rickenbacker en bandoulière, Rick James pose appuyé contre un lampadaire comme une prostituée de bas étage. Dès la pochette, la couleur est donnée. Avec Rick James, le funk retourne dans la rue. On oublie les délires mystico-SF de George Clinton et P-Funk, les éructations machistes de James Brown sont caduques. L’hybride funk-soul à la Isaac Hayes est balayé, lui qui n’a jamais su choisir entre la baise franche et directe et la sensualité dans le water-bed king-size. Quant au disco, sa vacuité n’en est que plus évidente.

L’état d’urgence se faisait sentir. En ce début des années 80, qu’en restait-il, de ce tempo syncopé ? Le P-Funk de George Clinton commence à s’essoufler dans les concepts éculés, James Brown n’a plus grand chose à apporter. La plupart des autres groupes de funk (Chic, Earth, Wind & Fire, Kool & The Gang) lorgnent de plus en plus vers une musique disco largement plus rentable. Et le hip-hop naissant s’impose peu à peu comme la voix légitime des ghettos noirs, pillant le funk, se nourrissant de son corps dépecé en samples redoutables. Et puis, que valent les hallucinations de George Clinton ou les cris de pucelle de Maurice White face aux brûlots de Grandmaster Flash ?

Donc Rick James. Son bagage chaotique parle pour lui : membre des Mynah Birds, groupe qui accueillit Neil Young et Bruce Palmer (autant dire la base de Buffalo Springfield) au milieu des années 60, passage par la case prison, puis séjour comme songwriter et producteur chez Motown pendant les 70s, et un premier album en compagnie de son Stone City Band en 1978. Avec le succès de Mary Jane, son ode à la marijuana, il sait qu’il tient quelque chose d’énorme, rien de moins que cette fameuse composante « réalité » qui commençait à faire défaut au funk. Le rock vient juste de se payer une petite cure de jouvence avec les sales gosses du CBGB’s et Rick James a conscience qu’il lui faut revenir à la base, à la source même de toute musique populaire, la rue. Son nouvel album sera donc tout simplement intitulé Street Songs.

Mais ici, pas de plans trois-accords envoyés à la va-vite ou d’éructations chantées-braillées plus ou moins juste. Ce serait sans compter sur les talents de Rick James. Fort de son passé et de ses aptitudes, il déballe carrément l’artillerie lourde. Un beat infernal, une voix polymorphe et, pour ne pas être en reste avec son époque, quelques éléments de rock et même de new wave (les mêmes claviers qui polluent la plupart des disques de l’époque sont ici parfaitement utilisés). Après un Give It To Me Baby hilarant (au retour d’une fête arrosée et saupoudrée, la copine de Rick James a visiblement en tête une activité beaucoup plus sage et reposante que lui et il tente fort maladroitement de la convaincre), Rick entre directement dans le vif du propos avec un Ghetto Life épique. Évocation attendrie mais réaliste de la vie dans le ghetto, même le souvenir de cette fille qui « lui a appris ce qu’il faut savoir pour qu’une fille n’ait pas envie de partir » ne masque pas les clochards du coin jouant aux dominos avec les alcoolos. Il enfonce le clou avec Mr Policeman et son « Everytime you show your face/Something dies ». Le tout porté par un funk urgent et brûlant. La basse cogne dur, sans fioritures. Seul importe ce groove massif sur lequel Rick James empile guitares, synthés et cuivres. La formule magique qui redéfinit le genre est là. James Brown groovait sur la polyrythmie que lui offrait son imposant groupe. Chaque instrument suivait sa propre rythmique et tout le groupe bouillait d’un groove frétillant, sautillant à chaque accord de guitare, à chaque note de basse. Rick James recentre le propos, tous les instruments suivent le même groove dopé au stéroïdes. Le disco a voulu le jouer four-on-the-floor pour un groove plus efficace ? Rick reprend l’idée mais se débarrasse des paillettes et des arrangements nauséabonds. Seul reste le beat carré assuré par caisse claire et grosse claire. Une fois cette base posée, le groove peut se construire. Par souci d’efficacité, on abandonne la superposition polyrythmique pour une juxtaposition redoutable. D’abord un riff de guitare, puis une intervention des cuivres, quelques cordes... tout cela concentré à l’intérieur d’une seule et même mesure prête à exploser. Et voilà comment on transforme un riff en groove plus gros que nature. C’est la recette de Superfreak.

Tube planétaire et inter-générationnel, il aurait pu éclipser totalement tout le reste de l’album, si les autres chansons n’avaient pas également été des tubes en puissance. Néanmoins, il est évident que Superfreak est typiquement le genre de titre qui permet de passer d’un très bon album à un classique. Que dire ? Un riff basse/piano monstrueux, unique, à la fois totalement évident et d’une inventivité rare. Avec un riff comme ça, impossible de passer à côté du tube. Et pour ne rien arranger, Rick James évoque son sujet de prédilection, les groupies, et redresse le portrait de la plus délurée et vicieuse, « celle que tu ne ramènerais pas à ta mère », celle qui « attend backstage avec ses copines dans une limousine », celle pour qui « trois personnes n’est pas foule ». Après ça, il faudra attendre les gros obsédés de 2 Live Crew pour faire pire.

Même lorsqu’il ralentit le tempo, le temps de Make Love To Me et Desire and Fire, il ne s’assagit pas pour autant, poussant la hot-buttered soul dans ses derniers retranchements de pudeur. Toujours est-il qu’il s’en sort quand même grâce à des arrangements de cordes parfaits (le passé Motown n’y est sans doute pas pour rien) et une voix puissante qui sait se faire douce. De la minauderie salace au shouting colérique en passant par les aigus passionnés, Rick James synchrétise James Brown, Isaac Hayes et Otis Redding en une voix funk universelle.

Porté par le tube immédiat qu’est Superfreak, l’album connaît évidemment un succès colossal et Rick James part en tournée avec un autre provocateur funky, le tout jeune Prince qui n’hésite alors pas à monter sur scène en string et jarretelles... Et la presse de trouver rapidement un nom à ce nouveau funk ultra-urbain, ce sera du punk-funk. Malheureusement, Rick James ne parviendra pas à réitérer ce succès et s’enfoncera dans la coke tout au long des années 80, en laissant d’autres (Prince, Michael Jackson notamment) explorer les nouveaux territoires qu’il avait découvert. Mais Street Songs passera le test du temps, demeurant l’album fondateur du funk 80s. Malgré les samples qui en seront extraits (MC Hammer, Busta Rhymes), il préserve son pouvoir sur le corps et l’esprit. A lui tout seul, il hurle ce « I’m Rick James, bitch !! » sans appel que le comique Dave Chapelle utilisait pour imiter son idole et qui résume mieux que tout l’arrogance et le talent d’un des plus grands noms du funk.



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Track-listing :
 
1. Give It to Me Baby (4:08)
2. Ghetto Life (4:20)
3. Make Love to Me (4:48)
4. Mr. Policeman (4:17)
5. Super Freak (3:24)
6. Fire and Desire (7:17)
7. Call Me Up (3:53)
8. Below the Funk (Pass the J) (2:36)
 
Durée totale : 34:46