Livres, BD
Things the Grandchildren Should Know

Things the Grandchildren Should Know

Mark Oliver Everett

par Frédéric Rieunier le 8 juin 2010

4,5

Paru en anglais le 10 janvier 2008, aux éditions Little, Brown.

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Life is hard and so am I
You’d better give me something
So I don’t die

Les mots sont familiers pour quiconque a eu l’heur d’écouter Novocaine for the Soul. Et, assez curieusement, ils résonnent avec un écho particulier lorsqu’on les confronte à la vie de Mark Oliver Everett - alias E, leur auteur et le leader de Eels -, qui s’est décidé à coucher sa vie sur papier dans Things the Grandchildren Should Know. D’abord, parce que son existence a connu, plus souvent qu’à son tour, son lot de souffrances. Ensuite, parce que le chanteur est parvenu à dépasser chacune des tragédies qui l’ont marqué et à distiller au gré de ses chansons à la fois la plus sombre mélancolie qui a pu couler dans ses veines et l’espoir qui lui a permis de relever la tête. Pour lui comme pour ses fans, la musique de Eels est cette novocaine for the soul, cet antidote au spleen et à ses noires pensées.

Le talent d’Everett comme artisan des mots et des notes était déjà à l’œuvre dans ses disques. Il n’est pas démenti lorsque l’homme s’écarte de ce « genre mineur » et s’attaque à une aventure de plus longue haleine. Tour à tour émouvante, triste, intelligente et fluide, son écriture a aussi le mérite d’être régulièrement pimentée de pointes humoristiques. Comme l’atteste l’avant-propos : « Ce qui va suivre est une histoire vraie. Certains noms et couleurs de cheveux ont été changés. »

Revenant tour à tour sur son enfance, ses découvertes musicales (des Who à Ray Charles en passant par Neil Young), les sources d’inspiration de ses différentes chansons ou encore ses rapports parfois ambivalents avec la gent féminine, il fait aussi parfois preuve d’autodérision et d’humour noir - par exemple lorsqu’il explique avoir envisagé, plus jeune, se jeter en voiture du haut d’un pont : « Une dramatique manière de faire, bien sûr. [...] Au cours des dernières années, j’ai pensé plus souvent à utiliser des pilules. Les trucs dramatiques, c’est pour les gosses, je suis mature maintenant. »

On l’a dit : sa vie ne fut pas rose tous les jours. La mort précoce des différents membres de sa famille n’y fut pas étrangère. Qu’il s’agisse de son père - brillant mais taciturne spécialiste de mécanique quantique, terrassé par une crise cardiaque -, de sa sœur - poussée au suicide par des tendances schizophrènes entretenues par sa dépendance à diverses substances - ou de sa mère - qu’un cancer des poumons emporta deux ans après la mort de sa fille, Mark Oliver Everett ne s’est jamais trouvé très loin de la Faucheuse.

Mais, au lieu de se morfondre et de se laisser sombrer dans un profond marasme comme l’auraient probablement fait la plupart de ses semblables, Everett est parvenu à canaliser son désespoir. A mettre des notes sur son malheur, à transformer sa douleur en œuvre d’art. Ainsi est né l’album Electro-shock Blues. Avec une désolation retenue, il s’ouvre sur Elizabeth on the Bathroom Floor, qui évoque la première tentative de suicide d’Elizabeth, grande et unique sœur d’Everett. Si le ton est donné dès ce titre et si le reste de l’album est en grande partie une descente vers les funestes évènements de sa vie, le songwriter sait malgré tout faire preuve d’un singulier optimisme, en particulier lors de la dernière piste du disque, P.S. You Rock My World, dont la rayonnante beauté vaut tous les anxiolytiques du monde, effets de somnolence en moins.

A sa manière, Everett a suivi le conseil d’Oscar Wilde pour qui « il faudrait ou bien être une œuvre d’art, ou bien porter une œuvre d’art ». Mais, loin de livrer ses états d’âmes avec narcissisme, il est parvenu à transmettre ses émotions, ses chagrins, ses espoirs - à les partager avec un public qui s’est reconnu à travers lui et à qui il a su insuffler une bouffée de joie, comme l’ont attesté de nombreuses lettres de fans remerciant le songwriter pour l’aide que ses chansons leur avaient apportée. Cette communion s’explique peut-être par le fait que, comme l’écrit Everett, cet album ne parle pas de mort mais de vie, puisque « la mort était une importante partie de la vie, qui avait tendance à être ignorée ou niée ».

La démarche est finalement similaire pour Things the Grandchildren Should Know. L’auteur révèle les moments dramatiques qu’il a traversés tout en les confrontant aux instants de bonheur qu’il a vécus, à l’instar de la signature de son premier contrat chez Polydor, qui signifiait alors qu’il allait pouvoir abandonner ses jobs alimentaires de l’époque (éboueur, serveur, laveur de voiture...) pour se consacrer pleinement (et en étant payé !) à sa musique. « C’est le genre de choses qui empêchent les plus sombres moments de ma vie de s’abattre avec trop de force sur moi. Quand quelque chose comme ça est possible, et se réalise effectivement, comment pourrais-je être cynique ? »

Une leçon de vie qu’il cherche à partager. Le choix du titre de l’ouvrage, homonyme de la chanson parue sur le double album Blinking Lights and Other Revelations, le confirme d’ailleurs, comme en témoignent ces vers :

It’s not all good and it’s not all bad
Don’t believe everything you read
I’m the only one who knows what it’s like
So I thought I’d better tell you
Before I leave [1]

Bien que Mark Oliver Everett soit, pour l’heure, dépourvu de descendance, il a pris de l’avance. En écrivant ces mémoires, il s’est assuré que, si un jour descendance il y a, elle pourra le connaître, savoir à quelle course d’obstacles il a survécu, à quoi son enfance a ressemblé, quels sont les épisodes de son existence qui l’ont marqué, de quelle manière il a réalisé son rêve d’être un jour musicien, en un mot, comment il est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui. Une question à laquelle Mark Oliver Everett n’a pas encore répondu à propos de son propre père. Mais, plutôt que de paraphraser sa démarche, laissons à l’auteur le mot de la fin.

« Les gens de ma famille la plus proche ne semblent pas vivre très longtemps. Mais je suis encore dans les parages, alors peut-être que je serai une exception. Peut-être pas. Peut-être que je vivrai centenaire, peut-être que j’aurai des petits enfants, peut-être que j’écrirai le volume deux de ce livre. On ne sait jamais. Je n’ai aucune idée de ce qui va se passer ensuite. Et vous non plus. »



[1« Tout n’est pas bon et tout n’est pas mauvais / Ne va pas croire tout ce que tu lis / Je suis le seul à savoir comment c’est / Alors j’ai pensé que je ferais mieux de te le dire/ Avant de m’en aller. »

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