Films, DVD
Until The Light Takes Us

Until The Light Takes Us

Aaron Aites & Audrey Ewell

par Aurélien Noyer le 4 octobre 2011

4,5

Sorti le 4 décembre 2009 (Variance Films)

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S’il y a bien une branche dérivée du rock qui a été caricaturée, vilipendée, moquée, évoquée n’importe comment et qui reste pourtant (ou par conséquence) terriblement méconnue, c’est sans doute le black metal norvégien. Mais par son approche limpide, précise et rigoureuse, Until The Light Takes Us est peut-être le documentaire qui pourra remettre les pendules à l’heure.

On appréciera d’emblée le parti pris des réalisateurs d’éviter le travers toute glamourisation de son sujet. Si vous ne voyez pas de quoi je parle, regardez quelques reportages de Tracks... alors que les journalistes d’Arte parviennent à enrober de détachement cool n’importe quel crétin qui fait de la musique en se cassant des assiettes sur la tête (véridique), Aaron Aites & Audrey Ewell ne se permettent pas la moindre incartade et abordent leur sujet avec la plus grande honnêteté. Leur regard semblent être celui de deux candides qui tentent de comprendre un mouvement souvent limité au Grand Guignol scénique, aux incendies d’église et aux petits meurtres entre amis et dont la popularité n’a cessé de croître, jusqu’à l’apparition de groupes presque mainstream, comme Satyricon ou Cradle Of Filth.

Pour comprendre ce paradoxe, les deux réalisateurs ont fait le choix le plus humble en allant chercher le point de vue des fondateurs de cette musique. Loin d’une démarche de connaisseur ou d’analyste qui tenterait de proposer son propre point de vue, Aites et Ewell ont préféré fonder leur documentaire sur des interviews et laisser aux personnes qui ont vécu et provoqué l’émergence du black metal le soin de raconter sa naissance et son évolution. Et, contrairement à de nombreux documentaires sur le rock, ces interviews ne sont pas un simple prétexte : les réalisateurs s’effacent littéralement devant les musiciens, aucune voix off ne vient interférer avec le récit. On peut craindre alors quelques imprécisions historiques (volontaires ou non), mais c’est sans doute mieux que la version « objective » de quelqu’un qui ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants de l’histoire... ou, pire, qui essaie de rendre hommage ou de perpétuer une légende.

Parmi les interviewés, on trouve surtout Fenriz de Darkthrone et Varg Vikernes (aka Count Grishnackh) de Burzum, Hellhammer de Mayhem, Abbath et Demonaz de Immortal. La musique est donc placée d’entrée au centre du documentaire, marquant là une autre rupture avec beaucoup de documentaires qui se basent sur des approches au mieux anthropologiques (l’excellent Metal : A Headbanger’s Journey de Sam Dunn), au pire vaguement culturelle (combien de documentaires sur le punk s’attardent sur les épingles à nourrice, sur les frasques de Sid Vicious ou sur des anecdotes sans intérêts à propos du CBGB au lieu d’expliquer l’évolution menant des riffs des Ramones jusqu’aux constructions rythmiques du post-punk ?). C’est d’autant plus évident que le personnage central du documentaire est Fenriz, le protagoniste à s’être le moins impliqué dans les évènements extra-musicaux et dont on sent qu’il lutte pour exprimer face à la caméra des choses qu’il véhicule d’habitude par la musique. Le simple parti-pris de montrer la personnalité du musicien éclaire déjà sur ce qui peut pousser quelqu’un à jouer ou écouter du Black Metal. Sans en faire une caricature (Fenriz est patron de son propre label, fait preuve d’une curiosité musicale certaine, bref on est loin de l’ado dysfonctionnel en perte de repères), le film souligne de cette façon une sorte de fêlure.

En contrepoint de Fenriz, les réalisateurs s’attardent ensuite sur l’aspect politique et relationnel du mouvement via les témoignages de Varg Vikernes, alias Count Grishnackh et des musiciens de Immortal. Bien plus spectaculaire, cette partie est probablement moins intéressante. Elle retrace les faits qui ont permis de passer d’un mouvement musical à des incendies d’église puis au meurtre du guitariste de Mayhem, Euronymous, par Varg Vikernes pour des questions de leadership « politique », l’un se réclamant d’un satanisme de tradition chrétienne, l’autre voulant chasser le christianisme de Norvège pour y rétablir les anciennes traditions nordiques où il n’y avait pas de place pour Lucifer. L’histoire est décrite posément, minutieusement jusqu’à l’assassinant d’Euronymous, raconté par Vikernes lui-même dans les moindres détails. Mais elle tire finalement son principal intérêt du recul de Fenriz sur la question, montrant à quel point les aspects musicaux et politico-religieux ne sont pas aussi liés que ce que prétendent détracteurs comme admirateurs du black metal.

D’ailleurs, le documentaire évoque cette séparation en montrant les réactions de Fenriz face aux nouvelles générations de black metalleux (notamment Satyricon) et à la récupération de certains éléments de la culture black metal (notamment les peintures de guerres) utilisés par des artistes d’avant-garde les utilisant comme des gimmicks pour choquer le bourgeois. Loin de se lancer dans une tirade véhémente et de recourir à des arguments idéologiques ou ontologiques (il semble se foutre pas mal de qui fait du « true black metal » ou non et laisse la recherche de l’authenticité aux puristes), Fenriz regarde tout cela avec le regard désabusé et triste de celui qui voit une partie de son intimité et l’expression de sentiments réels galvaudés sans autre but que d’en faire un spectacle.

Que l’on aime ou non le black metal, le documentaire laisse donc un goût amer dans la bouche, en empathie avec Fenriz... tout autant qu’il dresse un portrait sans complaisance d’une musique qu’on est largement en droit de trouver inaudible (à aucun moment, il n’essaie de faire passer les black-metalleux comme des génies musicaux incompris). Et c’est finalement cette capacité à montrer la complexité d’un mouvement musical très particulier sans se croire obligé d’en faire l’éloge qui en fait sans doute l’un des meilleurs documentaires musicaux de ces dernières années.



Vos commentaires

  • Le 5 octobre 2011 à 12:14, par Duffman En réponse à : Until The Light Takes Us

    J’ai du mal à avoir de l’empathie pour Fenriz vu que je le trouve un peu crétin. En tout cas bien plus que Vikernes qui m’a l’air loin d’être con.

    « Loin d’une démarche de connaisseur ou d’analyste qui tenterait de proposer son propre point de vue... »

    C’est un peu la limite du docu je trouve. Au final c’est assez léger et ça manque de perspectives, surtout en matière de musique. Ca reste un docu assez factuelle sur l’aspect criminel du black metal norvégien. C’est en soi assez fascinant, mais je m’attendait à plus.

  • Le 5 octobre 2011 à 12:55, par Aurélien Noyer En réponse à : Until The Light Takes Us

    Fenriz, je l’ai plus vu comme quelqu’un qui avait du mal à s’exprimer avec des mots que comme un crétin.

    Et concernant les perspectives musicales sur le black metal, j’ai bien peur qu’elles ne soient que très limitées. Ces mecs essaient de faire le pire bruit possible... c’est très difficile de dégager une vision artistique de ça sans tomber dans l’apologie déguisée. Donc je préfère autant une approche factuelle, surtout sur un sujet sur lequel cette approche est assez rare.

  • Le 5 octobre 2011 à 13:06, par Duffman En réponse à : Until The Light Takes Us

    Certes musicalement, c’est pas forcément à approfondir. Mais quitte à rester sur rester sur un aspect culturel et social, j’aurais préféré une mise en perpective, pour déjà comprendre comment la culture comme celle-ci apparait à ce moment-là et pourquoi dans un pays comme la Norvège.
  • Le 5 octobre 2011 à 15:16, par Thibault En réponse à : Until The Light Takes Us

    Concernant la musique, comme me le faisait remarquer le camarade Nash sur FB, il y a eu quelques exceptions plus intéressantes. Ce titre d’Emperor par exemple, c’est un million de fois mieux que du Mayhem ou du Darkthrone.

    http://www.youtube.com/watch?v=tccZ...

  • Le 5 octobre 2011 à 18:34, par O.O.S.P. En réponse à : Until The Light Takes Us

    Oui, ensuite il faut bien se dire que le black metal ça a pas mal évolué (en bien et en mal) depuis l’Inner Circle. Des groupes comme Negura Bunget, Limbonic Art, Drukdh, Peste Noir, ou encore effectivement Emperor proposent une musique bien plus aboutie et réfléchie que le trucs de Mayhem. Même dans le True Black Metal bien débile il y a des choses tout à fait audibles. Je pense à l’album Sworn to the Dark de Watain en particulier, qui est franchement bien écris pour le coup !

    http://www.youtube.com/watch?v=TkYg...

    Sinon, très bon article !

  • Le 6 octobre 2011 à 00:27, par Aurélien Noyer En réponse à : Until The Light Takes Us

    C’est vrai que je n’y connais pas grand chose en black metal, mais j’écouterai un peu tout ça.

    Merci pour le commentaire, en tout cas. :-)

  • Le 7 novembre 2011 à 10:20, par Gwenn En réponse à : Until The Light Takes Us

    Très bon article, cependant le groupe Satyricon ne fait pas partie de la « nouvelle » génération musiciens Black Metal. c’est son évolution depuis 2007 qui est parfois interprétée comme telle. D’ailleurs la scission réside dans la séparation sous-jascente de Frost et Satyr. Mais je le répète, très chouette article.
  • Le 1er janvier 2012 à 16:49, par Laurent C. En réponse à : Until The Light Takes Us

    Bien que le style du documentaire apporte un peu d’air frais norvégien, je l’ai trouvé quand même vachement complaisant par rapport à Varg qui a loisir de raconter ses théories géopolitiques à deux balles grâce au temps de parole démentiel qui lui est accordé. Ce type est quand même un nazi notoire, un peu de distance critique n’aurait pas fait de mal.

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