Sur nos étagères
White Bread Black Beer

White Bread Black Beer

Scritti Politti

par Béatrice le 3 octobre 2006

3

paru le 29 mai 2006 (Rough Trade/PIAS)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

White Bread Black Beer faisait parti de la poignée d’albums britanniques en compétition pour le Mercury Prize cette année ; au côté de nouveaux venus tels les Guillemots, Editors ou Hot Chip, il s’est fait doublé - de façon aussi prévisible que regrettable - par les singeries des Arctic Monkeys. La nomination n’en reste pas moins une jolie performance pour un groupe dont les racines remontent à l’âge d’or du punk, et dont le dernier album date d’il y a sept ans - et que ses compatriotes, apparemment, ne sont pas mécontents de retrouver.

Scritti Politti, à l’origine (c’est-à-dire la fin des années 70), était un groupe de post punk radical au patronyme choisi en hommage à un théoricien marxiste italien. Avec le temps, le groupe a évolué vers un son pop beaucoup plus accessible et inspiré de la soul et du R’n’B. Aujourd’hui, le groupe n’est plus composé que de son fondateur Green Gartside, et réapparait doucement, mais sûrement, dans les bacs donc, mais aussi sur scène, où on ne l’avait pas croisé depuis 1980. Et même si ça ne saute pas aux oreilles immédiatement, White Bread Black Beer semble assumer, voire intégrer, toutes les contradictions du parcours de son interprète. Il a été enregistré « à la maison », et pourtant le son est aussi léché et luxuriant que celui d’une grosse production ; la profusion de boîtes à rythmes et autres échos électroniques lissent l’ensemble jusqu’à le rendre presque glacial, et pourtant, les chansons paraissent extrêmement chaleureuses et carressantes. En fait, cet ouvrage prend un malin plaisir à naviguer entre deux eaux, à tituber continuellement le long de la frontière qui sépare la pop sucrée et artificielle du rock indé mélodique et artisanal. Il est à la fois enveloppant et glissant, semble incroyablement accessible (trop par moments), mais s’échappe dès qu’on croit l’avoir saisi. Et si certaines chansons restent en tête dès les toutes premières écoutes, d’autres semblent ne jamais vouloir se laisser cerner, et se faufilent à travers les méandres des conduits auditifs en glissant dans l’ombre de leurs voisines, sans qu’on n’arrive jamais vraiment à les y coincer.

C’est peut-être le défaut principal de cet album que d’être trop fuyant ; parce qu’il faut reconnaître qu’on a un peu du mal à en suivre le fil et à l’écouter entièrement sans que les pensées ne s’évaporent vers d’autres sphères. L’atmosphère, à la fois glaciale et réconfortante, est on ne peut plus homogène ; la voix lisse et veloutée de Green Gartside, qui à 51 ans chante toujours comme un adolescent, est d’une constance destabilisante ; l’album en fait semble fait d’une seule pièce de plusieurs longs couplets, ce qui fait qu’on se laisse porter par ses vagues légères sans jamais vraiment s’immerger et encore moins se laisser submerger. La traversée est douce et agréable, et plus d’une fois, un reflet scintillant se laisse surprendre dans les flots : il y a indéniablement de petites pépites d’une rare évidence mélodique, que ce soit The Boom Boom Bap, l’irrésistible Snow In Sun, Cooking ou encore la très jolie Road To No Regret. Mais il y a aussi de nombreux passages nimbés de bidouillages sur les sons et de chœurs étranges qui sont, eux, beaucoup moins évidents à l’oreille, et qu’il faut longtemps pour apprivoiser et reconnaître. Certains de ces morceaux un peu tortueux finissent par se révéler, comme Mrs Hughes ou Robin Hood. D’autres, beaucoup plus déconstruits, ont tendance à passer inaperçus, et à s’effacer de l’esprit rapidement (After Six, Petrococadollar). Et cet ensemble hétéroclite est d’autant plus difficile à appréhender que les morceaux efficaces et accrocheurs, qui séduisent d’emblée ou presque, se trouvent en ouverture et en fermeture du disque, entourant un îlot de chansons beaucoup plus déconcertantes et difficiles à suivre.

Alors oui, White Bread Black Beer est indéniablement joli, trop joli peut-être ; mais c’est d’une beauté glaciale, discrète, fuyante, qui refuse de se révéler totalement. Plutôt que de s’imposer à son auditeur, le disque se fraye un chemin sinueux et tortueux, tissant une ambiance sucrée et glacée qui enveloppe plus qu’elle n’entraîne ; et il semble que finalement, on ne l’entend jamais aussi bien que quand on ne cherche pas à l’écouter, comme si on tenait là un disque qui ne pourrait être apprécier que si on renonce à en faire le tour et à en intégrer tout de la première à la dernière note. Il est de toute façon trop feutré et trop légérement nuancé pour qu’on puisse véritablement s’imaginer y arriver (ou en tout cas, pas avant longtemps, longtemps...), et c’est là ce qui en lui peut séduire - ou repousser...



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Tracklisting :
 
01. The Boom Boom Bap (4’18’’)
02. No Fine Lines (1’43’’)
03. Snow In Sun (3’36’’)
04. Cooking (2’44’’)
05. Throw (3’20’’)
06. Dr. Abernathy (6’33’’)
07. After Six (2’13’’)
08. Petrococadollar (3’24’’)
09. E Eleventh Nuts (2’53’’)
10. Window Wide Open (3’12’’)
11. Road To No Regret (3’28’’)
12. Locked (4’17’’)
13. Mrs Hughes (6’01’’)
14. Robin Hood (3’10’’)
 
Durée totale : 51’00’’