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10 reprises incongrues

10 reprises incongrues

par Emmanuel Chirache le 15 novembre 2011

Pas besoin de créer pour inventer. C’est la pensée du jour.

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Vous ne le savez peut-être pas, mais votre serviteur a écrit un livre sur l’histoire de la reprise dans le rock. Alors quand il entend une reprise, forcément, il tend l’oreille. Il écoute voir si elle n’aurait pas sa place dans une édition revue et corrigée du bouquin, ou pourquoi pas carrément un deuxième volet. Oui, la reprise, deux volets. En attendant, voici quelques covers qui méritent qu’on s’y attarde.

Dion : « Baby Please Don’t Go »

Dion, aucun rapport avec Céline, lô, t’as vu ? est un chanteur d’origine italo-américaine. Ancien petit truand passé maître dans l’art de chanter le doo wop pour ados, il devient en pleine ère rock’n’roll l’idole des jeunes en compagnie des Belmonts grâce à quelques pépites brillamment interprétées. Après avoir chanté tout ce qui lui passe par la main entre 1957 et 1968, Dion DiMucci délaisse le teenage rock et devient sérieux. Il se met donc au blues en sortant Wonder Where I’m Bound (1969), d’où est extrait ce formidable Baby Please Don’t Go, contemplatif et doux. Nous sommes loin de la frénésie de la version des Them qui avaient aussi repris le morceau en leur temps, mais le charme opère tout autant.

The Nutty Squirrels : « Pretty Woman »

En VOSTFR, le nom du groupe donne « les écureuils foufous ». Hélas, on perd alors le jeu de mots intraduisible (et si bien trouvé) de nutty (fou) qui rappelle bien entendu le mot nut (noisette), rapport à l’écureuil. Bref, tout ça ne nous explique pas pourquoi des producteurs ont eu un jour cette idée aberrante de faire chanter des tubes à des rongeurs (car ce sont de vrais écureuils qui chantent, true story)... Après réflexion intense, on peut avancer deux arguments. Le premier tient à la découverte dans les sixties de gadgets techniques, comme le fait de pitcher la voix, c’est-à-dire de l’accélérer ou la ralentir pour obtenir ce genre de sons insupportables. Les Nutty Squirrels ne sont d’ailleurs pas les seuls à utiliser le procédé à l’époque : l’ami David Bowie s’en servira dans l’inénarrable Laughing Gnome par exemple, mais aussi dans un titre fabuleux comme The Bewlay Brothers. Deuzio, force est de constater que le rongeur mignon est une constante de la musique populaire. En effet, comment ne pas voir dans ces écureuils les grands-parents de René la Taupe ?

Nino Ferrer : « L’année Mozart (La Marche turque) »

Entre les démonstrations savantes du rock ou du metal progressif et Nino Ferrer qui réinterprète Mozart, mon choix est vite fait. En effet, l’audace et le culot ne sont pas là où certains le pensent. Quelle insolence dans les paroles démentielles de Nino Ferrer, qui laisse libre cours à son imagination avec cet exercice de « chant automatique » jubilatoire ! Les arrangements, même un peu datés, fonctionnent très bien et la voix de Nino écrase tout sur son passage. Les paroles, elles, évoquent le compositeur de La Marche Turque en termes à la fois absurdes et humoristiques. Ferrer, qui regrette de ne pas avoir le temps de « déchiffrer Mozart », décrit tour à tour le génie autrichien comme vivant en Irlande, buvant un bol de bière au petit déjeuner ou jouant de la cornemuse. Il nous livre aussi une belle formule sur la musique de Mozart : « on croirait qu’on monte un escalier, du sous-sol jusqu’au dernier grenier », avant de se lancer dans une improvisation délirante : « Est-ce que par hasard Mozart était-il antiquaire ou sémaphore ou bicolore ou réfractaire ou sociétaire, et par ailleurs quelqu’un saurait-il à quelle heure et pourquoi faire et combien faut-il d’exemplaires en Indre-et-Loire et par ici ? » Sans oublier ce final grandiose et le mythique dialogue entre le chanteur et son guitariste Mickey Finn : « - Tu viens Mickey ? » « - Où ça ? » « - Dans un bar ! » « - D’accord ». Génial. On citera pour terminer Wolfgang Amadeus en personne : « La musique, même dans les pires situations, ne doit pas être pénible à l’oreille mais doit au contraire la charmer et la flatter, et ainsi toujours demeurer de la musique. » Pas mieux.

The Dickies : « Paranoid »

Punks américains excités et talentueux (leur excellent Banana Splits est sur la BO de Kick Ass), les Dickies ont réalisé quelques covers sympathiques. Au premier rang desquelles ce Paranoid emprunté à Black Sabbath, dont le tempo est ici multiplié par deux. C’est carré, puissant, bien balancé. A leur palmarès, les Dickies ont aussi accroché Sounds Of Silence de Simon & Garfunkel, Eve Of Destruction de Barry McGuire ou She des Monkeys, chaque morceau étant « pitché » (on y revient) mais humainement, puisque les morceaux sont joués à deux mille à l’heure. La preuve également que les punks étaient en fait de grands amateurs de pop songs.

Paul Roland : « Arabian Knights »

De Paul Roland, on ne sait pas grand chose. Auteur de bouquins ésotériques à succès, cet Anglais de 53 ans a commencé sa carrière musicale en 1980. Une carrière obscure et néanmoins étonnement longue puisqu’elle dure encore, à l’ombre des feux de la rampe. Pourtant, la pop mâtinée de new wave de Paul Roland n’est pas toujours dénuée d’intérêt, loin de là. L’album Danse Macabre (1987) notamment contient de bonnes chansons, tandis que le sympathique Strychnine (1992) fait reprise de tout morceau. La version d’Arabian Knights des Siouxsie and the Banshees est représentative de son style simple, voire austère, de sa voix feutrée, de ses arrangements mélodiques et plaisants.

Jackie Wilson : « Light My Fire »

Jackie Wilson est tout simplement l’un des plus grands chanteurs de soul américains. Adoré par Elvis, rival de Sam Cooke, il a inspiré les plus grands, à commencer par Michael Jackson. Car non seulement Jackie Wilson chantait comme un dieu, et c’est un euphémisme, mais il savait aussi danser comme un dieu. L’aisance qu’il déploie sur scène impressionne, et les mimiques de son visage pendant les performances donnent un relief 3D à ses capacités vocales infinies. Possédant un grain de voix très particulier et reconnaissable, le chanteur savait en jouer avec élégance et maestria, comme on peut l’entendre sur cette admirable reprise des Doors. Enchantée littéralement par l’ajout d’une flûte durant les couplets, la voix de Wilson est envoûtante, vibrante, séduisante. Il faut écouter Jackie Wilson.

Erma Franklin : « Son of a Preacher Man »

Comme son nom l’indique, Erma Franklin est la grande sœur d’Aretha Franklin, d’où sans doute son surnom de « Soul Sister ». Il faut avouer que la jeune femme n’a rien à envier à sa frangine, au contraire. A cause d’une mauvaise gestion, sa carrière ne connaîtra hélas pas la même réussite que celle de sa cadette. Il faut donc se contenter de singles épars réunis sur des compilations. Le son, heureusement, est souvent largement à la hauteur, et l’auditeur pourra lui-même le constater avec cette reprise dévastatrice de la chanson de Dusty Springfield. Le titre, il est vrai, collait parfaitement à Erma Franklin, fille du Révérend C. L. Franklin, daughter of a preacher man donc. Arrangements magnifiques, voix puissante et lumineuse, il y avait chez Erma de quoi surpasser Aretha.

Soft Cell : « Down The Subway »

L’originale est signée Jack Hammer, co-auteur de Great Balls Of Fire et chanteur de rock’n’roll noir américain. La plupart des morceaux de Jack Hammer sont des twists, et pourtant ce Down The Subway est un titre étrange, différent, sombre et dansant à la fois. L’atmosphère pouvait donc coller à celle de la new wave et il n’est pas si étonnant de voir Soft Cell s’y attaquer, bien que les genres musicaux soient a priori éloignés. En réalité, cette reprise bien faite prouve combien le rock’n’roll restait vivace durant les années 80.

Erick Saint-Laurent : « Vendredi m’obsède »

Il fallait bien à cette sélection la reprise yéyé en français d’un hit anglo-saxon. Il s’agit d’un décalque textuel et musical de Friday On My Mind des Easybeats, qui ne rend pas justice au réel talent d’interprète d’Erick Saint-Laurent. Voici donc une curiosité qui ne doit pas faire oublier qu’il existe aussi de formidables reprises en français à cette époque, tel que le superbe Tout se passe dans les yeux de Dick Rivers, reprise du Treat Her Right de Roy Head.

Blonde On Blonde : « Eleanor Rigby »

Hé oui, il existe un groupe qui a récupéré le titre d’un des plus fameux double albums du rock pour en faire son nom ! Auteurs d’une poignée d’albums, les Blonde On Blonde ont réussi quelques jolies compositions et repris avec talent plusieurs morceaux. Ici, nous vous offrons cette cover singulière du Eleanor Rigby des Beatles. Les arrangements à la guitare acoustique confèrent au morceau une dimension onirique, et l’ajout des cuivres fonctionne parfaitement, si bien que le titre conserve ses aspects solennels et mélancoliques originaux, mais d’une toute autre manière. On ne peut que louer l’excellent travail de réinterprétation du groupe.



Vos commentaires

  • Le 16 novembre 2011 à 00:13, par Duffman En réponse à : 10 reprises incongrues

    Je dis « chapeau » rien que pour le magnifique jeu de mots de l’introduction.

    (Par contre la 2ème partie de l’Année Mozart elle pique une peu.)

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