Portraits
Cardiacs : Suites Milanaises et Pop Barrée

Cardiacs : Suites Milanaises et Pop Barrée

par Antoine Verley le 16 mars 2010

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« Qui en a quoi que ce soit à foutre, des Cardiacs ? » C’est peut-être vrai, que dans ce monde postmoderne, post-rock, et bientôt plus que le post-lui-même, les Cardiacs n’ont sans doute aucune utilité, et personne n’est prêt à cracher 150€ pour avoir l’un de leurs disques sur Amazon. Et aujourd’hui, le groupe a presque disparu de la circulation. Ses enregistrements ne sont plus dans le commerce. Certains ne sont jamais parus en CD, et ne sont parfois même sortis qu’en cassette audio… Le groupe est donc bel et bien « oublié ». Mais pas par tous : Damon Albarn écoute les Cardiacs, Mike Patton écoute les Cardiacs, Thom Yorke écoute les Cardiacs, et Tool, System Of A Down, Pixies, Talking Heads, Melvins, Primus, Smashing Pumpkins,Mars Volta et bien d’autres doivent directement beaucoup à ce cas exceptionnellement dément de la power pop britone. Power pop, ou plutôt l’un des plus savants mélanges de Ska/ Punk / Prog / Musique de Chambre / New Wave / Post Punk / Comptine / Chant de marins / Hymne pour stades de football que les Îles Britanniques aient connu.

 1972-1983 : Gestation

L’histoire du groupe commence en 1972. Chez James et Timothy Smith, respectivement 12 et 11 ans, à Chessington, Surrey, c’est peu dire que l’on s’emmerde. Pas grand-chose à faire, sinon tripper sur les Kinks, Zappa, ou encore les débuts de Gentle Giant… C’est alors qu’ils décident de se mettre à la musique, sous l’impulsion d’un voisin, Geoff Shelton. Geoff, guère plus âgé qu’eux, ne sait également guère mieux jouer que ses deux camarades. Il vient à peine de se faire offrir une jolie gratte, toute de fleurs peinturlurée. Bref, le gamin incite Jim à se procurer une basse, et le petit Tim à se procurer une caisse claire, puis une cymbale, et, les jours passants, la batterie commença à prendre forme… Contrairement au jeu de Tim, guère emballé par l’instrument. Quelques temps après se déroula une chose sans laquelle bien des monuments de l’histoire du rock ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui (eh oui) : Geoff abandonna la guitare. Miracle ! Tim s’y mit instamment, et, pour la petite histoire, le prime vagissement de la préhistoire des Cardiacs fut un frêle accord en G arraché par le goret hagard à sa gratte moisie.

L’histoire aurait bel et bien pu s’arrêter là, n’eut été de la rencontre fortuite, en 1975, de Tim et d’un gamin du lycée du nom de Mark Cawthra (Tim serait allé à lui après avoir cru, entendant son nom de loin, avoir affaire à un fan du Mahavishnu Orchestra…), qui s’avère être batteur. L’empâté s’empare ponctuellement de la basse du frangin, et joue quelques temps avec Mark et un organiste mentalement dérangé (David Philpot). Viré du lycée pour des raisons encore inconnues, Mark doit déménager.

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Tim Smith, période Cardiac Arrest.

Le groupe se sépare avant même d’avoir trouvé un nom, mais, avant de partir, Tim pique à Philpot son mini-synthé Korg, qui servira grandement aux débuts des Cardiacs. Il revient dans le giron de son grand frère, qui a dégotté quelques amis, euh… Disons « musiciens », et c’est à Kingston (Surrey), que Cardiac Arrest, groupe de jeunes crétins qui ne sait même pas ce que son nom signifie, donne son premier concert. Un concert bancal, joué par une clique de dilettantes qui écrivait alors ses morceaux « dix minutes avant les répètes ». Le saxophoniste d’alors, Ralph Cade, n’avait pour ainsi dire jamais vu cet instrument avant le concert, et se contenta de ce que l’on n’appelait pas encore shaker du booty sous les respectueux vivats du peuple. Heureusement, une professionnelle remplaça instamment l’amateur. Son nom : Sarah Cutts.

Le groupe décrocha en 1979 un one-single contract avec Tortch Records. Il y sortit alors son premier « effort », puisqu’il s’agit de l’expression consacrée, même si A Bus For A Bus On The Bus est un single sans grand intérêt, comme les quelques travaux suivants de la période « cassette ».

Cardiac Arrest accouche, en 1980, de son premier album, sur lequel Tim et Jim seront respectivement crédités Philip Pilf et Patty Pilf. Comme le veut l’époque, The Obvious Identity (car c’est son nom) sortira en cassette, et, comme le veut le protoindé-underground-sans-le-sou, l’album est tout simplement inaudible. Rapport au son. Comme si l’album avait été enregistré avec un micro d’ordinateur avec le bruit de l’unité centrale, l’acoustique d’un cybercafé banlieusard et la qualité .wav en sus. On sent quelques bends de synthé, wah-wah et autres effets saturés de bonnes intentions, mais, vintage par la force des choses, ce son pire que les cauchemars les plus informes de Robert Johnson et des Dead Kennedys réunis prive le son de toute profondeur et donc l’album de tout intérêt. Le pire reste la voix d’un Tim Smith alors ignorant du fait qu’un micro doit obligatoirement être tenu à au moins quelques centimètres de la bouche sous peine de PPPPPP incessants. Mais il y a autre chose, puisqu’un critique ouvert d’esprit ne saurait se réduire au son (le « mec qui se la pète à peine » t’emmerde). L’autre gros souci de cet album, c’est le manque d’idée.

Voilà ce qui est nécessaire à toute œuvre musicale, quelle qu’elle soit : l’alchimie de l’idée et la technique, afin que l’idée puisse pleinement déployer ses ailes. Inutile alors de chercher une quelconque « âme » à un album, c’est cette mesure équitable des deux qui valide une œuvre. A partir de là, l’artiste peut même se permettre, si l’idée est brillante, d’accoucher d’une idée qui met la barre technique au ras des pâquerettes. Ce qui permet de comprendre, entre autres, des groupes comme les Ramones ou Joy Division (et invalide leurs suiveurs, une bonne idée ne sert qu’une fois !). Négliger l’un au profit de l’autre est un tort absolu. C’est sans doute cela qui explique l’échec relatif du premier effort de Cardiac Arrest : une technique parfaite, mais une idée insuffisante. Le tout ne manque pas de maîtrise ni de distinction, pourtant, quelque chose semble clocher : les canevas, les squelettes des compositions sont typiques de l’esthétique Cardiacs (non résumable en une simple parenthèse, qu’est-ce que vous croyez ?), mais les notes et accords qui y sont appliquées ne collent tout simplement pas… Et chacun sait ce que donne un album prétendument pop sans mélodie. Ou sinon, jetez-vous sur Rather Ripped de Sonic Youth pour en avoir une idée plus précise.

Naturellement, l’album ne s’est quasiment pas vendu : autoproduit en édition ultra-limitée, il ne s’écoula que distribué à la sauvette à la sortie de concerts chaotiques. Il n’empêcha pas le groupe de recommencer. On peut se demander ce qui les aura motivés à se relancer dans une autoproduction suicidaire, mais quel label voudrait de ce groupe, incontrôlable sur scène et pas encore convaincant dans ses compositions ? De plus, le groupe fut lessivé par la location des studios Crow (Londres) pour enregistrer le premier album. Heureusement, on raconte que Mark Cawthra, revenu dans le groupe et employé aux fameux studios, leur aurait permis d’y enregistrer en toute illégalité lors de l’absence du propriétaire. Selon la légende, Mark ne fut pas viré pour l’histoire du studio (qui passa inaperçue), mais plus tard pour avoir foré la voiture de son patron en tentant de décoincer le bouchon d’essence. Bref, le groupe se renomma CARDIACS pour l’occasion, la cassette (toujours) Toy World sonnera à peine mieux que la précédente. Eh oui, parce qu’on peut pirater un studio, mais pas un ingé son. Néanmoins, cet album aura beau être une catastrophe sonore comparable au précédent, les compositions commencent à affluer. Tim Smith commence à se montrer réellement prolixe et inspiré, ses influences se diversifient et se font plus claires. Malgré tout, comme il le dira si bien a posteriori, lui et Cardiac Arrest étaient « des bébés. Des putains de bébés roses puants et hurlants. » Le groupe, alors, se professionnalise presque, enchaîne des concerts de moins en moins chaotiques et s’améliore sans cesse, à tel point qu’il commence alors à ne répéter que « Deux fois par ans, » dira Tim, « et seulement si on en a besoin, par exemple avant une tournée ou la sortie d’un album, mais généralement on les finit au pub s’ils nous laissent entrer. » Un rythme à peine croyable, donc, si tant est que l’on croit les paroles de ce doux cinglé volontiers mythomane. C’est le lot des génies. Dit-on, tout du moins.



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