Pochettes
Crying

Crying

Roy Orbison

par Emmanuel Chirache le 9 juin 2009

paru en 1962 (Monument Records), réédité en 2006 (Sony BMG).

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À la fin des années 50, une série de malédictions punit le rock pour ses péchés. En 1958, Elvis part à l’armée et perd son mojo, Jerry Lee Lewis plombe sa carrière en épousant une fille encore plus jeune que les Naast, et Little Richard boit le calice jusqu’à la lie en habits de pasteur. En 1959, les stars montantes Buddy Holly et Ritchie Valens s’embarquent dans un avion qui les emmènera finalement vers d’autres cieux. Un an après, Eddie Cochran les rejoint en taxi. Has-beens, losers, fantômes, quand le rock se réveille pour répondre aux sirènes de la Beatlemania quatre ans plus tard, il a comme la gueule de bois. Et entre les deux, me direz-vous ? Que dalle, prétendent certains. Les pauvres fous ignorent qu’au début des années 60, il existe deux raisons de se réjouir. L’une d’entre elles s’appelle Dick Dale et invente le surf rock. L’autre se nomme Roy Orbison et resplendit de mille feux en enregistrant une série d’albums qui marqueront des artistes aussi variés que les Beatles, Neil Young, Bruce Springsteen ou Elvis Costello.

Parmi ces albums, ce Crying qui atteint la 21ème place des charts pop américains en 1962 et frappe l’esprit par sa pochette si singulière. D’une beauté froide, sobre quoique fascinante, elle représente juste un masque sur fond noir. Symbole de la tragédie antique, éternel compagnon de son contraire la comédie, ce masque était porté par les acteurs pour qu’ils puissent substituer leur identité par celle du masque. La bouche figée dans un rictus de douleur, les sourcils relevés au-dessus d’yeux mi-clos d’où sort une larme, l’image renvoie à des sentiments comme la solitude, le désamour et la tristesse, auxquels les titres des chansons font aussi écho : Crying, Love Hurts, Loneliness, Running Scared, tout un programme. D’ailleurs, le style musical de Roy Orbison a souvent été décrit comme « des larmes qui coulent lentement » (like the slow fall of teardrops), une métaphore illustrée par ce masque pleureur.

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Les masques antiques de la comédie et de la tragédie

Mais si les paroles évoquent l’amour perdu (Crying, Wedding Day), le chagrin d’amour (Love Hurts), et la solitude (The Great Pretender, Loneliness), ce n’est en réalité que pour mieux nous tromper. Car Roy Orbison n’est pas ce romantique triste que le public et les médias ont façonné. En effet, le chanteur a toujours avancé masqué, entretenant le mystère autour de sa personne, tartinant ses chansons des mots « alone » et « lonely », dont on ne compte plus les occurrences tant elles sont nombreuses, alors qu’il n’a jamais vraiment été seul. Sur le fantastique Loneliness, Roy Orbison chante la solitude comme d’autres chantent l’amour et les oiseaux. Le Big O nous entraîne alors dans un rock endiablé, où la farandole de cuivres et de cordes ferait croire à un non anglophone que le texte parle de danser toute la nuit dans un jacuzzi avec des tas de filles. Dans une interview accordée à Nick Kent en 1988, l’homme confirme qu’on se méprend sur l’atmosphère de ses compositions : « On dit souvent que l’humeur de mes chansons est sombre et mélancolique, mais je pense que ces mots ne sont pas appropriés. Only The Lonely n’est pas une chanson triste, c’est la chanson d’un solitaire. Chaque chanson met en lumière un sentiment et je crois avoir toujours réussi à en montrer les aspects positifs, autant que les négatifs. Crying, par exemple : pour moi, ce n’est pas du tout l’histoire d’un névrosé. Je voulais montrer que pleurer, pour un homme, pouvait être une bonne chose et non pas un signe de faiblesse... voire un vice - et ce disque est sorti à une époque très macho, où toute trace de sensibilité était regardée de travers. [1] »

Les paroles elles-mêmes invitent au romantisme noctambule (Nite Life), à l’amour éternel (Let’s Make A Memory), au badinage amoureux (Lana), au mouvement des corps (Dance), le tout dans un déluge symphonique d’une beauté somptueuse, qui mélange opérette italienne, twist, valse et boléro avec ce fabuleux Running Scared qui se hissa en tête des singles de l’époque. Sans oublier la voix claire, limpide et pure de Roy Orbison, tellement pure qu’elle ne changera pas d’un iota jusqu’à sa mort à 51 ans. Bas les masques, cette pochette nous rappelle donc qu’un acteur ne se confond pas avec son rôle : Roy Orbison fut un tragédien gai, un romantique pudique, un homme heureux, un artiste humble et génial, un amoureux fidèle. Bref, un « grand simulateur », The Great Pretender pour reprendre le titre de cette splendide chanson qui dit : « too real is this feeling of make-believe, I seem to be what I’m not. »

Et pourtant. Comme par prémonition, les traits du chanteur ont fini hélas par épouser ceux du masque quelques années plus tard, tout d’abord lorsque sa première épouse Claudette est décédée dans un accident de moto, puis quand deux de ses trois fils ont péri dans un incendie. Des drames qui n’empêcheront pas le Big O de reprendre goût à la vie. Avec l’humanité qui le caractérise, il évoque cette période trouble : « Quand j’ai réalisé, et cela m’a pris un certain temps, que cela pouvait arriver à tout le monde, je me suis senti moins seul dans mon chagrin, moins écrasé. Et puis, Barbara et moi sommes mariés depuis bientôt vingt ans, alors tout cela me paraît bien vieux. » Parlant de son enfance, il livre les clés de son incroyable force : « [Mes oncles et mes cousins] me permettaient de veiller avec eux et de chanter. Je me rappelle qu’ils débordaient d’enthousiasme et de joie de vivre, et cela mettait beaucoup d’ambiance. S’ils jouaient, ils le faisaient avec tout leur cœur et toute leur âme. Je n’ai donc jamais envisagé la vie autrement. » Vous savez ce qu’il vous reste à faire si le cafard pointe. Mettez Crying sur la platine et éclatez-vous sur Loneliness, ça vous rechargera les batteries pour deux cents ans. Juste une dernière chose : ça marche aussi quand on a déjà la pêche.

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[1Toutes les citations sont extraites de The Dark Stuff de Nick Kent paru chez Naïve en 2006, pp. 351-361.

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