Chansons, textes
Live Bed Show

Live Bed Show

Pulp

par Aurélien Noyer le 20 février 2007

En 1995, après plus de 10 ans de carrière, Pulp confirmait le succès de His’n’Hers sorti un an plus tôt avec un Different Class propulsé par les tubes Common People, Mis-Shapes et Disco 2000. Mais même les chansons les plus anodines de l’album sont de petits bijoux de songwriting décalé, ce Live Bed Show en est la preuve.

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Depuis Ray Davies et ses petits bijoux pop en forme d’instantanés du quotidien anglais (Dedicated Follower Of Fashion, Waterloo Sunset, etc...), chaque génération a eu son songwriter attaché à cette tradition purement britannique de décrire en peu de mots la vie de ses contemporains. L’exercice est très difficile tant il nécessite une parfaite maîtrise de la prose. En quelques phrases au milieu d’une chanson de trois minutes, il faut évoquer énormément de choses sans pour autant être trop général ni tomber dans la description triviale et sans intérêt. Au cours des années, des artistes comme Paul Weller, Morrissey ou plus récemment Mike Skinner (alias The Streets) ont tenté avec succès de poursuivre cette tradition.

Et parmi les maîtres de la discipline, on compte indubitablement cette grande asperge de Jarvis Cocker, capable de tisser des textes à la fois drôles et désespérés à propos de n’importe quel sujet. Il n’y a qu’à voir le texte de Live Bed Show. Petite chanson presque anodine de l’album Different Class, elle pourrait passer inaperçue à côté des tubes que sont Common People et Disco 2000 s’il n’y avait les paroles. Car sous des atours de chansons pop, Live Bed Show ne parle de rien d’autre que d’une femme qui se lamente de ne plus trouver d’amants, et ce n’est pas le manque d’amour qui la déprime, mais bien le manque de sexe.

Evidemment, Jarvis Cocker ne prononcera jamais les mots « sex » ou « love », ce serait trop commun. Non, il préfère parler du lit (d’où le titre de la chanson), ce lit qui a tout vu, « les silences de maintenant et les bons moments du passé », ce lit qui « ne se reposait pas beaucoup au début, cognant contre le mur pendant la nuit, mais les voisins n’osaient pas se plaindre et tout était bien ». Avec une retenue très britannique et un sens de l’ellipse parfait, Jarvis Cocker décrit la tristesse de la propriétaire du lit, sa misère sexuelle avec une élégance de gentleman. Rien de vulgaire, de graveleux ou même de trivial mais le texte ne laisse nulle place à l’équivoque, il est impossible de ne pas comprendre de quoi il est question.

Pourtant le premier couplet paraît si banal :

She doesn’t have to go to work
But she doesn’t want to stay in bed
’Cause it’s changed from something comfortable
To something else instead

Il pourrait très bien nous parler d’un problème de literie quelconque, mais déjà l’interprétation de Jarvis, sa façon de chanter à la limite du chuchotement prévient l’auditeur que cette phrase cache autre chose. Et l’évidence arrive quelques lignes plus tard, à base de têtes de lit qui cognaient durant la nuit et de voisins qui n’osaient pas se plaindre. Alors que désormais « il n’y a plus de raisons de se plaindre parce qu’il ne fait jamais de bruit ». « Désormais, elle joue toutes les nuits à un bien triste jeu/Qu’on appelle faire semblant que tout va bien » explique Jarvis. Une phrase pour décrire très pudiquement certains expédients à la solitude. Et comme on ne se refait pas, pour exprimer la vacuité des nuits de la demoiselle, Jarvis pense au point de vue du voyeur (un thème assez récurrent chez le chanteur, n’oublions pas que Different Class contient aussi la chanson I Spy) et n’hésite pas à affirmer que « si ce spectacle était télévisé, personne ne le regarderait ». Bien sûr, on ne saura rien des raisons de cette solitude, la demoiselle même n’en sait rien. Tout ce qu’on sait, c’est que « Quelque chose de magnifique a quitté la ville et elle ne sait même pas mettre un nom dessus ». D’ailleurs, on ne connaît même pas le nom de l’héroïne de la chanson, on devine juste une femme qui, après avoir profité de sa jeunesse, se rend compte que ses beaux jours sont finis et ne parvient pas à l’accepter.

Si on cherche la qualité de parolier du Jarv’, elle réside d’ailleurs dans cette capacité à décrire des stéréotypes à partir de situations simples, assez évocatrices pour que tout le monde comprenne mais assez décalées pour que l’on puisse s’en amuser. Et tout le reste de l’album Different Class (voire même tout le reste de l’oeuvre de Jarvis Cocker) est construit sur ce principe : traiter un sujet triste ou grave avec assez de décalage et de recul pour percevoir l’ironie et la dérision de l’existence, oser se moquer de ses contemporains même les plus malheureux tout en gardant une touche d’empathie et de compassion, une aptitude vitale pour quelqu’un qui a grandi à Sheffield, ville minière particulièrement dévastée par les années 70 et 80. Et une aptitude qui fait un grand songwriter, peut-être le meilleur des années 90.



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Live Bed Show est disponible sur l’album Different Class paru le 30 octobre 1995 (Island /Polygram).