Chansons, textes
Saint Simon

Saint Simon

The Shins

par Emmanuel Chirache le 14 juin 2012

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Je n’ai jamais trouvé ridicules les gens qui prétendent qu’une chanson leur a sauvé la vie, au contraire. La détresse qui se cache derrière cette affirmation m’a toujours touché. En général, la phrase exprime chez celui qui la dit une immense gratitude désintéressée pour l’auteur de la chanson. Chacun d’entre nous sent d’ailleurs confusément que la musique joue un rôle dans l’épanouissement de nos émotions, que ce soit sur un mode mineur ou majeur. Pendant les moments de solitude, qui sont peut-être les seuls qui comptent vraiment, la musique peut se tenir à nos côtés. Elle nous accompagne sans nous juger ni nous faire défaut, et prend la forme que notre humeur lui ordonne. Sommes-nous tristes, aussitôt la chanson la plus gaie se pare d’un voile de mélancolie infinie ; sommes-nous heureux, voici que la ballade la plus pleureuse révèle des éclairs de gaieté insoupçonnés. C’est d’ailleurs le même processus qui fait qu’on peut tout à fait s’assoupir agréablement en écoutant du metal. Bref, si toute critique reste avant tout subjective, celle-ci le sera encore davantage. Par conséquent, il est possible que le lecteur ne partage pas du tout l’analyse qui suit.

Je l’avoue un peu maladroitement, la chanson Saint Simon des Shins a non pas sauvé ma vie, mais porté quinze jours durant mon existence comme une portée soutient ses notes. Elle lui a donné une raison d’être, provisoire mais toujours renouvelée ; un but, celui d’entendre l’accord suivant, puis le suivant et ainsi de suite ; une volonté, celle de jouer moi-même le morceau sur ma guitare. Je vivais littéralement une histoire avec cette chanson, une histoire qui dépassait sans doute les qualités intrinsèques du morceau et trouvait son origine ailleurs, mais une histoire qui s’appuyait tout de même sur la beauté pure de cet air découvert un jour par hasard. Cette chanson agissait sur moi comme un shoot, une injection violente et sur commande d’émotions diverses, que je m’administrais à hautes doses. J’aimais la chanson, certes. Surtout, le romantisme épuré de Saint Simon répandait dans mon être le mal dont je souffrais et son remède tout ensemble.

En creusant un trou à l’intérieur de nous, l’angoisse et le mal-être créent dans le même temps l’envie irrépressible de le combler, par n’importe quel moyen. Une chanson peut occuper cet espace si elle y trouve une résonance adéquate, un écho sensible. Alors la musique emplit le vide le simple temps de sa durée, sans pour autant remplacer totalement l’objet qui nous manque et seul nous apaiserait. A l’écoute de Saint Simon, la tristesse ne disparaissait donc pas mais au contraire franchissait un degré supplémentaire sur sa propre échelle pour devenir plus vive encore. Et pourtant, en épousant l’émotion qui nous traverse, la musique s’en fait aussi le compagnon de route. Loin de nous affliger, elle nous relève. C’est pourquoi cette chanson que nous aimons nous bouleverse d’autant plus qu’elle n’ôte pas la douleur mais la rend acceptable. Elle donne une signification à la souffrance que nous éprouvons et qui jusqu’ici paraissait absurde. Nous souffrons parce que cette chanson en vaut la peine, parce que nous sommes émus à l’idée que sa beauté conjure la solitude et l’injustice. En ce sens, la musique agit comme un placebo qui ne soigne pas les maux mais avertit qu’ils sont guérissables. Elle substitue petit à petit une dépendance à une autre, en fixant l’attention du corps sur elle pour mieux le libérer ensuite.

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James Mercer au travail. « hmm, ça y est, je crois que c’est un chef-d’oeuvre. »

C’est encore plus vrai avec une chanson telle que Saint Simon, qui s’accomplit dans la plus grande simplicité (et on se souvient que les Shins ont également composé la splendide Simple Song) en dépit d’une structure riche et complexe. L’immédiateté du plaisir qu’on en retire indique au cœur la voie la plus directe pour le bonheur, et l’évidence des enchaînements de notes encourage l’esprit à faire preuve d’une égale limpidité. Ce n’est pas tout. De même que les paroles chantées par James Mercer semblent obéir à l’impérieuse nécessité d’être suivies les unes par les autres, il nous apparaît alors que la vie même devrait être régie par de semblables lois élémentaires, au lieu de quoi elle tend vers toujours plus d’absconses complications. Les Shins ne disent pas autre chose, c’est pourquoi la chanson débute en évoquant combien une certaine part de la réalité échappe ici-bas à notre intellect, qu’on soit philosophe ou simple d’esprit. C’est le sens du premier couplet, où Mercer parle de la frustration des intellectuels face à tout ce qui « se cache » et fuit leur génie.

After all these implements and text designed by intellects
So vexed to find evidently there’s just so much that hides

Le second couplet prend quant à lui un tour plus personnel, puisque le narrateur avoue son manque de temps et d’esprit pour comprendre les comptines (« nursery rhymes ») qui l’ont aidé à donner sens à sa vie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à cet instant, la douce régularité des accords barrés donne à la musique des airs de berceuse. Une première rupture mélodique s’opère ensuite dans le pré-chorus, qui voit le chanteur refuser de céder aux faux-semblants, à l’ironie et la veulerie, c’est-à-dire tout ce qui installe une distance entre le monde et soi.

I’m trying hard not to pretend
Allow myself no mock defense
As I step into the night

La tension créée par ce soudain changement de grille d’accords va se résorber dans un refrain à la beauté envoûtante. Aux méandres de la philosophie, qui considère la réalité comme un objet, le narrateur oppose l’absolue unicité de l’amour, symbolisée par les yeux bleus d’une femme appelée Mercy. Si certains chercheront sans doute une interprétation à ce prénom signifiant « compassion », « miséricorde », en anglais, d’autres y verront plutôt une forme symbolique de l’amour comme puissance sans limites. Mercer s’époumone ainsi :

There’s no measuring of it
As nothing else is love

Les « lalala la » fredonnés durant le refrain et en canon lors du final achèvent Saint Simon sur une note divine, un chœur d’anges irréel qui emmène l’auditeur vers d’autres cieux, un état d’avant la vie ou d’après la mort qui ne peut que vous combler de bonheur. En somme, merci à Mercer. Il me semble donc que j’ai trouvé la chanson que j’aimerais qu’on passe à mon enterrement. Ou à mon mariage ? Et puis zut, on verra bien.



Vos commentaires

  • Le 14 juin 2012 à 20:33, par Céline Bé En réponse à : Saint Simon

    C’est tellement plus intéressant traité comme ça qu’en analysant les recouvrement avec le monologue du Faust de Goethe. :D “Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !... je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant.”
  • Le 16 juin 2012 à 19:36, par Oh ! D. En réponse à : Saint Simon

    Coincidence, j’avais moi aussi bloqué un bon moment sur cette chanson à l’époque. Bel article ! Et j’en démords pas, cette chanson est majestueuse !
  • Le 18 juin 2012 à 15:55, par Emmanuel Chirache En réponse à : Saint Simon

    Merci pour vos jolis compliments ! Bises, les filles. :)

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