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Jarvis

Jarvis

Jarvis Cocker

par Oh ! Deborah le 19 décembre 2006

3

paru le 13 novembre 2006 (Rough Trade)

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Jarvis Cocker, pop-star colorée, perdant devenu héros de la pop en 1995, roi des chansons solennelles aux paillettes brillantes dans un autre monde, glorieux esthète incorrigible, brigand de la brit-pop au dandysme inégalé. Tout y est passé pour décrire cet homme finalement devenu mortel parmi les mortels. C’est en tout cas ce qu’il veut nous faire croire dans cet album. Comment oublier sont statut d’icône anglaise qu’il a lui même mit un temps fou à forger ? Jarvis s’est évadé de son pays parce qu’il souhaitait oublier. Alors en France, il a digéré ses déceptions d’enfant subitement trop gâté, trop célèbre, trop jugé. Et désormais, il est presque heureux de se conduire en adulte. Il nous avait déjà fait le coup avec We Love Life (dernier album de Pulp) en 2002 mais il faut l’avouer, Jarvis est supérieur et je ne parlerai pas de ce faux projet de bidouillages honteux de chez Relaxed Muscle. Le compositeur ne regrette rien et n’a (presque) plus peur de l’inconnu, des choix à faire ou déjà fait, des obstacles, du moment présent considéré comme unique chose possible et excitante. Les paroles nous le disent. The future starts tonite.

Mais elle nous racontent aussi des histoires, parce que Jarvis n’a rien perdu de son talent pour la narration, son ironie, sa poésie, son imagination, son contraste entre propos sombres et mélodies prépubères, parce qu’on le sait, le chanteur est schizophrène depuis toujours, déguisant son être blasé en une mine émerveillée et vice-versa. L’homme le plus terre à terre étant capable de nous transporter dans des sphères d’illuminations qu’on a peine à s’imaginer en rêve, de quotidien surréaliste. Cependant, les rêves désormais brisés, le talent narratif est mis au service d’une quête de paix intérieure et de simplicité (Baby’s Coming Back To Me).

The radio plays my favorite song (...)
And peace broke out in the world and noone says a cruel word.
And peace is the sweetest sound I’ve ever heard.
Yes baby’s coming back to me. Baby’s coming home (...)
I feel like I am surely dreaming : how can things oh-so-quickly change ?
Well it’s strange but true-I’m telling you truthfully, see : that baby’s coming back to me.

Encore une fois, Jarvis s’empare d’une certaine sérénité et n’est plus la star dont on rêvait mais bien Jarvis (comprendre Jarvis sans Pulp) comme il intitule ce premier album solo. Pourtant, Steve Mackey et Richard Hawley (ex-membres de Pulp) sont de la partie, et on peut entendre quelques réminiscences de leur ancien goût pour le glam-rock sauf qu’à présent, il n’est plus question de psychédélisme cheap et cher à la new wave polyester qui nourrissait certains titres de His’n’Hers. Et c’est là qu’intervient le problème. Même avec les meilleurs intentions qui soient, les arrangements ici n’ont plus l’effet déclamatoire, grandiose et poignant que Jarvis aimait peaufiner avec classe. C’est vrai, il n’est pas judicieux de toujours comparer... Et c’est certainement la dernière chose que le monsieur aimerait entendre. Mais c’est légitime lorsque Jarvis admet son amour éternel pour les hymnes tout puissants comme Don’t Let Him Waste Your Time et Fat Children. Alors que là encore, ce dernier, aux textes tragi-comiques (des enfants obèses venant voler des vies) n’est pas à la hauteur de ses ambitions et nous fait plus penser à un single power-pop à plat qu’aux hits incommensurables que Jarvis écrivait autrefois avec spontanéité. On préférera alors les ballades confidentielles qui ornent la deuxième moitié de l’album, où le piano est souvent touchant, où la sérénité du début devient résignation face à des sensations tragiques, décrites avec subtilité.

How come they’re called « Adult Movies » when the only thing they show is people making babies filmed up close ? Pince-sans-rire, Disney Time ouvre les notes tristes d’un piano s’effaçant sous des choeurs funestes et autres violons déchirants. Comme toujours le tragique prend pas sur la naïveté, tandis que Tonite nous rappelle les slows traditionnels du compositeur, avec ses chœurs pom-pom-pom et constants façon I Want You de l’album Freaks. Pas de doute, le chanteur revient sur les bases taciturnes qui faisaient les débuts de Pulp. Mais il revient aussi sur une influence majeure : Scott Walker. L’homme qui fascina tous les songwriters anglais et qui ne serait pas indifférent à Big Julie. Ses violons en escapade, cette cadence s’élevant vers des cieux qui ne sont beaux que lorsque Jarvis décrit l’histoire, la vie de quelqu’un. Le moment où Julie écoute une chanson et que subitement, plus rien ne compte. « It’s miles away from this sad town and the stupid kids who let her down. And it’s far away from these sweaty lads who say that boys cannot be slags. » Parce qu’à ce moment précis, Julie trouve la lumière et s’apprête à dominer le monde.

Cet album, c’est peut-être l’ultime espoir pour Jarvis de trouver la plénitude idéale. Le chanteur jalouse les enfants qui ne peuvent comparer leur monde au réalisme externe. Il souhaite retrouver cette illusion. La dernière plage est en quête d’absolu, une ballade acoustique fleurissante et mystique, progressant vers des chœurs de plus en plus présents. À défaut de croyance divine, Jarvis trouvera le contentement dans les plus belles choses qui garnissent le quotidien sans qu’on s’en aperçoive.

Last night I slipped through time to a parallel dimension.
You were alive and happy.
Our children played in trees, were strong and wise and knew no fear.
We watched them played together.
Somewhere everyone is happy (...)
This morning, when I awoke, God was dead but I lived on.
Somewhere anyone is happy, some gravity cannot reach us anymore
Everything is going to be allright.

Non, Jarvis n’a pas réglé tous ses problèmes, mais au lieu de les dissiper dans des contrées extraordinaires et artificielles qu’il a tant exploré auparavant, ici, il accepte la mort (« We can’t escape. We’re born to die ») et cherche simplement une issue possible. Il la trouvera dans la simplicité, dans sa propre vie, en dépit d’un regard triste sur le monde extérieur. On regrette simplement que certaines mélodies ne fassent pas corps avec les textes toujours magiques. Jarvis Cocker enregistra son œuvre instimiste à Sheffield (sa ville natale). Un morceau caché et lumineux rend l’idée parfaite d’un générique de fin. Dans cet album, il n’a pu s’empêcher de parler de son pays, de souvenirs, de lycée, de tempête, de meurtres, de pop introspective, de vies et de pluie. Quelque part, l’Angleterre lui manque un peu.



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Tracklisting :
 
1- Loss Adjuster (Excerpt 1) (0’27")
2- Don’t Let Him Waste Your Time (4’10")
3- Black Magic (4’22")
4- Heavy Weather (3’50")
5- I Will Kill Again (3’45")
6- Baby’s Coming Back To Me (4’09")
7- Fat Children (3’23")
8- From Auschwitz To Ipswich (3’49")
9- Disney Time (3’05")
10- Tonite (3’56")
11- Big Julie (4’42")
12- Loss Adjuster (Excerpt 2)(0’30")
13- Quantum Theory (34’24")
 
Durée totale : 72’32"