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Higelin En Plein Bataclan

Higelin En Plein Bataclan

Jacques Higelin

par Psymanu le 29 avril 2008

4,5

paru en décembre 2007 (EMI)

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Quoi de mieux qu’un disque de Jacques Higelin. Un disque live de Jacques Higelin, peut-être ? Ah oui, tiens. Et c’est « en plein Bataclan » qu’il fut choisi d’immortaliser cette tournée post-Amor Doloroso. Et il suffit d’avoir vu le gars sur scène au moins une fois, puis de s’en remémorer les instants de magie (nombreux) pour immédiatement chasser toute inquiétude quant à la qualité de la galette qui se met à tourner dans le lecteur.

Tambour battant, Higelin désigne cette fille, qu’il veut, et qu’elle est entrée avec lui, et qu’il l’a cherche, maintenant. Un sacré rock’n roll « old school », ce Je veux cette fille. Et exécuté ici avec une fluide âpreté qui donne déjà des sueurs : ce soir-là c’était du 100% ou rien, il allait tout donner. Enfin, comme à chaque fois. Mais puisqu’il tient chaque fois cette vieille promesse, on ne boude surtout pas et on enlève la veste. C’est un cliché, mais on entend un Trenet qui ferait du rock, ou même, on pourrait dire que c’est un peu notre Jerry Lee Lewis à nous, Higelin, quand il veut, et puis si c’est exagéré c’est pas grave parce que ça ne peut pas être totalement faux dans le genre « cinglé survolté au piano ». Pourtant, immédiatement après, c’est du côté de la chanson romantique qu’il nous emporte : Ice Dream, une des merveilles de cet Amor Doloroso, sorti quelques mois plus tôt, et qu’il ne faudra jamais oublier de citer parmi les chefs d’œuvre de l’artiste, d’accord ? Bien. Un peu Gainsbourg, décidément, ce texte, avec ses rimes sifflantes et ses jeux de mots un peu faciles mais toujours bien venus.

Et puis, le gros tube. Comment définir autrement Tombé du ciel, qui est tellement gâché par le fait qu’il semble aux yeux des programmateurs de radios définir à lui seul son auteur. Bon sang, comment osent-ils résumer Higelin par une seule chanson ? Ils l’osent, pourtant, les vaches. Du coup on lui en veut, un peu, à ce bout de mélodie, lorsqu’on l’entend. Oh, on ne lui fait pas franchement la tête, on l’écoute et même on le fredonne, mais ça coince un peu dans le gosier. Par contre, rien de tout ça en live. Là, attention, le mec récupère son bien détourné par l’attraction des ondes, et il ne relâche le morceau qu’en plein dans les visages conquis de son auditoire, qui chante à son tour, renvoie la balle, et l’autre, pas chien, reprend de volée, et ainsi de suite. Tombé du ciel, c’est un long clin d’œil entendu, entre lui et nous.

Prise de bec pêche quelque peu par le retrait, trop en arrière de son leader, des zicos à Higelin. Des zicos vraiment rock, par ailleurs, et notamment sur ce morceau, où Yann Péchin distord tout ce qu’il peut d’électricité. Ce groupe, il faut le signaler, le souligner, le fluoter, est puissant. Capable d’alterner climats aériens et vivacité rock, il est tout à fait capable de faire son chemin aux côtés du beau Jacques, voire même de le suppléer lorsqu’il nécessite un répit. Bon, petit, le répit, hein, faut pas déconner, il a du jus pour quinze centrales, le gaillard. Mais il a aussi un âge qu’il est difficile de nier tout à fait malgré des efforts qui font tout de même largement illusion, et une voix fracassée parfois, et ça se sent sur Denise, qu’il a du mal à envoyer bouler comme à l’époque. Et là, le groupe fait son office : soutien indéfectible, véritable catapulte, la chanson décolle malgré le coup de mou relatif du fer de lance.

Entre temps, il faut le mentionner, il y eut Lettre à la petite amie de l’ennemi public n°1, qui est une chanson monstrueuse. Et qui est ici meilleure que jamais, là encore grâce à cette foutue équipe, soudée comme le poing. Ils sont à l’honneur et irréprochable tout au long du disque. La basse (Brad Scott) gronde, et Péchin triture, en grimaçant, sa six-cordes, y a Mahut, le vieil ami aux percus, le jeune Romain Metra à la batterie, et le claviériste Christopher Board, on aime à croire que ceux-là seront là jusqu’à la fin tellement l’ensemble sonne bon et tellement on le perçoit indémodable. Il faut écouter Cigarette, propice aux improvisations languissantes, étonnamment un des titres les plus sensuels jamais enregistrés par Higelin, ou Crocodaïl, étiré à l’infini et pourtant on en redemande, quasi-slammé, vociféré, en proie aux délires du chanteur, c’est à la transe qu’on touche ici. Transe encore un peu, mais plus douce, cotonneuse : Ici c’est l’enfer. On ne redescend pas. Et certainement pas avec une sensationnelle Queue de paon. Orientale à souhait, somnolente, puis grimpante, explosive en mille étincelles brûlantes. Un des points d’orgue de ce disque, qui pourtant ne manque pas de beauté.

Plus de la moitié des extraits de ce fantastique concert sont issus d’Amor Doloroso, ce qui prouve s’il était besoin, à quel point cet album est parti pour rester. Retoucher Terre, vite, avant de suffoquer : L’hiver au lit à Liverpool, la ballade charmante, les petites bulles de champagne qui réveillent (à défaut, n’est-ce pas, puisque, hélas on n’aura pas le fameux Champagne !). J’t’aime telle poursuit dans cette veine allègre et amoureuse, des femmes, de sa fille, de la vie, de tout, Higelin cède à ces emportements dont on le sait coutumier et qui nous le rendent si proche. On voudrait que jamais ça ne termine, un live de Jacques Higelin, mais avec en plus un tel finish, c’est à devenir dingue : Pars. L’une de ses meilleures chansons, toutes époques confondues. Pire : la meilleure version qu’il ait jamais enregistré de cette merveille. « Pars, surtout ne te retourne pas, pars, fais ce que tu dois faire sans moi ; quoi qu’il arrive, je serai toujours avec toi ! », on dirait bien que c’est au public qu’il s’adresse, un public qu’il chasse, mais avec cette promesse qu’il n’y a jamais d’adieu, pas avec lui, l’invincible vivant sur cette (souvent) morne planète. Et l’on entend le public chanter, Higelin n’a plus à le faire, cette chanson il vous la donne, elle est pour vous, partez avec, et foutez le camp. Mais revenez, vite !

Et vous y reviendrez, sur cet Higelin en plein Bataclan. C’est certain. Non pas « parole de flic », même pas parole de fan : juste parole d’humain. Higelin est l’un des derniers. Après lui, qui d’autre ? Quel autre artiste francophone peut se vanter de savoir se jeter à la face du public avec une telle intensité, une telle sincérité, en maniant le verbe avec une telle aisance, en étant capable d’aligner autant de pépites en à peine deux heures de temps ? Oh, il y en a, oui, quelques uns. Mais Jacques Higelin est de ces personnalités dont on n’a pas le droit de ne pas souligner les exploits passés et présents, tant ses chansons et le bien qu’elles firent aux oreilles consentantes constituent de véritables antidotes aux véritables maux de ce monde.



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Tracklisting :

1- Je veux cette fille (5’58")
2- Ice dream (3’32")
3- Tombé du ciel (5’07")
4- Prise de tête (4’30")
5- Lettre à la petite amie de l’ennemi public n°1 (4’15")
6- Denise (2’48")
7- Cigarette (8’10")
8- Crocodaïl (10’10")
9- Ici c’est l’enfer (5’58")
10- Queue de paon (10’41")
11- L’hiver au lit à Liverpool (2’41")
12- J’t’aime telle (5’24")
13- Pars (5’54")
 
Durée totale : 75’08"