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It's The Ones Who've Cracked That The Light Shines Through

It’s The Ones Who’ve Cracked That The Light Shines Through

Jeffrey Lewis

par Béatrice le 3 juin 2008

paru le 5 août 2003 (Rough Trade)

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Vous l’avez sûrement déjà rencontré, en première partie du concert dans une salle minuscule, à moins que ça n’ait été pendant une soirée open-mic dans un pub de Londres, ou à l’occasion d’un showcase cheap organisé par un petit disquaire indépendant. Peut-être même le connaissez-vous, et le croisez-vous régulièrement dans des fêtes, ou affalé dans l’herbe d’un parc un jour de beau temps, ou encore scotché dans votre canapé. Et si ce n’est pas encore le cas, ça ne devrait guère tarder, car il n’est pas difficile à trouver ; il a beaucoup de points d’attache, et on le reconnaît facilement. Pourtant, il a plusieurs visages, il a même plusieurs noms (qu’on oublie d’ailleurs aussi rapidement les uns que les autres). Mais malgré cette versatilité, ses caractéristiques fondamentales sont on ne peut plus constantes. On ne le croisera jamais sans guitare, par exemple, laquelle ne révélera rarement entre ses mains les charmes de plus de quatre ou cinq accords. La plupart du temps, aussi, il chante, des chansons rarement plus compliquées que ses progressions d’accords, qui parlent de lui, de ses déboires existentiels, de sa maladresse sociale, de sa poisse sentimentale et de ses errances entre deux pâtés de maisons le dimanche après-midi parce qu’il s’ennuie. Ce genre de trucs pas extraordinaires pour deux sous, dont on se fout un peu, au fond, mais qui occupent plus de temps dans la vie que les trucs extraordinaires et fantastiques, il faut hélas l’admettre. Parfois, il a l’accent new-yorkais (parce qu’il vient de New-York), mais pas toujours. Quoi qu’il en soit, immanquablement, il a vraiment l’air adorable. Tellement qu’on l’adopterait bien comme meilleur ami, comme ça, sans poser de questions. Bon, après, on est moins convaincu qu’on devrait se ruer vers le stand merchandising et acheter son disque. Mais il a l’air tellement sympa, il mérite bien qu’on lui donne 10 euros… Après tout, quand on a un meilleur ami qui écrit des chansons, et les enregistre, on fait un petit effort pour le soutenir, et on lui achète son disque (en sachant très bien qu’on ne l’écoutera jamais, mais chut, faut pas le dire) !

Bref, on l’aime bien, le Songwriter de NYC (qui n’est pas obligé d’être de NYC, hein. Mais souvent, il l’est, d’où le nom), ne serait-ce que parce qu’on serait bien incapable de le détester – il n’a pas joué trois chansons qu’on s’endort, mais là n’est pas la question, c’est un type bien, on vous dit ! Quoique, il faut lui rendre justice, le Songwriter de NYC est protéiforme ; même si, dans 93% des cas, son œuvre est sympathique mais sans grand intérêt, il arrive aussi, parfois, qu’il soit frappé par des éclairs de talents, joliment électrocuté (insérer une chorégraphie de personnage de BD se prenant la foudre dans la gueule), et que cet accident produise des étincelles brillantes - à leur façon - d’intelligence et de subtilité. Il faut croire que le Songwriter de NYC en est (plus ou moins) conscient, ou au moins qu’il fait semblant d’en être plus ou moins conscient, parce qu’un beau matin (ou plutôt, un beau début d’après-midi), il s’est péniblement extrait de ses draps, a contemplé le tapis de bordel et les moutons de poussières qui recouvraient le sol de son appart trop petit, a passé la main dans sa tignasse dans une vaine tentative de l’arranger (mais elle ne voulait rien savoir) en jetant un regard distrait à son reflet brouillé dans le miroir, et s’est dit que, mince, écrire des chansons qui ressemblent à rien, c’est cool, mais que créer une scène, ce serait encore plus cool. Et puis, ça l’occuperait. Alors le Songwriter de New-York a inventé l’anti-folk, et a décidé que cela serait désormais un acteur anti-majeur de la scène internationale.

Bien sûr, comme le Songwriter de NYC est, par bien des côtés, partisan du moindre effort, il ne s’est pas non plus cassé la tête à poser des principes fondateurs ni des lois fondamentales à son nouveau sous-genre musical révolutionnaire. Comme si trouver un nom, c’était pas déjà assez de boulot comme ça, non mais oh ! (en plus, il les aurait oubliés, parce qu’il oublie toujours les trucs importants. Alors il aurait fallu qu’il les écrive quelque part. Mais il aurait perdu le papier, vous comprenez, vous avez vu sa chambre, non ? Et puis de toute façon, son stylo marchait plus.) Donc si vous voulez une définition de l’anti-folk, très bien, faites-vous plaisir, le créneau est libre, mais n’allez pas lui demander de vous la donner. C’est pas pour rien que le DIY est une composante essentielle du mode de vie du Songwriter de NYC. Ce qu’il en dit, le Songwriter de NYC, ou en tout cas Jeffrey Lewis, l’une de ses incarnations les plus talentueuses, c’est que « le fait que personne ne sache ce que ce terme signifie, moi compris, le rend assez mystérieux, et plus intéressant que de dire qu’on est un singer-songwriter ». [1]

Certes, mais, tout de même, l’antifolk a bien quelques caractéristiques remarquables, qui font qu’il est différent de, ben, justement, du folk, par exemple, non ? Il doit donc bien y avoir un moyen d’en esquisser une petit définition, histoire que quelqu’un qui n’en a jamais entendu une note puisse avoir une idée de ce que c’est, pas vrai ?
Sauf que le problème, c’est que c’est plus facile à dire qu’à faire, parce que l’Anti-folk, au même titre que le Terrorisme, l’Amour, et tous ces grands mots qui font peur et témoignent de la grande complexité et ambivalence de la nature humaine (au même titre que l’Anti-folk, donc), c’est très facile à reconnaître, mais extrêmement difficile à définir. Et au même titre que l’Amour, le Terrorisme, etc., c’est justement cette obstination à esquiver toute définition qui fait tout son intérêt. L’Anti-folk est protéiforme, quoi.

Le plus simple est donc encore de procéder par l’exemple (toujours comme pour le Terrorisme et l’Amour, au passage). Sinon, on s’en sortira jamais. Et puis, faut bien que je trouve un moyen d’orienter cet article sur le disque dont il est censé parler avant que tous les lecteurs se soient endormis, ou qu’on leur ait envoyé une passionnante vidéo YouTube qu’il faut absolument regarder dans l’instant [2]. Les exemples, il y a le choix ; Anti-folk, ça rime avec Adam Green(olk), avec Regina Spektor(olk), avec The Moldy Peaches(olk), avec Herman Düne(olk) par exemple, ainsi qu’avec une pléthore d’autre « groupes » et collectifs parfaitement inconnus et voués pour beaucoup à le rester(olk). Mais comme vous vous en doutez si vous avez un tant soit peu de jugeote, ce ne sont pas ces exemples que je vais choisir et développer ici, puisque l’étude de cas qui nous intéresse s’appelle Jeffrey Lewis.

Jeffrey Lewis pourrait prétendre au titre de parrain de l’Anti-folk (ou de Songwriter de NYC en chef). Il pourrait même prétendre donner un peu de sens au terme (ce qui est très fort, vous en conviendrez), parce qu’effectivement, il pousse le folk dans ses retranchements les plus éloignés, et développe exagérément sa non-musicalité potentielle. En employant les armes du folk (une guitare sèche, une voix dont on n’exige pas qu’elle soit belle ni même parfaitement juste, des arrangements minimaux voire inexistants, des textes intelligents mais complexes et élaborés, exigeant un minimum d’investissement de la part de l’auditeur), il prend le genre à rebours, et s’efforce de détruire sa réputation de musique élitiste, cultivée, engagée et sophistiquée, et il y arrive, parce qu’il est doué. Lui, au moins, il ne prétend pas changer le monde à coup de chansons, ni la musique, ni même sa vie. Il ne prétend pas non plus parler des grandes choses de la vie, ces choses compliquées et effrayantes, comme l’Amour, ou le Terrorisme (sauf de l’amour qui ne va nulle part et le terrorisme anti-goules). Il ne cherche même pas à explorer les émotions humaines et leurs bouleversements : pas de poses dépressives, pas de bonheur exacerbé, pas de larmoiement désespéré ni même de frustration insoutenable. Quant à prétendre chanter bien ou faire de la musique compliquée… et puis quoi encore ? DIY, bouts de ficelles, minimalisme, culte du moindre effort, oui. Prise de tête, sophistications superflues, gros budgets, non ; pas besoin.

En fait, il ramène les choses à leur ridicule petitesse et l’existence à sa magnifique insignifiance, sans pour autant les déparer de leur poésie, de leur beauté ou de leur magie, au contraire. Simplement, c’est une petite poésie, une petite beauté, une magie imperceptible et un héroïsme de petits riens. Un peu triste, un peu effrayé, un peu (beaucoup) dépassé par les événements, mais pas plus défaitiste ou moins déterminé que n’importe qui, en fin de compte – malgré ses apparences je-m’en-foutistes. C’est à travers ceux qui sont fêlés que la lumière brille, clame-t-il, comme pour remettre à leur place ceux qui veulent que la solidité soit un préalable indispensable à la réussite.

Logiquement, ce qui l’intéresse et l’inspire, ce sont plus les non-événements que les événements à proprement parler – ça fournit plus de matière, mais c’est aussi de la matière plus difficile à exploiter, parce que forcément, à parler de choses que l’écrasante majorité des gens considère sans intérêt, et à choisir d’en parler justement parce qu’elles sont considérées comme sans intérêt, on court le risque de créer une œuvre dénuée d’intérêt. Mais comme Jeffrey Lewis, même s’il fait tout ce qu’il peut pour s’en cacher, est bourré d’intelligence et de subtilité (de « wit », comme ils disent dans sa langue), il surmonte ce péril sans avoir l’air de le faire exprès.

Pour des raisons mystérieuses, il arrive non seulement à ne pas être ridicule, mais carrément à être touchant et convaincant en chantant, de sa voix particulièrement monocorde pour un mec qui « gagne » sa vie en chantant, qu’il a croisé une hippie sur la Huitième Avenue, et que ça lui a fichu un coup de vieux, parce qu’il s’est rendu compte qu’il n’était plus du tout hippie, et que maintenant, il ne ressemblait juste pas à grand chose. Ça marche aussi quand il part dans du grand N’importe-Quoi geekesque, à grands coups de pseudo-flash radio de pacotille et « Shoot the head ! Kill the Ghoul ! », ou de « We don’t need no LSD tonight !!! ». Et ça marche encore mieux quand il se lance dans ses morceaux épiques de trois sous, à la Back When I Was 4, Sea Song ou Gold ; il excelle dans ce savant mélange de comptine pour enfant, de complainte folk désabusée et de poésie abstraite qui donne des textes fleuves et relativement abscons, mais aussi des joyaux de paroles décalées du niveau de « ….et j’ai vu une usine de cure-dents, et par là je veux dire une usine faite de cure-dents…. », ou de l’impressionnant passage en revue doux-amer de toute sa vie, depuis ses quatre jusqu’à ses 115 ans, impitoyable portrait d’un éternel loser qui finit par apprendre à se satisfaire de ses modestes succès, et à prendre la vie comme elle vient, qu’elle se laisse faire ou non.

Le problème, c’est qu’il est un peu timide, ou modeste, ou juste flemmard, et qu’il ne fait pas beaucoup d’efforts pour mettre en valeur ses atouts, ce qui fait qu’il y a une petite série de barrières à enjamber pour pouvoir trouver l’intérêt de sa musique. A commencer par celle de la langue, et ensuite celle de la quasi-absence de mélodie, et puis celle de la production rudimentaire. Après tout, les histoires qu’il raconte sont pareilles, il faut passer outre leur apparente banalité pour y déceler l’étincelle de hasard merveilleux ou d’ironie du destin qui y scintille, et qui fait que si, ça vaut le coup de continuer à vivre, même si qu’est-ce qu’on s’ennuie/s’angoisse/se sent minuscule/[insérez le verbe de votre choix], des fois, dis donc.

Bon, et puis, si vraiment on est hermétique à cette musique, reste qu’un disque de Jeffrey Lewis est un très bon moyen de clouer le bec de tous ceux qui se plaignent que l’autre Songwriter de NYC, celui qui n’était pas anti et a fini par ne plus être folk, ne sait pas chanter, n’a pas de mélodies, et écrit des textes trop longs et compliqués et difficiles à suivre, et que ça le rend inintéressant. Parce que 1) sur tous ces plans, Jeff est encore plus pire que Bob, 2) Jeff n’en est pas pour autant inintéressant, donc 3) Bob non plus. (Comme quoi l’anti-folk finit par prouver l’intérêt du folk, et par là loin de le détruire le renforce. C’est compliqué, ces histoires d’antagonismes, hein...)



[1Dans « Chancers and Troubadours », Morning Star, 26 Septembre 2006.

[2Comme, par exemple, celle-ci : The Complete History of Communism , pour rester dans le sujet

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Tracklisting :
 
1. Back When I Was Four (4’43’’)
2. Alphabet (2’21’’)
3. No LSD Tonight (2’36’’)
4. Don’t Let The Record Label Take You Out For Lunch (2’06’’)
5. Gold (4’34’’)
6. Texas (1’05’’)
7. Sea Song (6’23’’)
8. Arrow (4’23’’)
9. Zaster (1’00’’)
10. If You Shoot The Head You Kill The Ghoul (2’48’’)
11. I Saw A Hippy Girl On 8th Avenue (2’02’’)
12. Graveyard (3’12’’)
13. You Don’t Have To Be A Scientist To Do Experiments On Your Own Heart (3’12’’)
 
Durée totale : 40’26’’