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Je Suis Au Paradis

Je Suis Au Paradis

Thomas Fersen

par Aurélien Noyer le 3 mai 2011

5

Paru le 7 mars 2011 (Tôt Ou Tard)

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Thomas Fersen est un garçon fort sympathique. Avec ses ritournelles gentiment troussées, ses paroles pleines de douces excentricités et ses lubies scéniques, on dit, en suivant le vocable de la chanson française, qu’il a un univers. Sauf qu’ici, on est sur Inside Rock : tout de suite, on s’alarme et, paraphrasant le Fritz des Tontons Flingueurs, on déclare d’un ton un peu cabot « un univers, c’est le drame, ça, un univers ». Un univers, c’est bien souvent un cache-misère, une façon de faire passer en douce des gimmicks éculés et des facilités musicales, un tour de passe-passe visant à subtiliser le musicien aux yeux du public pour le remplacer par l’artiste (dans le sens le plus vague et abscons du terme) ou pire, par le personnage. Un univers, c’est ce qui permet à ce calamiteux imposteur de Katerine de garder une hallucinante crédibilité publique tout en produisant des albums d’une médiocrité infinie et d’une vacuité confinant au néant absolu. [1]

Par bonheur, la palette du talent de Thomas Fersen s’étend bien au-delà des bouffonneries stériles de Katerine et, si univers il y a, il est riche, peuplé de quelques trouvailles musicales intéressantes et surtout de textes remarquables. Pour autant, album après album, on n’attendait plus vraiment de Fersen qu’il sorte de ses habituelles chansons douces-amères, à base de paroles un peu comico-cyniques et de tempos légèrement upbeat et enjoués. La musique et les textes jouant à peu près sur les mêmes ressorts, de façon à imposer, voire à marteler, l’univers de l’artiste, ses albums gardaient un charme évident mais étaient souvent un tantinet redondants. Il y avait bien quelques récréations, quelques originalités comme son best-of au ukulele, mais au final, Fersen commençait à tourner un peu en rond...

… jusqu’à ce Je Suis Au Paradis.

Renonçant à toute facilité, s’imposant un thème macabre (quasiment toutes les chansons parlent de mort) qu’il explore et exploite à merveille, il ne signe pas seulement son meilleur album mais surtout un album qui fait honneur à la chanson française. Au niveau du texte, il parvient à jouer sur les différents registres qu’offre la mort : dramatique sur L’Enfant sorcière, truculent avec Félix et Parfois au clair de lune, pince-sans-rire pour La barbe bleue, mélancolique à propos de Dracula, désabusé le temps de J’Suis Mort, etc.

Avec une telle variété de traitement, le piège aurait été de vouloir faire coller à tout prix la musique et les textes, de surligner le sens des mots par des effets d’arrangements, au risque de subordonner la qualité mélodique à une hypothétique efficacité censée venir appuyer des textes tellement réussis qu’ils n’en ont pas besoin. À l’inverse, Fersen a ciselé ses mélodies, a travaillé ses arrangements, a peaufiné la musique de sorte qu’elle puisse être appréciée par elle-même. Cette liberté vis-à-vis des textes et vis-à-vis de la diversité des approches littéraires permet ainsi à l’album de posséder une réelle cohérence musicale. Et quand cette cohérence s’accompagne d’une réelle qualité mélodique, il n’y a plus à se poser la question de savoir si les textes suivent les tonalités de la musique ou si la musique vient renforcer le sens des paroles : on trouve, dans Je Suis Au Paradis, cet équilibre rare qui permet de prendre l’album d’un bloc, chaque composante étant de qualité égale.

Il y a certes une petite incartade, ce Mathieu un peu dérangeant, avec ses paroles évoquant vaguement Mireille Mathieu sur un fond de blues goguenard un peu lourdaud. Mais c’est vite oublié lorsqu’on se plonge dans L’Enfant sorcière ou dans Le Balafré tant Fersen, non content de s’appliquer à l’écriture sur le plan musical et littéraire, s’est attaché à soigner son chant. Exit donc l’excuse de la voix éraillée, dehors le chant rythmé dont on sentait parfois qu’il subissait la tentation du spoken word vaguement mélodique très en vue chez Tôt Ou Tard [2]. Ici, Fersen chante. Les tempos un peu plus lents qu’à l’accoutumée lui permettent de poser sa voix et de dérouler ses mélodies, tout en s’autorisant des effets de voix intelligents qui se chargent de mettre en relief les textes. Son falsetto sur les derniers mots de « l’eau du miroir ne lui renvoie pas son reflet » (Dracula) vient ainsi mettre en avant le vers suivant, « il ignore s’il est beau, il ignore s’il est laid », de même que la montée en tension sur le vers « il trouvait qu’en fermant les yeux, son instrument sonnait mieux » suivie de sa résolution immédiate sur les mots « le balafré » produit un effet de relâchement et introduit à merveille les délicats arrangements de guitare et violon qui enrichissent la chanson d’une rare délicatesse.

On peut songer à beaucoup de monde en écoutant Je Suis Au Paradis. Les paroles de Parfois au clair de lune ou de Félix évoquent la truculence de Brassens, avec une instrumentation plus chiadée ; l’élégance des arrangements fait penser à The Divine Comedy, à Scott Walker ou, surtout, au bien plus enjoué Kevin Ayers ; et si je devais donner finalement un seul nom d’artiste, celui dont Fersen se rapprocherait le plus avec cet album, ce serait peut-être Adam Green durant sa période Jacket Full Of Danger/Sixes And Sevens, mais sans cette pose de branleur désinvolte qui transpire régulièrement des chansons du New-Yorkais.

Mais, finalement, on se contentera de dire que Thomas Fersen a tout simplement écrit un album tellement brillant que tout ce jeu des similitudes et des comparaisons s’avère totalement vain. Peu importe ce que sera la suite de sa carrière, que cet album soit le début d’un nouveau style pour Fersen ou une simple parenthèse, Je Suis Au Paradis est en soi une parfaite réussite qui n’a rien à envier à personne. Alors... qu’est-ce que vous voulez de plus ?



[1J’essaie en général de ne pas recourir à ce genre de remarques dans mes articles, mais Katerine me semble tellement être la pire chose engendrée par cette indulgence critique vis-à-vis des personnages possédant un univers qu’il me semblait un exemple pertinent. Et si vous n’êtes pas d’accord, que vous voulez défendre Katerine, je suis prêt à en discutez... sachez seulement que je vous attends de pied ferme.

[2Le label de Thomas Fersen, regroupant Vincent Delerm, Agnès Jaoui, Da Silva, etc.

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