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Fantaisie Militaire

Fantaisie Militaire

Alain Bashung

par Aurélien Noyer le 21 mars 2011

Paru le 6 janvier 1998 (Barclay Records)

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Fantaisie militaire... oh, le joli oxymore ! Et pourtant on ne saurait mieux résumer cet album paradoxal, tout aussi aventureux dans ses intentions qu’il est rigoureux dans son exécution. Car lorsqu’on a l’ambition de mêler sur un même disque les rythmes électroniques de 2043 et de Samuel Hall avec le classicisme des « chanson à cordes » La Nuit Je Mens et Dehors et la virulence saturée de Mes Prisons, on ne peut se permettre aucune indulgence, aucune facilité... et en même temps, aucune hésitation. Un grand Homme a dit un jour « comme le bon cinéma, le rock ne tolère aucun faux-semblant » et Fantaisie Militaire respecte ce principe à la lettre : il ne s’agit pas d’inclure un soupçon de distortion pour sonner rock ou d’ajouter quelques sons électroniques pour faire moderne, mais bel et bien de réutiliser toutes les caractérisques des différents genres pour les remodeler de façon à ce qu’ils s’adaptent à la vision de l’artiste.

C’est la raison pour laquelle lorsque Fantaisie Militaire débarque en 1998, il prend tout le monde de court. Le précédent album de Bashung, Chatterton, se permettait quelques audaces formelles comme l’ajout d’une trompette jazz sur A perte de vue ou l’association de pedal steel et de synthétiseurs, mais il ne manifestait clairement pas la même ambition. Avec Fantaisie Militaire, il semblerait que le chanteur ait décidé de se réapproprier toutes les musiques du moment pour les condenser dans un album qui en représenterait sa version personnelle. Dès lors, il n’essaie pas de courir derrière les modes et encore moins de sonner moderne, ce qui lui permet d’éviter les pièges d’une production trop datée.

En pionnier de la new-wave, genre qu’il a pratiqué jusqu’à l’extrémisme formel avec Play Blessures, il s’est probablement rendu compte que les sons synthétiques sont souvent les plus susceptibles d’être rapidement datés, d’être irrémédiablement associés à une époque alors qu’une production plus organique va souvent sonner de façon plus naturelle et plus intemporelle... Ne pouvant pas décemment faire l’impasse sur l’importance de la musique électronique dans le paysage musical de la fin des années 90, il est alors logique qu’il recrute un habitué de l’hybridation organique/synthétique en la personne du guitariste et producteur de Portishead, Adrian Utley. Bien qu’il ne soit pas crédité comme producteur, il semble évident que les arrangements de morceaux comme Sommes-nous ou Malaxe ont profité de l’expérience d’un des créateurs du trip-hop. Cela dit, le travail de Bashung a été à la hauteur de son ambition et loin de se contenter de reproduire des recettes déjà éprouvées, il s’en distance pour trouver son propre équilibre. En un sens, Fantaisie Militaire entretient avec le rock et l’electro de la fin des années 90 le même rapport que Histoire de Melody Nelson entretenait avec la pop de la fin des années 60 : il en donne une version nouvelle, libérée des influences anglaises ou américaines.

Pour autant, on se gardera bien de suivre plus loin le parallèle entre Gainsbourg et Bashung, surtout pour parler de Fantaisie Militaire. Il n’y pas dans cet album la moindre trace de culpabilité. Contrairement à Gainsbourg, Bashung ne s’excuse pas de pratiquer un « art mineur » et de ce fait, on ne retrouve pas cette distance ironique caractéristique du premier. Et parce qu’il prend son sujet et son ambition très au sérieux, Bashung tend à le traiter avec humilité et à s’effacer devant lui. Ainsi il renonce au chant un peu nasillard qu’il utilisait sur ses albums précédents pour développer un style de crooner et une voix profonde et chaude très éloignés du chant un peu désinvolte de Ma Petite Entreprise. Car il sait que ce n’est qu’à ce prix-là qu’il pourra faire passer les textes qu’il a concocté avec Jean Fauque.

Poétiques et évocateurs, ceux-ci n’en sont pas moins dénués de sens et on imagine à priori mal une chanson parlant pêle-mêle de saut à l’élastique dans le Vercors, de pêche à la murène, d’aqueducs dynamités et de trains à travers la plaine recueillir les faveurs d’un public plus habitué à des chansons engagés pas toujours subtiles ou à des banalités ne servant à accompagner une mélodie... et pourtant dès les premiers mesures de La Nuit Je Mens, la voix de Bashung invoque des images de forêts et de paysages sous-marins qui, si elle ne font pas sens, s’accordent immédiatement avec la musique pour créer une atmosphère cohérente. C’est ainsi que l’ambiance aqueuse et épaisse de Malaxe immerge l’auditeur dans des visions de cités lacustres ou que des rythmes drum’n’bass froids et secs viennent illustrer la paranoïa de Samuel Hall, réinterprétation radicale et audacieuse d’une chanson traditionnelle anglaise.

Avec Fantaisie Militaire, Bashung n’ouvre pas seulement les nouveaux horizons artistiques qu’il continuera à explorer avec L’Imprudence et surtout avec l’intense esthétisme de la Tournée des Grands Espaces. Il passe également du statut de chanteur de « variété-rock » porté par le succès de Osez Joséphine ou Ma Petite Entreprise à celui de nouveau Parrain de la musique populaire française. Et au vu de sa réussite à conjuguer un large succès populaire (Fantaisie Militaire a été premier du Top 50 et est resté dans le classement pendant 36 semaines) et une musique intransigeante face à la frilosité dont fait bien trop souvent preuve la chanson française, on ne peut que regretter qu’à l’instar de Histoire de Melody Nelson ou de L’Homme à Tête de Choux, il n’ait pas fait école et ne soit pas devenu la pierre fondatrice d’une réelle identité rock à la français, telle qu’on peut concevoir une identité rock britannique ou une identité rock américaine.

On pourra toujours se consoler avec le fait qu’en 2005, pour la 20e édition des Victoires de la Musique, Fantaisie Militaire fut sacré meilleur album des 20 dernières années. Preuve que si le talent musical en France n’est pas forcément suivi par ses pairs, il est tout de même parfois reconnu à sa juste valeur.



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