Livres, BD
Last Train To Memphis/Careless Love

Last Train To Memphis/Careless Love

Peter Guralnick

par Laurence Saquer le 23 juin 2009

5

Parus chez Le Castrol Astral, respectivement le 22 novembre 2007 et le 4 décembre 2008.

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Depuis le magma lointain des centaines de milliers de lignes des 1 452 pages qui composent l’œuvre de Peter Guralnick sur Elvis Presley, une question émerge : qui, de Peter ou d’Elvis, est la véritable star de cette somme ? Deux niveaux de lecture sont alors proposés. Le premier, évident, porte au nues un homme seul, célébrissime, malade, génial. L’autre, en palimpseste, suggère le travail minutieux d’un homme fidèle, admiratif, respectueux, acharné.

Peter Guralnick consacre deux tomes à la vie d’Elvis Presley : Last Train To Memphis - Le Temps De l’Innocence, dédié à la période 1935-1958, soit jusqu’au départ pour l’Allemagne et Careless Love - Au Royaume De Graceland qui couvre le reste de sa vie, jusqu’en août 1977. Les volumes sont sortis aux Etats-Unis respectivement en 1994 et 1999 et les paresseux francophones attendront plus de dix ans pour se délecter de la plume de ce critique de musique, dont les compétences dépassent tant cette étiquette. Car P. Guralnick est ce type de journaliste capable de passer ses nuits sur une note de bas de page, de préparer pendant des semaines un entretien de quelques heures avec un protagoniste du mythe et de saigner sur sa retranscription. Une sorte de chercheur, en quelques sortes, mais un chercheur de la musique. Sa dévotion et son honnêteté vis-à-vis des faits donnent un résultat qui fait prendre Elvis Presley par la main, aussi tendrement que l’on étreint un vieil ami de la famille.

Du King, les choses sont sues. Son amour infini pour sa mère, sa foi en des valeurs conservatrices, au moins au début de sa vie et de sa carrière, l’explosion de la célébrité qui succède à l’entrée au studio Sun Records, durant l’été 1953, sous l’œil attendri de Marion Keisker, assistante de Sam Phillips, l’apparition du Colonel Tom Parker, vieux forain expert en tours de passe-passe passe passe marketing redoutables, l’Allemagne, Priscilla Ann Beaulieu, les pilules, les mauvais films, les rôles pour lesquels il ne lui a jamais été demandé de composer, les tournées à forte rentabilité, Las Vegas. Puis la mort. Stupide mort, le 16 août 1977, à Graceland : le vomi, les serviettes en éponge dégoulinant, la masse de graisse qui déborde du pyjama, Lisa-Marie, 9 ans, qui assiste à la scène. « Quelque chose ne va pas avec mon papa, et moi, je veux savoir ce que c’est ! » (tome 2, p. 756). Ginger, dernière compagne du King, ferma les portes. Le mythe posthume se mit alors en marche.

Les paillettes qui habillent le mythe Elvis Presley reflètent si fort sur l’inconscient collectif que son souvenir est fait d’images brillantes et choquantes. Ces images, comme toute histoire ré-appropriée par la naissante pop culture des années 1950-1960, laissent peu de d’espace à son héros. Il appartient à l’histoire, à un pays, les Etats-Unis, et il n’est pas question de se faire dérober un emblème si fort du rêve américain. Pourtant, sur les capes brodées d’or que décrit Peter Guralnick se lit la montée irrésistible de la paranoïa et de l’immense tristesse de l’homme flamboyant que fut Elvis à son retour à la télévision en 1968, sur NBC.

Ce que nous tend P. Guralnick sur un plateau, c’est un Elvis Presley qui tourne en rond dans une pièce sans porte ni fenêtre, et se cogne contre des murs recouverts de crépis. L’homme est blessé, toute sa vie. Le travail pharaonique de l’auteur Guralnick ne livre pas de solution clé en mains sur la compréhension du phénomène de Tupelo mais tisse au contraire une immense toile, où l’importance de menus détails prétend apporter du sens aux démonstrations publiques. Guralnick, immense auteur de l’histoire de la musique, a rencontré tous les proches d’Elvis, et même les lointains, pour entrer dans la tête de l’homme qui parlait de lui-même, en ces termes, en 1953 : « Je chante tous les styles [...] Je ne ressemble à personne » (tome 1, pp. 79-80).

De l’expérience de Hal Kanter, réalisateur venu rendre visite à Elvis en 1957, Peter Guralnick relatera le témoignage le plus « fou » jamais recueilli sur la puissance d’Elvis : lors d’un concert, une jeune fille, amputée de la main, mordait son moignon pour s’empêcher de crier (tome 1, p. 399). Parce que ce témoignage est irréel et parce que Peter Guralnick le glisse entre deux paragraphes, l’air de rien, c’est-à-dire sans juger le caractère excessif, démesuré, insensé de l’acte, le lecteur peut tourner les pages sans crainte. Guralnick n’essaie pas de raconter une version des faits. Pour lui, l’important est que tous les hommes et toutes les femmes qui ont touché de près la gloire avec le King puissent trouver les mots pour en parler. P. Guralnick leur fait la part belle et c’est ainsi que ce génie de l’histoire de la musique signe la biographie la plus honnête de l’homme le plus seul. Qui, de Peter ou d’Elvis, est la star de cette œuvre ? Les deux, évidemment. Au même niveau.

Car d’Elvis Presley, tout sera dit au lecteur. Le mythe ne sera pas exposé sous une cloche en verre mais à la portée du visiteur. Toucher l’œuvre est même obligatoire.



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