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Michel Rocard

Michel Rocard

La Blanche

par Le Daim le 23 janvier 2007

4

paru en octobre 2002 (Nocturne)

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Il y a quelques années de cela, par un morne samedi, on se baladait à la FNAC avec ma copine. Elle, toujours curieuse [1] se mit soudain à farfouiller dans un de ces bacs où jamais personne ne met les pattes... Je commençai à craindre le pire... Elle exhuma un étrange objet (un disque, quoi) titré Michel Rocard. Nous venions de découvrir que l’ex-premier ministre de Mitterand avait publié dans l’ombre un album intitulé La Blanche. Probablement une allusion à la coke [2].

Bon... En réalité c’était l’inverse : un groupe nommé La Blanche avait sorti un album intitulé Michel Rocard. Mais vous aviez corrigé de vous-mêmes. Ladite galette fut échangée contre du vrai argent à la caisse du magasin et, quelques minutes plus tard, avalée par le lecteur de la voiture. Son destin était d’y rester longtemps. Très longtemps. Des années, même. Une saleté de disque bien hargneux qu’il est quasiment impossible d’expulser une fois ingurgité. Il y a quelques mois, le nouvel opus de La Blanche est paru, il a pour titre Disque D’Or (quelle bande de petits malins). Je me réserve le droit de vous en parler ultérieurement (il faut faire les choses dans l’ordre). Un second album, oui. Comme le temps passe vite. Et devant tant de qualité on se demande vraiment pourquoi ce groupe n’a pas déjà explosé.

Mais revenons donc un peu en arrière. Après quelques maquettes ayant reçu un bon acceuil de la critique et des radios, le groupe publie finalement en 2002 ce Michel Rocard apparement financé avec l’argent du RMI (d’où son nom). Onze titres tous aussi excellents les uns que les autres, proposant un mélange efficace d’électro et de rock au service de chansons admirablement écrites et interprétées par Eric La Blanche. Notre homme est une espèce de grand échalat [3] barbichu et charismatique à la voix de baryton réunissant en un seul personnage Gainsbourg, Nougaro, Brel et Miossec... Trois défunts dans le lot : il était temps que la relève arrive ! Vous voyez en gros ce que ça donne ? Un phrasé étudié, une théâtralisation soignée de textes parfois parlés, parfois traités de façon plus lyrique. Ce monsieur a un timbre vraiment particulier, en tout cas : on aime ou on déteste, mais cette voix-là ne laisse certainement pas indifférent.

Côté musique, de nombreux univers sonores sont abordés sans que la cohésion du disque en pâtisse. Ces ambiances sont toujours parfaitement adaptées aux textes d’Eric, et quels textes ! C’est sans aucun doute le point fort de ce Michel Rocard ; nous avons ici un vrai pur parolier, j’ai envie de dire : à l’ancienne. C’est aussi un narrateur brillant. Il ne faut pas écouter ce disque d’une oreille distraite ; c’est un album exigeant qui a besoin de l’attention totale de l’auditeur pour le séduire vraiment. La Blanche aime les petites histoires tragi-comiques aux sujets pour le moins inhabituels. Bart A La Peche Aux Coquillages est une poétique évocation de l’ennui et de la frustration d’un chômeur. La Piscine narre le périple d’un type traîné au lieu éponyme par sa nana et qui trouve finalement une vive, trés vive consolation au spectacle des nageuses « presque à poil ». Monsieur sait aussi parler de sado-masochisme (et sans doute plus largement des relations dans le couple) : c’est dans la chanson Approche, où le chanteur jubile sous le masque d’un dominateur. SOL, La Femme Digitale évoque l’addiction trés contemporaine à une solitude qui se complaît dans le virtuel :

Sol est belle comme une étoile,
Couchée sous l’écran vertical.
Sol, S.O.L. comme un fantôme,
Est l’âme de mes nuits sans personne.

L’ennui traite de la banalité mortelle qui s’installe dans le couple. Eric accouche ici d’un texte assez cruel et cynique. L’accompagnement installe d’abord une ambiance de piano-bar sur un tempo très lent, avant de se transformer en bossa-nova easy-listening plus rapide. Le chanteur propose ironiquement, sur un ton enjoué : « Ou alors on pourrait aller à la mer... ». Sous Marine est une rêverie introspective qui débute avec une aspirine plongée dans un verre : et nous partons soudain pour un délirant voyage subaquatique plein de couleurs et d’exotisme. Le retour à une réalité terne n’en sera que plus pesant... La Mauvaise Foi, superbe à tous points de vue, combine un certain lyrisme à un texte qui flirte avec le surréalisme. Cette fable à la première personne est un pur concentré de poésie sybilline ; un générateur d’images frappantes où notre imagination se perd, précautionneusement guidée par les mots vers le sens qu’on voudra bien leur donner. Cependant la palme du meilleur texte de l’album revient sans nul doute à Te Dire, sorte de confession post-rupture où sont décortiqués avec minutie les tortueux mécanismes de l’amour qui a trop vécu. Un bilan sentimental que ne renierait pas l’ami Miossec.

Tu t’attristais pour te divertir,
Et la douleur te va si bien,
Ça fait du bien de bien souffrir,
Ça fait bander le quotidien.
Je ne voulais pas te faire souffrir
Mais je crois que je n’y pouvais rien :
Le malheur était ton plaisir
Et ton plaisir était le mien.

J’en viens au morceau le plus poignant du disque : le baudelairien La Folle. Le groupe y démontre toutes ses qualités. Ce titre démarre avec une simple guitare acoustique et un violoncelle, et dérape soudain en une électrique cacophonie. Quel est le sujet du texte ? A priori la relation ambiguë d’un homme avec une femme alcoolique... Ou avec l’alcool tout court :

La folle est belle comme tout
Mais infidèle à rendre fou,
Comme l’amour la folle est belle
Ou bien alors, comme la mort
Et j’ai appris avec les jours
La honte et quelquefois la haine
De ne rien craindre d’autre qu’elle.
 
La folle m’entraîne
Elle tombe et je tombe avec elle
Chaque jour un peu plus bas

Le disque s’achève sur une étonnante version des Canuts d’Aristide Bruant, chanson qui mériterait de remplacer notre hymne national. La Blanche lui offre d’ailleurs un traitement reggae... Ça ne vous rappele rien ?

Michel Rocard, l’air innocent, révèle de rares qualités chez un jeune groupe. Il n’est pas si évident que cela de trouver à cette musique des références : seule la voix du chanteur peut évoquer celle d’autres artistes. Le groupe, capable de beaucoup d’inventivité et d’originalité, joue bien et sait surprendre. Les textes précis et subtils chatouillent aisément notre imagination. Ils révèlent un excellent auteur, amoureux des bons mots et soucieux de transmettre des émotions.

Il me reste à remercier ma copine, sans qui je n’aurais probablement jamais découvert La Blanche. Hop. Foncez sur leur site, il est très bien fait [4]. Et achetez leurs disques les yeux fermés. A mon humble avis, puisqu’il faut comparer ce qui est comparable, Michel Rocard est meilleur que le dernier Mickey 3D ou Miossec. La Blanche mérite donc d’accéder enfin à son rêve ultime : se payer une piscine en forme de guitare.



[1Ha, ces femmes...

[2Ha, ces hommes politiques

[3Je me permets d’emprunter ce qualificatif très drôle à Mlle Psychedd qui a ainsi rebaptisé l’increvable Roger Waters dans son article sur le concert du bonhomme à Magny Cours. Il faut rendre à César ce qui appartient à César ; et puis je ne veux pas d’ennuis avec les hordes watersiennes.

[4A voir en priorité la vidéo de La Folle en live... Abonnez-vous à la newsletter « qui déchire sa race », elle est succulente et il est impossible de s’en débarasser... Comme leurs disques.

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Tracklisting :
 
1- Bart À La Pêche Aux Coquillages (3’29")
2- La Piscine (3’26")
3- Sous Marine (5’10")
4- La Folle (4’29")
5- S.O.L., la Femme Digitale (3’38")
6- La Mauvaise Foi (4’58")
7- Un Homme (3’36")
8- Approche (4’05")
9- L’Ennui (2’55")
10- Te Dire (3’06")
11- Les Canuts (4’09")
 
Durée totale : 43’07"

Site officiel : http://www.lablanche.org