Concerts
Radiohead

Arènes de Nîmes

Radiohead

Le 14 juin 2008

par Psymanu, Yuri-G le 15 juillet 2008

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 Pour

Psymanu :

Arènes de Nîmes, un soir de Juin. Jusqu’ici, tout va bien. On a craint pour le temps : celui-ci, après quelques frayeurs la veille, s’est décidé à faire le beau. On a craint pour le monde : en effet les gens sont cinglés et se ruent dans les couloirs des Arènes comme à Fort Boyard, mais point de nain comme guide, ni de tigre comme poursuivant, et finalement on ne circule pas si mal entre les hystériques. On a craint pour la place, on a trouvé autant de pierres plates que nous avions de paires de fesses. Et même, au vu du nombre hallucinant de vendeurs de sésames en bordure du monument, j’en viendrais presque à regretter cette fièvre qui me poussa à la FNAC si tôt le matin, quelques mois auparavant. Même un brave gars, dont la compagne s’est désistée, galère à revendre sa place en gradin au prix de la fosse. Dingue.

En avance, tranquilles, il faut attendre, et supporter Bat For Lashes, la première partie la plus faible qu’il m’ait été donné de voir. Une sorte de sous-Bjork romantique, un peu new wave, aux accords faciles, même dans les dissonances. On baille, on applaudit poliment (au début en tout cas), et on scrute le décor pour s’occuper, décor dont on ne soupçonnerait qu’à peine, pour l’heure, qu’il puisse se muer soudain en réceptacle du merveilleux. Des sortes de tubes descendent du faux plafond, décrivant une sorte de prison de verre, bien froide et quelconque en plein jour. Bon, elle a bientôt fini de brailler, l’autre, là ? Mon Dieu, et cette tenue, ces collants bleus, ce haut à carreaux multicolores, que même dans les pires revival 70’s on n’aurait pas osé, c’est pas possible… et l’autre, là, à la batterie, avec ses ailes en papier crépon sous les aisselles… Soupir. Le son est moisi, il faut l’ajouter à leur décharge, mais il n’excuse pas tout. Bat For Lashes s’en va, on peut respirer, il faut à présent s’armer de patience. Malgré l’impatience.

Tandis que lentement le soleil disparaît derrière les murailles des Arènes, les tubes suspendus deviennent soudain incandescents, et quelques tintements synthétiques étranges retentissent : les Radiohead entrent en scène, détendus comme si rien n’était, certainement moins impressionnés que leur public en tout cas. Alors que, régulièrement, les concerts misent leur entame sur un morceau plutôt vif, les anglais caressent pour leur part doucement l’assistance, et dans le sens du poil. Le groupe n’assène pas, le groupe propose, et c’est à nous d’écouter, d’entrer dans le jeu, ou de rester sur le seuil. Reckoner, Weird Fishes/Arpeggi, le sol disparaît peu à peu sous nos pieds.

Bon sang, cette setlist… La totalité de In Rainbows sera jouée. Pour les autres, dans une remarquable équité, trois titres de Hail To The Thief, trois de Kid A, trois d’OK Computer, deux de The Bends. Les grands délaissés du soir sont Amnesiac, dont Radiohead n’exhumera que Pyramid Song, et surtout Pablo Honey, qui ne sera pas évoqué. Ce qui saisit, à la lecture du set, a posteriori du concert, c’est que le nombre conséquent « d’oubliés » ne laissât jamais la moindre amertume. C’est que Radiohead, en quinze ans de carrière, s’est forgé un répertoire d’une densité et d’une étendue inouïe. On pourrait croire, tant la réputation d’un OK Computer et son classement quasi-unanime parmi les plus grands disques de tous les temps sont prégnants, que le groupe s’y appuierait de toutes ses forces. Mais non, il n’en a pas besoin. Et les yeux plantés dans les nuages Nîmois, on réalise, il est grand temps, que chacun des disques successifs et succédant au magnum opus sus évoqué a acquis sa force propre, a su imposer et légitimer sa présence. Les titres proposés ce soir semblent de force égale et immense, et ceux qui se démarquent ne le font que pour nous broyer le cerveau de bonheur.

Et cette générosité… Il est une sorte de paradoxe dans la (les ?) prestation(s) scénique(s) de Radiohead : c’est cette débauche absolue d’énergie, cette conviction dans l’exécution de son talent, dirigée droit vers le public, mais sans que jamais, absolument jamais, ne se crée cette intimité recherchée par tant d’artistes par ailleurs. Façon Pink Floyd, un peu, en fait. Le groupe est là, comme dans sa bulle, et donne tout pour nous, mais ne tend pas la main. Et le décor renforce cette sensation que les cinq d’Oxford évoluent dans une tour d’ivoire aux vibrations palpables mais dont on ne saurait briser les murs. C’est cet état de tension, du groupe vers le public, et du public vers le groupe, sans que jamais il n’y ait contact entre ces deux flux, qui fait l’insoutenable électricité de ce spectacle. Hors quelques « bonjour » mal articulés, Thom Yorke ne s’approchera qu’une fois, oh, pas trop près, s’assiéra sur le bord de la scène, pieds dans le vide, et scrutera cette audience mentalement à genou sous les assauts de son génie, constatant les dégâts, satisfait, avec ce petit sourire qui semble dire : « alors, ça fait quoi d’en prendre plein la gueule comme ça ? » Mais sans agressivité, comme une complicité amicale distante. Et lorsque le groupe plante proprement Talk Show Host, il ne s’arrête qu’un instant, le temps d’un « hold on ! », le temps de reprendre ses marques, mais avec un naturel qui ne laisse jamais la porte ouverte au moindre malaise.

Et puis ce lieu… Plutôt amateur de fosses surchauffées, je nourrissais quelque appréhension à me trouver si haut dans les Arènes, si loin. Je me trompais. Etre si près du ciel, enveloppé dans cette musique grave mais pourtant aérienne, donnait cette sensation d’incorporalité, ce sentiment de n’être qu’un esprit dans le vent, au mieux un brin d’herbe sous les caresses d’Eole. Le silence religieux, impressionnant, qui se fît durant Exit Music participât largement de cette illusion de solitude apaisante. Seuls les frissons parcourant l’échine et dressant chaque poil lors des nombreuses envolées de gorge d’un Yorke particulièrement en voix rappelaient à l’existence physique, une sorte de chaud et froid vivifiant. Les murs séculaires et patinés donnent, eux, une solennité ainsi qu’une portée historique à l’évènement, il y persiste ce soir la vibration étouffée des combats qui n’y auront pas lieu, place à la beauté, cette invasion anglaise ne suscitera la levée d’aucun bouclier.

Les moments forts de cette soirée mémorable ? Il faut pour répondre assumer l’injustice d’une mémoire forcément trop sélective et d’un manque de place franchement frustrant. Pour ma part, There There, asséné avec une violence percussive inouïe me fit l’effet d’une explosion au ralenti, comme si tout s’embrasait lentement tout autour d’eux, atmosphère consumée, et ce public dont les chœurs densifiaient encore l’espace. Un véritable instant de transe comme il y en eut d’autres, certes. Les morceaux issus de Kid A sont, il faut les entendre live pour bien le réaliser, monstrueux. A tel point qu’on ne se souvient même plus comment on a pu être si déroutés à leur sortie de studio : The National Anthem, saturé, rendu étrange par des extraits de pubs et de diverses émissions radio (françaises, en plus) en guise de papier peint sonore, décolle pour ne plus jamais retomber. Je parlais de transe un peu plus haut, et dans ce domaine, c’est l’épileptique Idioteque qui remporte la palme, on étouffe et on souffre au débit apnéique de Thom Yorke. Enfin (pour Kid A), Everything In Its Right Place, tout en tension contenue, emporte l’adhésion générale à l’applaudimètre, pendant et après. J’ai déjà parlé d’Exit Music, inutile d’y revenir, c’était monstrueux, mieux vaut évoquer ses comparses No Surprises, qui fut, sans surprise, beau et doux, et Karma Police, joué juste avant le dernier rappel, et qui sonne un peu comme le cadeau consensuel sur lequel on se refuserait pourtant bien de cracher. Car pour galvaudé qu’il soit, Karma Police est un instant de communion. Cette chanson, selon les âges, fut soit une confirmation, soit la révélation du talent du groupe, mais en tout cas elle est encrée en chacun de nous comme peu de morceaux peuvent s’en vanter. Tout le monde a un souvenir lié à Karma Police. Jigsaw Falling Into Place, et là c’est un jugement tout personnel, est juste l’une des trois meilleures de tout leur répertoire, un titre qui s’est imposé immédiatement, installé de lui-même au firmament, une tuerie. Pour finir, il faut citer Planet Telex, le rappel des origines, le clou enfoncé, l’excellente conclusion pour une soirée de toute manière inoubliable. Mais quelle injustice, encore une fois, d’extirper ces quelques moments d’un concert où tout fut bon, et dont les moments les plus discrets ne furent jamais les moins merveilleux, loin de là.

Une fois dissipé le silence chamboulé qui se doit de suivre une telle prestation, respirations profondes et cigarettes, au dehors. A quelques pas, Mathieu confie qu’il a la sensation d’avoir vu ses oreilles purifiées. On ne saurait mieux dire.



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Setlist :

Reckoner
Weird Fishes/Arpeggi
Myxomatosis
All I Need
Pyramid Song
Nude
There There
The National Anthem
Faust Arp
Videotape
No Surprises
15 Step
Where I End And You Begin
Idioteque
Everything In Its Right Place
Street Spirit (Fade Out)
Bodysnatchers
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House Of Cards
Talk Show Host
Exit Music (For A Film)
Jigsaw Falling Into Place
Karma Police
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Bangers & Mash
Planet Telex