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The King of Limbs

The King of Limbs

Radiohead

par Sylvain Golvet le 5 avril 2011

1,5

Sortie le 28 mars (XL Recordings)

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Alors ça y est, depuis ce 28 mars The King of Limbs est sorti dans les bacs. Il est ainsi devenu un simple album avec ses huit morceaux et rien d’autre, et non plus une révolution numérique, un pont vers de nouvelles conditions de diffusion ou le symbole de la fin des grands majors du disque. Il est donc temps, avec le peu de recul que l’on a, de le juger sur pièce, sur ces huit titres et sur rien d’autre.

Ouch.

Sauf que de recul, il n’y avait pas forcément besoin. Comme à la première écoute, la dixième ou la quinzième mène au même constat lapidaire : MAIS QU’EST-CE QUE C’EST CHIANT ! Il existe des albums durs, qui ont du mal à se révéler aux auditeurs sans un peu de patience et de persévérance. Let England Shake, pour prendre l’exemple le plus proche de nous. Radiohead lui-même en a sorti des semblables. Ici c’est peine perdue : il ne vient aucune envie de gratter, de persévérer en sentant que le potentiel est là, tout proche et que l’illumination n’est plus très loin. Rien, nada, peau d’zob, les morceaux glissent sur la toile cirée de notre indifférence, sans être même mauvais ou insupportables.

Déjà, c’est la faute d’un tracklisting à la ramasse, où les morceaux se suivent et se ressemblent (Codex et Give Up The Ghost, presque semblables). La progression est laborieuse, coupée dans son vague élan par l’insupportable Feral. Suit Lotus Flower, clairement (et à l’unanimité) le meilleur morceau du disque, mais qui restera probablement dans les esprits grâce à cette perche tendue aux internautes « mèmeurs » que son clip constitue, avec les gesticulations pourtant pas si nouvelles de Thom. Puis vient Codex, qui aurait pu être un autre point d’orgue si cette belle ballade n’échouait pas sur un final abrupte qui ruine ses belles promesses.

Peu de choses à dire ensuite sur le reste : Bloom pourrait faire illusion, avec son rythme heurté et ses cuivres. Las, le titre fait du surplace. S’ensuit un Morning Mr Magpie confus. Et ce Little by Little, resucée paresseuse d’I Might be Wrong qui ne décolle jamais, parasité par un immonde son de couverts, comme si le morceau avait été enregistré entre le plat et le dessert. Pas la peine de se voiler la face. Les compositions, les mélodies, les arrangements, tout y est en fait assez pauvre.

Le groupe a beau avoir auparavant signalé sa présence de manière parfois discrète, concrétisant de belle manière les idées de Thom Yorke, jamais il n’a semblé autant effacé, voire absent. L’énorme travail d’arrangement aussi complexe que discret fourni sur OK Computer a disparu. De fait, la plupart des morceaux pourraient être joués par Thom Yorke seul, comme d’ailleurs il l’avait fait sur scène auparavant. Ce qui confirme bien l’impression d’entendre ici son deuxième album solo, et qui plus est inférieur au premier. Tout au plus, les parties de basse sont honnêtes, pourtant à peine sauvées par le mix.

Ce constat fait, on peut arguer que c’est là une démarche volontaire. The King of Limbs est-il pour Radiohead la poursuite du cheminement esthétique débuté sur OK Computer et poursuivi sur la paire Kid A/Amnesiac, à savoir l’abolition progressive de la frontière humain/machine (Fitter Happier, No Suprises), voire même l’effacement du groupe derrière sa musique (cf. la voix de Thom Yorke trafiquée en long et en large sur Kid A) ? Et à l’évidence, cet album est effectivement dans la veine plus radicale des albums précités plutôt que dans le pot-pourri stylistique plus ou moins réussi des deux opus le précédent.

Et en effet, il y a un peu de ça. Le groupe se détache en effet de plus en plus de sa musique, au point de ne plus sembler s’y intéresser. Pour la sortie en magasin, l’accent a été mis sur la distribution de leur journal. Thom Yorke annonce déjà sa future collaboration avec MF Doom. Jonny Greenwood continue sa carrière dans la bande originale de films et même le discret Phil Selway a sorti son album solo.Il ne s’agit peut-être pas d’un niveau strokesien, mais à l’évidence, l’idée de passer des mois et des mois ensemble en studio, à travailler des morceaux sous toutes les coutures n’a pas l’air d’être la priorité.

Ce qui peut se comprendre : la quarantaine passée, ces cinq garçons n’ont probablement plus envie de revivre les épreuves difficiles qu’ont été les enregistrements de chacun de leurs opus, qui furent, de leur propre aveu, systématiquement conflictuels et même quasi-fatals pour l’avenir du groupe. Alors que beaucoup de groupes explosent alors en plein vol, ici c’est la médiation qui paraît avoir pris le dessus : « Et si on se préservait plutôt ? Faisons un album pépère, sans pression, comme ça, à la fraîche, décontracté du gland. ». Tout cela n’est bien sûr que suppositions, mais c’est vraiment l’impression qui en ressort.

Sans parler de toutes les démarches de distribution (le court-circuitage des grandes enseignes, des labels), de communication (les journaux gratuits distribués dans le monde, le Thom roll’d) ou de gestion (les bilans carbone…), autant d’opérations et démarches dont les membres du groupe semblent investis avec sincérité et dévouement.

Ce recul aura surtout servi à relativiser la déception. Au final, ce n’est pas si dramatique si cet album est insignifiant. On n’a d’ailleurs jamais été aussi peu concerné par l’annonce de la sortie d’inédits, ou de cette éventuelle suite fantasmée (ce qui révèle bien l’avis que tout le monde a de ce TKOL). Cela démontre surtout qu’il est en fait temps pour Radiohead de muter, de laisser à ses membres le soin de faire vivre leur musique de leur côté. Et de faire de Radiohead, une entité, un symbole, un leader d’opinion dans cette industrie musicale à la peine. Même si on peine encore à distinguer sa descendance.



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Tracklisting :
 
1. Bloom (5:18)
2. Morning Mr Magpie (4:44)
3. Little By Little (4:31)
4. Feral (3:16)
5. Lotus Flower (5:04)
6. Codex (4:51)
7. Give Up The Ghost (4:54)
8. Separator (5:24)
 
Durée totale : 37:24