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Reign In Blood

Reign In Blood

Slayer

par Aurélien Noyer le 2 décembre 2008

Paru le 7 octobre 1986 (Def Jam)

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Tous les critiques sérieux vous le diront, le Reign In Blood millésimé 1986 de Slayer est le meilleur album de thrash-metal (ou de speed-metal... faisons fi des querelles terminologiques) de tous les temps. Ils rajoutent en général qu’il se classe également parmi les meilleurs albums de metal-tout-court de tous les temps. Il s’en suit souvent une évocation de son caractère brutal, des rythmes effrénés (210 bpm de moyenne) et de sa durée extrêmement réduite (29 minutes) qui renforcent l’intensité de la violence dégagée par la musique. Si vous tombez sur un critique anglophone, il évoquera peut-être les paroles, et en particulier celles de Angel Of Death et leur description des atrocités commises par le docteur Josef Mengele à Auschwitz. Dans tous les cas, l’emphase sera mise sur la violence et l’aspect éminemment transgressif de cette œuvre, voire sur son caractère intemporel. Bref, s’il fait bien son boulot de hiérophante de l’orthodoxie metal, le critique fera tout pour vous convaincre avec force périphrases des qualités quasi-transcendantales de Reign In Blood.

Pourtant, toutes les argumentations critiques ne peuvent aller contre l’empirisme scientifique et il faut donc parfois recourir à l’expérimentation pour découvrir un soupçon de vérité. Je vous enjoins donc à faire un test : dégotez-vous un échantillon d’une centaine de jeunes Homo Sapiens mâles d’âge compris entre 17 et 20 ans. Parmi ceux-ci, isolez la population susceptible d’écouter du metal, ils devraient être facilement repérables à leurs pantalons baggy déchirés, à leurs T-shirts noirs aux motifs sataniques, morbides et/ou macabres, voire à leurs sweat-shirts à capuche au nom de leur groupe préféré. En outre, les patchs cousus sur leur sac-à-dos peut également être un bon indicateur... et dans tous les cas, il est conseillé d’éliminer d’office les jeans slim. Maintenant que vous avez votre population de metalleux, débrouillez-vous pour vous débarrasser des individus qui connaissent déjà Slayer de façon à ne garder que ceux qui n’ont jamais entendu le groupe. Vous pouvez alors leur faire écouter Reign In Blood, observer attentivement leurs réactions et surtout recueillir leurs impressions.

Comme je me doute que vous avez autre chose à faire de votre temps que de mener des études socio-musicales, je vous livre le résultat : pour la plupart des sujets, Reign In Blood est un excellent album ; ils pensent le réécouter régulièrement et essayer de découvrir le groupe. Par contre, il n’y a eu quasiment aucune remarque sur un aspect particulièrement violent ou choquant...

Je sais ce que vous vous dites. « Ça fait deux paragraphes que cet abruti pipeaute sur une fausse étude sociologique et non seulement ça n’est pas crédible un seul instant, mais en plus je ne vois pas où ça nous mène. » Ce à quoi je rétorquerai que d’une part, mon baratin n’a pas besoin d’être crédible, puisque cette histoire de pseudo-étude a pour unique but d’illustrer de façon ludique mon propos et de rendre la lecture de cet article moins rébarbative - en conséquence de quoi, cher lecteur, tu es prié de faire preuve d’un peu plus d’humour - et que d’autre part, j’en serais venu au fait si l’on ne m’avait pas interrompu.

L’idée qu’étaient censés illustrer les paragraphes précédents est que, si Reign In Blood reste encore un des meilleurs albums metal enregistrés, le fait d’évoquer le caractère extrêmement violent ou choquant de cet album en 2008 relève de l’escroquerie intellectuelle, de la paresse éditoriale (la célèbre méthode « on reprend ce qui a déjà été écrit et on paraphrase ») ou d’une méconnaissance totale du paradigme metal, le « ou » étant bien entendu non exclusif.

En effet, feindre de s’extasier sur la violence de Reign In Blood, c’est ignorer un genre que cet album a justement engendré, à savoir le death metal. Il convient donc d’être honnête et de reconnaître que Slayer passe pour un groupe de bisounours à côté de la musique et de l’esthétique défendues par des groupes comme Cannibal Corpse, Morbid Angel ou Hate Eternal. C’est le corollaire direct du paradigme metal : une musique qui se veut transgressive n’a de cesse de dépasser les limites qu’elle découvre. Or en vingt ans, le metal a eu le temps d’aller bien plus loin que Reign In Blood ; d’ailleurs, Tom Araya, chanteur et bassiste du groupe, mettait bien en perspective cette évolution lorsqu’en 2006, il déclarait au Sun que « no one had heard anything like [Reign In Blood] before. In the twenty years since then, people have got more desensitized. What was over the top then might not be now. » [1] Et le guitariste Kerry King de confirmer en 2007 : « If you released Reign in Blood today, no one would give a shit. » [2]

Faut-il alors, suivant cette logique, voir en Slayer un groupe has-been, dépassé par tous les groupes qu’il a influencé ? Évidemment non, car ce serait passer à côté de qui fait la particularité du groupe et qui donne à Reign In Blood son caractère véritablement unique. Il faut donc établir la propriété suivante.

Propriété 1 : Slayer est le groupe décrivant au mieux le mouvement asymptotique du metal « traditionnel » vers une musique toujours plus agressive.

Corollaire : Soit \Delta la droite séparant le metal traditionnel de tous les types de metal extrême (death-metal, grind-core, etc...) et soit f la fonction décrivant le mouvement décrit dans la propriété 1, alors \Delta(Reign In Blood) - f(Reign In Blood) définit la notion de quantum musical, c’est-à-dire la plus petite différence musicale possible.

Ah ah... Je vois avec jubilation qu’on fait moins les malins face à une formulation un tantinet scientifique. Je serais toutefois bon prince et je vais donc tenter d’expliciter ma pensée par une méthode qui, si elle n’est pas aussi rigoureuse que la précédente, sera un peu plus compréhensible... d’autant que j’entends déjà les plus cartésiens d’entre vous railler mes ambitions pseudo-scientifiques : « Ah ! Mais qu’est-ce que c’est que ce baragouinage ? Il se veut rigoureux et il ne définit même pas les termes qu’il emploie. Metal »traditionnel« ou »extrême« , quelle est la différence ? »

Comme il me serait difficile de leur donner tort, je vais donc commencer par exprimer le postulat de mon raisonnement, qui consiste à dire que ce qui fait la différence entre le metal traditionnel et le metal extrême, c’est la présence ou non de sens. Ce postulat a sa source dans la constatation du caractère toujours plus trangressif du metal, dans l’observation du fait que depuis les ancêtres (dont certains ont fourni une inspiration plus esthétique que musicale, cf. Alice Cooper & co...), il y a dans l’esthétique metal une volonté de choquer, d’évoquer les tabous (la mort, la maladie, le sexe, l’Holocauste) de la manière la plus crue qui soit. Or la capacité d’une musique à choquer, à être transgressive, vient avant tout de son contexte culturel. Hors de ce contexte, il n’y a plus de tabous et donc plus de sens (au sens linguistique du terme) à la transgression. Suivant ce principe, on peut distinguer le metal traditionnel dont le principe est de questionner les tabous sans les franchir et le metal extrême où les tabous sont abolis, où tout est permis tant en termes musicaux qu’esthétiques. C’est tout le paradoxe du metal : à partir du moment où on passe outre les tabous, on perd en pertinence et on tombe dans le grand-guignol, le gore, l’outrance.



[1Personne n’avait jamais entendu quelque chose comme [Reign In Blood]. Depuis une vingtaine d’années, les gens sont devenus de moins en moins sensibles. Ce qui était alors extrême pourrait ne plus l’être maintenant.

[2Si on sortait Reign In Blood aujourd’hui, tout le monde s’en foutrait.

[3Si on fait un couplet deux ou trois, on commence déjà à s’ennuyer.

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Track-listing :
 
1. Angel of Death (4:51)
2. Piece by Piece (2:02)
3. Necrophobic (1:40)
4. Altar of Sacrifice (2:50)
5. Jesus Saves (2:54)
6. Criminally Insane (2:23)
7. Reborn (2:11)
8. Epidemic (2:23)
9. Postmortem (3:28)
10. Raining Blood (4:14)
 
Durée totale : 39:09