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Sex Magik (Histoire de Lilith Von Sirius)

Sex Magik (Histoire de Lilith Von Sirius)

Jad Wio

par Emmanuel Chirache le 8 janvier 2008

3

Paru en octobre 2007 (Discograph)

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Sex Magik... Contrairement aux apparences, nous ne sommes pas en présence d’un album des Red Hot Chili Peppers qui aurait subi l’ablation de son fidèle Blood Sugar. Non, il s’agit de la dernière livraison de Jad Wio, un duo français créé dans les années 80 et dont la marque de fabrique s’appelle lubricité. A tel point que le groupe ferait presque passer Marilyn Manson pour Geneviève de Fontenay. Glams, dandys, décadents, sadomasos, zoophiles, les épithètes les plus curieux et sulfureux circulent sur le groupe. Pour un peu, on les écouterait sous les draps en cachette, à la lueur d’une lampe torche. Il est vrai qu’on s’imagine difficilement passer leur discographie un soir de réveillon en famille. On évitera notamment de faire écouter à sa belle-mère le classique Ophélie. En effet, dans un climat malsain et sur une mélodie délicieusement glaciale, cette chanson raconte l’histoire d’une call-girl zoophile. Entre deux tranches de foie gras, super pour l’ambiance. Il n’empêche, Jad Wio représente l’une des raisons de s’intéresser au rock français. Un truc lascif, sexy, trouble, une musique du même acabit qui s’écoute dans les alcôves interlopes de notre perversion, avec pour déguisement une cape et un masque vénitien à la manière des personnages de Eyes Wide Shut. Grâce à Jad Wio, l’auditeur vit une expérience similaire à Tom Cruise dans le film de Kubrick : excité, mais pas vraiment à sa place non plus.

Du cul, donc. Beaucoup de cul, du cul à vous en dégoûter, une overdose de cul. Nouveau prétexte à une débauche de fesses, la vie de la libertine et artiste Diana Orlow a inspiré tous les textes de ce disque, certains reproduisant même des écrits de la poétesse polonaise. Et quels écrits ! la fille - décédée à 26 ans - est réputée pour la violence crue des saynètes qu’elle invente. A vrai dire, cette prose n’a pas grand intérêt au-delà des cercles libertins, dont la conception de l’art échappe par ailleurs à tout contrôle rationnel. Exemple avec ce Sans Début Ni Fin glauque sur lequel Denis Bortek récite à la première personne l’expérience d’une prostituée SM : « Tu m’avais attachée sur le tronc d’arbre. Pendant la journée deux types sont entrés, je ne savais pas qui ils étaient. Ils ont d’abord fouetté mon cul, puis l’un d’eux m’a prise. Mon derrière était sec, ça faisait mal, et l’autre prenait ma gorge, ça a duré si longtemps. Ils m’ont prise comme une poupée, j’avais peur. » Sans l’ajout des guitares et du piano - dont les notes évoquent la bande son de Eyes Wide Shut, le texte aurait l’allure d’un banal roman pornographique. Au lieu de cela, Jad Wio parvient à conférer à cet ensemble une dimension inquiétante qui dépasse le cadre purement sexuel pour devenir autre chose, exactement comme dans l’œuvre de Kubrick.

Globalement, Sex Magik se veut résolument glam, et même rock’n’roll sur les excellents Les Habitudes N’Existent Pas ou Je Déconne dont les riffs pourraient être signés des Eagles Of Death Metal. Grosses guitares, tempo fait pour frapper dans ses mains, refrains efficaces - en français !, paroles salaces, tout est bon dans le cochon. Avec Das Ist, Jad Wio renoue provisoirement avec ses amours punk/new wave qui verse dans les synthés froidement sexy et l’hommage gainsbourien (« une poupée désir, une poupée de zan / une poupée de vice, une poupée de sang... timent »), le tout à coups de guitares martiales. La plupart du temps, Kbye parvient d’ailleurs à créer des riffs entêtants qui n’ont rien à envier aux anglo-saxons comme sur Sauvage, autre réussite malgré des accents Axel Bauer période Eteins La Lumière. Parfois hélas, le compositeur tombe dans la facilité avec Mademoiselle D, Avalanches, Loups ou Barbèlô, autant de titres vains. Dans ces cas-là, la voix de Bortek, qui donne habituellement du relief aux chansons, peut s’avérer horripilante à l’envi. Vers la fin de l’album, 666 Magik relève le niveau de fort belle manière et confirme la stature de groupe culte de Jad Wio.

Dernier morceau, ... L’Histoire referme le livre des aventures de Lili Von Sirius alias Diana Orlow, en reprenant les paroles de Das Ist dans une version épurée délectable. Ici encore, la magie Jad Wio opère, faite de décadence chic et lettrée, une alchimie qui rend le groupe unique en son genre dans le paysage musical français. Un halo de soufre et de mystère entoure son univers, autrement plus déroutant que les cris satanistes d’un groupe de death metal. Et l’on chercherait en vain l’équivalent aujourd’hui d’une chanson telle que ce génial Ophélie de 1989, où le fantasme esthétisé nous renvoie plus sereinement vers notre propre sexualité, dans la même démarche que Eyes Wide Shut, le chef d’œuvre de Stanley Kubrick évoqué plus haut. Après tout ça, Marilyn Manson peut bien tenter de s’enfoncer le micro dans les sphincters, il ne fera jamais que s’approcher de Max Pecas ou John B. Root.



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Tracklisting :
 
1- Das ist… (3’43")
2- Les habitudes n’existent pas (3’33")
3- Aiwass (3’27")
4- Sauvage (3’15")
5- Je déconne (2’58")
6- La monnaie vivante (3’22")
7- Mademoiselle D (3’20")
8- Avalanches (3’36")
9- Loups (3’08")
10- Barbèlô (4’18")
11- Sans début ni fin (3’10")
12- 666 Magik (3’42")
13- … L’histoire (3’49")
 
Durée totale :45’30"