Films, DVD
Sucker Punch

Sucker Punch

Zack Snyder

par Aurélien Noyer le 1er avril 2011

Zéro

Sorti en France le 30 mars 2011. Disclaimer : cette chronique contient des spoilers.

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Dès le départ, c’était foireux : Zack Snyder, le réal qui avait transformé 300, la splendide ode à l’honneur et à la gloire de Frank Miller, en film de beaufs en slip et avait écrasé lourdement les ambiguïtés de Watchmen jusqu’à produire une fin en forme de contre-sens total avec l’œuvre d’Alan Moore, débarquait avec une création personnelle, son premier film qui n’était pas une adaptation, une histoire de jeune fille enfermée dans un asile psychiatrique qui essaie de s’en échapper en imaginant vivre des aventures incroyables.

Même si le pitch ressemble à une célèbre pub pour Prince de Lu, même si j’avais remarqué la propension de Snyder à mal utiliser ses effets de réalisation préférés (notamment des ralentis totalement hors de propos), je gardais naïvement l’espoir que, délivré du poids d’œuvres trop complexes pour ses capacités, Snyder proposerait un grand n’importe quoi décomplexé et bourrin, régressif et bordélique, mais au moins amusant à regarder...

Malheureusement, ce n’est même pas le cas. Sucker Punch est un film indigent à tous les niveaux.

Niveau scénario, premièrement... Le film commence par l’histoire de Babydoll qui se retrouve en hôpital psychiatrique suite à la mort de sa mère et son vilain beau-père. Celui ci, voulant éviter qu’elle révèle qu’il n’est pas gentil, paie un infirmier pour la faire lobotomiser. C’est alors que, dans l’esprit de Babydoll, l’hôpital devient un cabaret/bordel et le médecin qui doit venir dans cinq jours pour la lobotomiser devient le premier client qui la déflorera. Après tout, pourquoi pas... C’est une idée qui en vaut bien une autre, à partir du moment où on sait la défendre... sauf qu’à aucun moment, Snyder n’essaiera de justifier ou même d’utiliser ce parallèle. Ce qui se passe dans le bordel aurait très bien pu se passer dans l’hôpital psychiatrique sans qu’on ne change rien à l’histoire ou aux interactions entre les personnages. Seul reste un parallèle entre la défloration et la lobotomie par insertion d’une pointe en métal le long du nerf optique, dont je cherche encore le sens profond.

Mais revenons-en à notre cabaret/bordel. Babydoll se rend compte qu’en dansant, elle a la possibilité d’envoûter et de captiver les hommes présents mais également de partir dans des mondes imaginaires où se trouvent les clés de son évasion. Ça a l’air d’une bonne idée, dit comme ça, ça pourrait se prêter à de jolis croisements entre fiction et réalité... sauf que là non plus, Snyder n’exploite en rien son idée. Dans les faits, Babydoll doit récupérer le plan du bordel, un briquet pour déclencher un incendie, un couteau pour se défendre et le passe qui ouvre toutes les portes et pour cela, son plan est de distraire les hommes en dansant pendant que ses amies leur font les poches.

Or plutôt de nous montrer les danses de Babydoll et le pick-pocket de ses amies, Snyder nous projette dans des mondes imaginaires où les cinq amies doivent récupérer l’objet en question. Et là où le bât blesse, c’est que les mondes où l’on nous projette n’ont absolument aucun rapport avec la situation et sont scénaristiquement totalement aberrants. En quoi la réussite des filles dans leurs missions imaginaires a-t-elle un impact sur le vol des objets ? Pourquoi alors que Babydoll danse face au tenancier du bordel dans la salle de danse nous montre-t-on des tranchées où les cinq filles affrontent des soldats allemands zombies à vapeur (je n’invente rien) ? Quelle est la logique entre une danse sur scène face au maire et le fait de dégommer des orcs et un dragon au fusil d’assaut dans un château-fort ? Y a-t-il un lien entre essayer de dérober un couteau au cuistot dans une cuisine dégueulasse et essayer de récupérer une bombe dans un train en fracassant des robots ?

Snyder ne semble même pas se poser la question, il ne fait pas le moindre effort pour que son scénario tienne debout, comme si la possibilité d’exprimer ses délires visuels lui suffisait. Il se désintéresse de son histoire jusqu’au twist final, lorsque Babydoll se rend compte que ce n’est pas elle l’héroïne de l’histoire, ce n’est pas elle qui doit s’évader mais une des filles de son équipe. Or les personnages des cinq filles sont tellement mal caractérisés tout au long de l’histoire qu’il est impossible de s’attacher à elles. Lors des séquences d’actions, elles sont interchangeables et bourrinent indifféremment ; lors des séquences dans le bordel, elles se réduisent à un trait de caractère permettant de parfois de faire avancer l’histoire à un moment donné [1], puis chouinent le reste du temps. Dès lors, que ce soit Babydoll ou une autre qui s’évade, qu’est-ce que ça change ? Et pourquoi Sweet Pea plutôt qu’Amber ou Rocket ? Va savoir... De toute façon, arrivé à ce moment de l’histoire, je n’en avais plus rien à taper.

Vu l’inanité complète du scénario, quid du visuel ? Et bien, Snyder a visiblement pris ses lacunes d’écriture comme une raison pour s’en donner à cœur-joie sur les images... Logique... Lorsqu’on n’a pas d’histoire à raconter, on peut se passer des règles cinématographiques qui aident le public à suivre la narration. Mais la conséquence avec Snyder, c’est une laideur incroyable des images : on s’aperçoit vite que, sans justification narrative, il est impossible pour le spectateur de s’impliquer dans un gros plan soudain ou dans un ralenti, qui apparaissent dès lors totalement ineptes... sans compter que les couleurs et les lumières sont d’un mauvais goût sans bornes. Voilà qui finit d’ôter tout intérêt aux séquences dans le bordel...

Il ne reste alors que les séquences de combats... qui sont elles aussi ratées. En terme de design, Snyder manque cruellement d’imagination : ses soldats allemands zombies à vapeur sont pompés sur les Panzer de Jin-Roh, ses orcs sortent tout droit du Seigneur des Anneaux, son dragon vient de Beowulf et ses robots sont des copies de ceux de I, Robot. Et pour faire un petit parallèle, David Bowie disait que la grande force de son guitariste Mick Ronson était que chacun de ses soli contenait une mini-chanson à part entière... Or, en terme de cinéma, le principe est le même : une séquence d’action doit contenir une mini-histoire avec ses moments de tension et de relâchement, créés par la chorégraphie des personnages et les choix de cadrages, de mise en scène et de montage du réalisateur.

Ce n’est pas le cas dans Sucker Punch : Snyder semble penser que filmer n’importe comment un coup de poing au ralenti suffit pour impressionner le chaland, sans qu’il soit nécessaire de préparer visuellement ce coup de poing, d’en faire l’apothéose d’une action, de permettre au public d’en ressentir toute la violence. Alors forcément, dépourvues de toute rigueur cinématographique, de toute réflexion sur la mise en scène, de toute recherche de l’effet maximum, bref de ce qui devrait être l’obsession d’un réalisateur lorsqu’il créé une scène d’action, les séquences « bourrines » de Sucker Punch tombent totalement à plat et ne provoquent qu’un gros ennui renforcé par des ralentis snyderiens particulièrement ramollos.

Au final, le seul intérêt du film se dessine en creux : Snyder montre par le mauvais exemple la profonde décorrélation entre le sujet et sa représentation cinématographique et à quel point le travail du réalisateur est de faire concorder sujet et représentation. Avec Sucker Punch, la paresse de Snyder rend barbant un combat contre un dragon qui ne demandait qu’à être épique ; de même, elle désexualise complètement un quintet de demoiselles qui auraient dû faire exploser les braguettes de tous les ados de la salle... un comble pour un film qui se vendait comme sexy et bourrin.

Et si vous vous demandez ce que cet article vient faire sur un site généralement dédié au rock, il faut savoir que la bêtise et le mauvais goût de Snyder n’ayant pas de limites, même la bande-son est atroce. Partant du principe que son héroïne rêve et se bastonne, il a visiblement trouvé malin de vouloir caser des chansons dont les titres et les thèmes viendraient lourdement souligner ce principe : on a donc droit à Sweet Dreams (Are Made Of This), Army Of Me, Where Is My Mind ?, White Rabbit, Search And Destroy, Tomorrow Never Knows... Problème : chacune de ces chansons a un style bien particulier et ne s’intègre pas vraiment à un film comme Sucker Punch. Pas grave !!! Snyder a utilisé des reprises/remix à bases de basses bourrines et d’effets electro-emo... Après avoir commandité le massacre de Desolation Row par My Chemical Romance pour le générique de Watchmen, il illustre son pire film en violant à sec Pixies, Jefferson Airplane, Stooges et Beatles... this time, it’s personal !!!



[1Et encore pas toujours... qui peut me dire l’intérêt de montrer qu’Amber n’a pas vraiment confiance en elle ?

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