Sur nos étagères
The Crane Wife

The Crane Wife

The Decemberists

par Béatrice le 20 février 2007

4,5

paru le 29 janvier 2007 (Capitol / EMI)

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Difficile de savoir exactement d’où sortent les Decemberists. Enfin, non, bien sûr, d’un point de vue purement géographique, la tâche n’est pas trop ardue : ils sortent de Portland, Oregon, comme une joyeuse pelletée de ces groupes américains hâtivement fourrés dans le tiroir « indie » du Grand Classeur du Rock (tiroir qui d’ailleurs n’a pas beaucoup de cohérence et encore moins de sens, surtout quand les étiquetés se piquent d’aller signer des contrats avec des majors, ce qui arrive généralement quand, amadouée par deux ou trois albums, la reconnaissance daigne pointer le bout de son nez). Pas de quoi botter un chat, mais il faut aussi reconnaître que savoir ça ne fait pas franchement avancer le schmilblick, parce qu’un groupe indie basé à Portland, ça peut être Elliott Smith comme ça peut être les Dandy Warhols. Se repose donc la question initiale, à savoir, d’où sortent ces fichus Decemberists, à la fin ? Et là, forcément, la réponse va demander plus de temps, de développements tortueux et de métaphores hasardeuses, bref un peu plus de réflexion et de concentration (il faut avouer que jusque là, le travail n’avait pas été trop éprouvant).

Alors, en premier lieu et avant tout, les Decemberists sortent du terreau fertile que laboure sans cesse l’imagination de Colin Meloy, leur chanteur, guitariste, songwriter, et leader à lunettes. Colin Meloy a une gueule d’étudiant en lettres un peu timide, le genre qui ne sort pas souvent la tête de ses bouquins et le reste de son corps du confortable fauteuil en velours poussiéreux qui trône dans la vaste bibliothèque familiale. Pour ce qui est de la timidité et des longs après-midi de plongée en apnée entre les pages jaunies de gros livres, il faudra probablement pointer ailleurs, mais il n’en reste pas moins que Colin Meloy, qui fut, en son temps, étudiant en lettres (en « creative writing » pour être précis), doit beaucoup aimer les livres et les histoires qu’il peut y dénicher, et dont il s’empresse de planter les fruits et graines dans le terreau fertile su-mentionné. À force de soins et d’attention apportés à ces futurs germes avec l’aide de ses acolytes musiciens, finissent par pousser et éclore des chansons atypiques, comptines sauvages faisant fi des codes et conventions du milieu que le groupe sait domestiquer et apprivoiser avec de plus en plus d’agilité au fur et à mesure que le temps passe et que leur jardin aux merveilles croît et prospère. Fidèle au credo selon lequel l’intérêt d’une chanson n’est pas de raconter sa vie ou de peindre ses états d’âmes (ce qui condamne au génie ou à sombrer dans le topos), mais de raconter une histoire en revêtant la peau de ses protagonistes, Colin Meloy change de costume à chaque titre, et prête sa voix aux péripéties qu’endurent ses différents avatars ; le groupe suit, brodant des enluminures pop autour de ces textes baroques truffés de jolis mots vieillis, bizarres ou incongrus, et, pour parachever l’affaire, les pochettes sont agrémentées de mains de maître par Carson Ellis, ce qui fait de chaque album des Decemberists un drôle d’hybride entre livre de contes illustrés et recueil de popsongs colorées.

Pour leur quatrième LP, les Decemberists ont décidé de renforcer encore un peu cette inflexion, et d’assumer pleinement leur vocation de troubadours. Colin Meloy est allé faire un tour dans le puit d’idées de sa bibliothèque et est revenu avec un plein seau de trames et de drames. À en juger par les chansons qu’il en a minutieusement extraites, il a relu Shakespeare, s’est passionné pour l’histoire contemporaine irlandaise et est tombé amoureux des contes zen japonais, à tel point qu’il a décidé de baptiser son disque d’après l’un deux, et qui plus est d’en faire la pièce maîtresse de l’album - pièce en trois actes, dont le troisième est celui qu’on est invité à entendre en premier, selon les principes de la narration régressive. The Crane Wife, en français l’épouse grue, raconte l’histoire d’un homme, qui, tombant sur une magnifique grue blessée gisant dans la neige, entreprend de la soigner jusqu’à ce que, guérie, elle prenne son envol... Pour réapparaître quelques jours plus tard sur son seuil, sous la forme d’une jeune fille, et demander à l’épouser. Le couple ne roulant pas sur l’or, la femme va offrir de tisser une étoffe des plus magnifiques qui soient ; la tâche l’épuise, mais s’avère lucrative, et l’appât du gain amène le mari à en demander toujours plus à sa femme, qui elle s’affaiblit de jour en jour. Trouvant qu’elle travaille trop lentement, il finit par glisser un œil dans le grenier où elle s’affaire, et surprend la grue, en sang, qui tisse à partir de ses propres plumes - qui, apercevant son mari, s’envole par la fenêtre, s’effondre dans la neige et y rend son dernier souffle.

Le triste dessein de ce mariage condamné par l’avidité a apparemment touché nos troubadours, qui se sont approprié le conte pour le restituer fidèlement. Mais se contenter d’un concept-album axé sur cette histoire eût été trop simple, et les révolutionnaires de décembre refusent l’excès de simplicité (il vaut mieux, quand on aime les chansons dépassant largement les dix minutes). Ils ont donc rajouté à cette première pièce éponyme en trois chapitres une seconde, intitulé The Island, qui déroule ses trois mouvements en douze minutes et quelques et revisite en trois tableaux la Tempête de William Shakespeare, l’agrémentant de clavier rutilants, de guitares éclatantes et d’une foultitude d’instruments plus ou moins inattendus qui s’emballent de concerts en grandes vagues étourdissantes avant de s’apaiser pour laisser se susurrer quelques mots cruels et meurtriers. Le navire aurait pu s’égarer en louvoiements sinueux dans les écueils de la démesure et de la grandiloquence, chavirer puis sombrer dans les abîmes de la lourdeur et de l’ennui, mais le capitaine Meloy sait où il va et a suffisamment écumé les chants de marins pour connaître parfaitement les humeurs des vents et les douleurs de la mer, on peut donc lui faire confiance pour effectuer les manœuvres les plus délicates avec agilité, subtilité et fluidité, et pour s’en tirer admirablement sans avoir l’air de s’être donné du mal.

Or, qui sait guider son équipage à travers les récifs le connaît assez pour s’arranger pour qu’il brille avec autant d’éclat dans des exercices moins périlleux et moins tape-à-l’oeil, mais ne demandant pas moins de coordination et de dextérité. On pourrait craindre qu’il surestime les vertus de ces talents et en oublie les risques de l’emphase et du lyrisme exacerbés, sauf que les Decemberists n’exacerbent pas tant que ça, en tout cas pas plus qu’il ne le faut, et qu’après tout le boulot du conteur est d’en rajouter des tonnes pour captiver son auditoire et l’abreuver des merveilles qui brodent ses histoires sans laisser planer une seconde l’impression qu’un pan trop important du voile qui masque la caverne aux fantaisies est resté abaissé ; il faut bien y faire croire, un peu, à ses histoires, et ça ne se fait pas sans un minimum de conviction et d’implication - quitte à parsemer ses chansons de dialogues élaborés ou de métaphores de derrière les fagots et à dépoussiérer le vieil Anglais. Alors Colin Meloy a misé sur la grandiloquence maîtrisée et l’extravagance lettrée pour tailler à ses chansons l’envergure qui leur permet de s’envoler gracieusement. Il ne lui reste plus qu’à changer de costume (ou feindre d’en changer en utilisant à bon escient l’orientation des rayons de lumières et les nappes d’ombres) et à se glisser d’un narrateur à l’autre en slalomant entre les décors et les époques. À peine revenu de l’île de Shakespeare, le voilà étendu dans une plaine américaine défigurée en champ de bataille par les déchirement de la Guerre de Sécession, jouant le soldat mourant qui unit une dernière fois sa voix à celle de sa fiancée, incarnée par Laura Veirs.

Quelques quatre minutes après, la troupe transpose Roméo et Juliette dans un San Francisco (plus ou moins) moderne et trousse un couplet irrésistible qu’on adouberait sans hésiter comme hymne pop s’il ne parlait pas de « sang encore chaud sur le sol » et de « faire brûler la ville entière ». Le chanteur invoque sa muse pour chanter le crime parfait au rythme de claviers syncopés avant que des guitares toutes aussi syncopées mais un tantinet plus anxieuses ne viennent marteler l’annonce du déferlement de la guerre et de son cortèges de destructions et de famines. On sera prévenu, chez les Decemberists, les meilleures histoires se finissent mal, de préférence dans le sang, la sueur et les larmes, et on serait bien inspirés de ne pas trop critiquer et de rester bien sages, parce que, nous susurrent-ils, autrement, les Bouchers de Shankill, gang de protestants irlandais connu pour ses massacres sanglants de catholiques et apparemment reconvertis en Pères Fouettards d’élite, nous rendront visite en pleine nuit et n’hésiteront pas à nous étriper tout crus. Eh oui, le monde est cruel, et les contes aussi, c’est ainsi. Même la pimpante Summersong, qui fleure la brise qui caresse la mer tiède, les longues veillées paisible et l’insouciance estivale et bouscule doucement mais sûrement la longue file des concurrentes à son titre pour se retrouver dans les premières, n’échappe pas à l’ombre morbide qui plane et a le bon goût de se conclure sur l’évocation des marins morts qui s’enfoncent lentement vers le sommeil éternel dans les eaux bleues d’une baie ; tout ça sur un canevas léger tissé de mélodies riantes et de choeurs nonchalants, on ne laissera pas l’horreur vaincre. Et l’horreur ne vaincra pas, après tant de tragédies, l’album se conclue sur une invitation à écouter le son des bombes s’effacer qui clôt un Sons & Daughter (enfin) optimiste et (toujours) conquérant.



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Tracklisting :
 
01. The Crane Wife 3 (4’18’’)
02. The Island : - Come And See - The Landlord’s Daughter - You’ll Not Feel The Drowning (12’26’’)
03. Yankee Bayonet (I Will Be Home Then) (4’18’’)
04. O Valencia ! (3’47’’)
05. The Perfect Crime #2 (5’33’’)
06. When The War Came (5’06’’)
07. Shankill Butchers (4’39’’)
08. Summersong (3’31’’)
09. The Crane Wife 1 & 2 (11’19’’)
10. Sons & Daughters (5’13’’)
 
Durée totale : 60’10’’