Concerts
The Decemberists

Paris (La Maroquinerie)

The Decemberists

Le 22 février 2007

par Béatrice le 13 mars 2007

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Depuis octobre qu’il était annoncé, ce concert, on avait eu le temps de s’y préparer, de s’impatienter, de le fantasmer ; on avait eu le temps de bien digérer le dernier opus des troubadours américains et ses histoires de grues tisserandes, d’îles merveilleuses et de noyades, et de s’imaginer une magnifique mise en scène, digne de l’ambition des chansons et de l’envergure des musiciens, qui transpose les fables en saynètes et les narrateurs en conteurs. Le dernier né de nos Décabristes du XXIème siècle était plus que prometteur, et leur tournée déroulait ses écailles et ses anneaux sur les cinq continents et à travers les sept mers depuis plusieurs mois déjà, on pouvait donc espérer un show bien rodé, efficace, avec une jolie setlist et un groupe soudé. Et puis il faut dire ce qui est, le souvenir du dernier passage parisiens du groupe et de sa monumentale performance dans une Boule Noire enchantée hantait encore et toujours les esprits des maheureux qui y avaient assistés - sans avoir réussi, pour la plupart, à jamais s’en remettre totalement.

Mais, force est de reconnaître que le but de cet article n’est pas de se complaire dans une vague nostalgie et de se repaître de l’évocation d’un souvenir, si excellent soit-il, on s’efforcera donc de ne pas aller plus loin et d’éviter le compte-rendu périmé et redondant (le concert à la Boule Noire en question ayant déjà été chroniqué ici-même...). N’empêche que ce n’est pas la performance à la Maroquinerie qui le fera oublier. Pas que ce fût un mauvais concert, ça non. Bien rodé, efficace, avec une jolie setlist, tout comme on pouvait s’y attendre et tout comme on s’y attendait. Sauf que ce soir, la magie, l’étincelle, ce truc indéfinissable qui fait qu’un concert n’est pas juste bien rodé, efficace, avec une jolie setlist, mais ébouriffant et euphorisant, semblait être restée sur le bord de la route ou dans la chambre d’hôtel, ou tout du moins s’être pas mal consumée et épuisée par rapport à la dernière, ce qu’on comprendra et excusera aisément au vue de la longueur de la tournée qui devait s’étirer depuis facilement 4 ou 5 mois.

La Maroquinerie ne sera donc qu’une étape parmi d’autres, beaucoup d’autres, pour Colin Meloy et sa bande. La salle est déjà bien remplie quand commence la première partie, malgré l’exclusion systématique des cigarettes et autres fumigènes entérinée par la nouvelle année, et soigneusement appliquée ici. Il n’y aura donc aucun masque de fumée pour venir brouiller les silhouettes des membres de Lavender Diamond, qui fait sa dernière ouverture pour les Decemberists ce soir. Drôle de groupe d’ailleurs : un claviériste aux allures de physicien perdu dans un espace intersidéral et titillé par une poignée de neutrinos taquins et un contrebassiste avec de grandes tresses de Cherokee accompagnent une chanteuse qui semble sortir tout droit de la scène finale de Little Miss Sunshine et ponctue ses chansons de grand sourires enfantins et autres « Thaaaank you so much » surjoués. Musicalement, ça rappelle vaguement le folk néo-ingénu de CocoRosie ou les ballades de Jenny Lewis, version mignonne, très mignonne, très très mignonne - à la façon petite fille qui chante des historiettes d’amour naïves et candides, sauf que c’est plus vraiment une petite fille qui chante (pas toujours parfaitement juste), minaude et sourie plus large que son visage. Alors c’est mignon, et puis... c’est mignon, dans toutes les nuances dont on peut envisager de teinter ce terme (mièvre... attendrissant... amusant... niais... joli... ridicule... innocent... enfin, mignon quoi), mais pas de quoi vous convertir une poule au satanisme, c’est sûr.

Notre diamant couleur lavande fini par s’en aller briller en coulisse, et on s’aperçoit que la salle s’est décidément encore plus remplie pendant les quelques quarante minutes de la première partie, ce qui, pour un concert qui affiche complet depuis plusieurs semaines, n’est après tout pas fondamentalement surprenant. Ca parle, français (un peu), américain (beaucoup), allemand aussi, et ça s’entasse en attendant ,plutôt moins que plus, patiemment que les trente-six claviers, accordéons, violons, contrebasses et autres machines à musique en tout genre des Decemberists soient à leur aise sur la petite scène de la Maroquinerie. Rituel habituel, les lumières s’éteignent, une vague mélopée s’élève et... et personne n’arrive sur scène ; en lieu et place de musicien, un Monsieur Loyal désincarné nous interpelle depuis les amplis et invite chaque spectateur à se présenter à son voisin (en dix mots, grand maximum, s’il vous plaît) et à admirer l’architecture (ô combien admirable il est vrai) de la salle qui a la bonté de les accueillir avant de de finalement annoncer le groupe qui daigne enfin investir la scène, et commencer son set de la même façon que son dernier album, à savoir via un enchaînement savamment orchestré de The Crane Wife 3 et du triptyque shakespearien The Island. C’est beau, c’est maîtrisé, c’est fluide, ça coule tout seul, sans aucun dérapage, et, fait suffisamment rare pour mériter d’être signalé, le son est absolument parfaitement impeccablement excellent.

Bref, quiconque attendait de ce concert de bonnes chansons servies avec brio et aisance, sans réels écart avec les versions, en aura amplement pour son argent. En revanche, quiconque attendait d’entendre une des longues tirades délirantes fourmillant d’anecdotes dont Colin Meloy a le secret devra, semble-t-il, se serrer un peu la ceinture, et se contenter (pour l’instant en tout cas) de guetter les ombres de sourires qui pourraient effleurer les lèvres du chanteurs - et encore. Il n’y a pas de fausses notes ni de plantages dans les textes, mais tout ça a l’air tellement mécanique et automatique que c’ets le contraire qui aurait surpris : Colin Meloy récite son texte, parce qu’il faut bien le faire, et il le récite très bien, parce que c’est quelqu’un de doué et de sérieux, mais là tout de suite, ça n’a pas l’air d’être la chose qui l’enchante le plus au monde. Le batteur peut faire le clown derrière, ou la violoniste tenter de prendre la parole pour taquiner le chanteur, rien à faire, ils n’en tireront rien d’autre qu’un vague « Blah blah blah ! » marmonné dans le micro, sans un regard vers la salle, et puis il enchaîne - pas avec les plus mauvais titres du groupe, d’ailleurs, au contraire, et même si le chanteur a l’air de s’ennuyer, ou en tout cas d’être crevé, tout ça reste de très haut niveau et pas ennuyeux pour un sou.

We Both Go Down Together/The Engine Driver/Billy Liar, ç’aurait pu être un quart d’heure musical inoubliable, ce sera juste le plaisir d’entendre à la suite trois excellentes chansons jouées sans anicroches. Là, on doit toucher au 30 voire 45 minutes de concert, et, si la violoniste n’avait pas accaparé le micro 30 secondes, les seuls mots qui auraient parcouru la (très courte) distance entre la scène et les oreilles du public auraient été les paroles des chansons. Il faudra une complainte de légionnaire - probablement la chanson la plus parisienne jamais écrite par un américain - et sa cascade de gallicismes et références lutétiennes pour qu’on ait l’impression de retrouver le Colin Meloy qu’on avait vu se démener sur une scène de la même ville un peu plus d’un an avant ; ce n’est que quand il chante « I am on reprieve/ lacking my joie de vivre/ missing my gay Paris » qu’il retrouve sa joie de vivre en question, et qu’il sourit, et qu’il se rappelle qu’il y a un public qui dans l’ensemble est ravi d’entendre sa musique et qu’il pense à le remercier.

À partir de ce moment (merci le légionnaire), l’ambiance se détend un peu et l’impression d’assister à un concert en mode pilotage automatique va se dissiper peu à peu - même si à aucun moment on aura vraiment le sentiment que le groupe est au plein de ses capacité et de son bonheur de jouer, jusqu’à Son Daughters, ou, paf ! Colin Meloy, enfin réveillé et redevenu content de jouer, invite les spectateurs à chanter, parce que la chanson qu’ils vont faire là, sans choeur, ça rend vraiment pas. Et les Decemberists se retrouvent, et leur public les retrouvent aussi, et tout le monde est ravi, mais bien sûr il faut que ce soit la dernière chanson, ce qui quelque part rend l’affaire encore plus frustrante. Certes on aura droit à un rappel, avec un Red Right Ankle de guitariste en solitaire, puis une euphorique reprise d’une chanson de Bad Company qui rameute tout le monde sur scène, Decemberists, Lavender Diamond, bébé d’on-ne-saura-quel-musicien, sourire jusqu’aux oreilles de tout ce beau monde et acclamations/battements de mains du public. Tout le concert aurait été à l’image de ces trois derniers titres, il aurait été excellent ; il s’est contenté d’être bon, ce qui n’est déjà pas si mal, et n’aura vraiment déçu que ceux qui en attendaient manifestement un peu trop parce qu’ils connaissaient le potentiel du groupe, et qui, connaissant justement le potentiel du groupe, leur pardonneront à passage « à vide » qui reste bien rempli, se disant que ce n’est, après tout, que partie remise.



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Setlist :
 
The Crane Wife 3
The Island
We Both Go Down Together
The Engine Driver
Billy Liar
Legionnaire’s Lament
Shankill Butchers
O Valencia !
Sixteen Military Wives
The Crane Wife 1
Sons & Daughters
 
Red Right Ankle
Feel Like Makin’ Love (reprise de Bad Company)