Sur nos étagères
The Raven

The Raven

The Stranglers

par Milner le 13 février 2007

4

paru le 21 septembre 1979 (United Artists)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

1979. Une autre de ces années charnières dans l’histoire de la musique contemporaine. Douze mois qui délaissèrent pour de bons les aspirants punks et fédérèrent les tenants d’une musique mondialiste, cocktail de métissages tropicaux et glacés. Chez tous les nouveaux groupes britanniques encore vivants qui ont explosé médiatiquement grâce à ces trublions de Sex Pistols, très peu seront restés ces menhirs figés dans une terre qui désirait ardemment un retour à la simplicité, à la hargne, à la vitesse d’exécution, au refus du conformisme de rigueur bref, au plaisir... The Clash a laissé son manifeste gauchiste ainsi que son hard rock de façade pour partir à la découverte de l’Oncle Sam ; les membres de The Jam ont abandonné leur pub-rock pour se concentrer vers un opéra-rock social ; la bande à Rotten s’est auto-mutilée suite à son unique effort studio. Et The Damned est resté l’outsider de choix qu’il était déjà.

Bizarrement, ceux à qui on ne leur reprochera pas une quelconque désinvolture, voire un opportunisme de circonstance, ce sont bien The Stranglers. Peut-être tout simplement parce que ces « étrangleurs » n’étaient également pas un groupe punk : The Stranglers, c’est tout bonnement la rencontre de personnalités tellement éloignées les unes des autres qu’elles se complètent à la perfection. Le chanteur et guitariste, Hugh Cornwell, est à la base un biologiste diplômé de l’Université de Bristol qui apprécie le jazz et le rock. Jet Black, le batteur et doyen du groupe (41 ans cette année-là !), est un menuisier qui s’était ensuite recyclé dans la gestion d’un pub et d’une fabrique de crèmes glacées. Le bassiste (à l’origine guitariste classique) Jean-Jacques Burnel, de parents français émigrés en Angleterre, est diplômé en littérature et économie de l’Université de Leeds et a comme carte de visite un passé d’activiste gauchiste aimant calmer ses pulsions de révolté en faisant du karaté et en roulant en Harley, comme tout biker qui se respecte... Puis, dans les prémisses du groupe, Dave Greenfield, mordu de musique progressive, y proposera de jouer l’organiste. Trop éloignée de l’image crétine qui desservira naturellement le mouvement punk (pas aidés en cela par les pitreries des Damned et autres Pistols), la formation avait commencé à jouer dès 1976 un pub-rock de bonne qualité, qui attira immédiatement l’attention de l’industrie du disque l’année suivante au moment où chaque label se devait d’avoir son groupe new wave (comprendre « punk ») parce que -accrochez-vous !- il semblerait que les quatre musiciens détruisent leur matériel sur scène...

Signé chez United Artists, le combo proposa deux albums volontairement virulents en 1977 afin de se créer une mini-réputation de sulfureux et volontiers débauchés, prenant à parti les bien-pensants de la morale via des titres au contenu aussi explicites que Peaches ou Bring On The Nubiles. Entre mille clichés punk ou pseudo tels, ils éblouissaient de netteté. Déjà, le troisième opus (Black And White) se voulait plus aventureux et cynique, cette réputation de fouteurs de merde à l’humour noir et provocateur leur collera à la peau, notamment lorsqu’une bande de strip-teaseuses était invitée lors d’une tournée britannique, ce qui ravit forcément la foule au détriment des médias qui ne comprenaient toujours pas à quoi ils avaient à faire avec The Stranglers. Tout devint soudainement plus clair en 1979. Délaissant pour un temps le côté abrasif qui régnait lors de leurs prestation scéniques, nos hommes opèrent un recentrage musical salvateur. Après tout, Greenfield avait toujours adoré King Crimson et les expérimentations glacées de Brian Eno ou de Kraftwerk. Et lorsque ensuite, la vague « cold wave » de Joy Division ou bien le « növö-diskö » dévolutionnaire des timbrés de Devo s’empara pendant un temps des Iles Britanniques, il devenait de plus en plus évident que la fin de la décennie se raconterait par la glace et l’électronique, le froid et l’effroi.

À sa sortie, The Raven comporta quelques surprises pour les fans de la première heure. Longships est le menu de ce procès-verbal singulier. L’album s’ouvre sur un court instrumental qui met à l’honneur les Vikings et leurs vaisseaux de bois aussitôt relayé par une intro quasi-similaire au Thick As Thieves de la bande à Weller. On découvre à la voix de Cornwell des possibilités mélodiques insoupçonnées, et par la même occasion, les motifs de claviers imposent la direction musicale du disque : une musique fondamentalement européenne, venant d’un troisième âge, sombre, enracinée dans une atmosphère qui s’apparenterait aux affres du Purgatoire. Devant le constat désolant des dérives des sociétés (celle de consommation particulièrement), le contenu littéraire s’impose à lui-même ; il sera âcre, critique, cynique, nostalgique et se voudra un tableau non-idyllique de la fin des années 1970. Ces quatre lascars auraient pu, à coup de concessions réciproques, réussir à masquer plus ou moins superficiellement leurs divergences fondamentales. Ici, il n’en est rien.

Tour à tour, la galerie des thèmes exposés fait son petit effet : hara-kiri (Ice), attaque moraliste de Los Angeles (Dead Loss Angeles), révolution iranienne et prophétie d’une autre ère (Shah Shah A Go Go), délire nucléaire australien (Nuclear Device), héroïne (Don’t Bring Harry, chantée au piano par Burnel), référence cultivée à Gregor Mendel (Genetix) ; dans cette tragédie en onze vignettes, la voix de Cornwell prêche une aridité enfin abreuvée, les claviers de David Greenfield proposent encore plus que d’accoutumée un style de composition linéaire avec une progression rythmique désespérée à la fois statique et dynamique assise sur des claviers obsédants inspirés du claviériste des Doors, Ray Manzarek (encore qu’on est loin de Walk On By et de son traitement façon Light My Fire). Figurent sur cet album deux des titres les plus marquants du répertoire des Stranglers : Duchess, joyau parmi les joyaux, premier véritable morceau pop contre l’aristocratie britannique. Le vidéo-clip qui suivit la parution de la chanson en single fut purement et simplement banni par la BBC parce qu’on pouvait y voir les membres du groupe déguisés en choristes s’adonner à cet exercice avec une telle exubérance qu’il fut considéré comme « blasphématoire ». Et puis, il y a ce concept qui correspond si bien au quatuor, lancé à travers un titre : Meninblack. Des extra-terrestres dans leurs soucoupes volantes, débarquant sur Terre exposant leur théories (dont celle du cannibalisme), bien avant que les studios de l’industrie du spectacle se plongent sérieusement sur le sujet. Cette appellation sera reprise par la suite sur l’album suivant, The Gospel According To The Men In Black.

Armé de certitudes, recevant pour la première fois des critiques élogieuses de la part de la presse qui les avait ringardisé dans le passé, les hommes en noir firent paraitre The Raven en septembre 1979 qui s’envolera vers les plus hauts sommets des charts britanniques. Un album qui estime les détours de l’ennui, palpe les hésitations des nuits sans issue pour se perdre dans l’exaltation tragique de l’instabilité chronique bref, un disque d’aventure sonore. Mais au fait, pourquoi un tel titre ? « C’est moi qui avait choisi le titre de cet album, se rappelle Jean-Jacques Burnel. Le corbeau était un symbole très fort dans la mythologie nordique. Odin, le roi des Dieux, en possédait deux et lui servaient de messagers en parcourant d’importantes distances et en lui ramenant de précieuses informations. Le corbeau était un symbole de l’envol parce que les Vikings les utilisaient à bord de leurs drakkars pour explorer de nouveaux territoires. Et j’ai pensé que The Raven correspondait particulièrement à l’esprit de l’album. » Rockers de droit divin, The Stranglers étendent leur froide vengeance sur l’Europe qui n’a plus qu’à ravaler ses glaviots.



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Tracklisting :
 
1- Longships (1’10")
2- The Raven (5’13")
3- Dead Loss Angeles (2’24")
4- Ice (3’24")
5- Baroque Bordello (3’49")
6- Nuclear Device (3’30")
7- Shah Shah A Go Go (4’50")
8- Don’t Bring Harry (4’08")
9- Duchess (2’29")
10- Meninblack (4’48")
11- Genetix (5’16")
 
Durée totale : 41’01"