Incontournables
California

California

Mr Bungle

par Antoine Verley le 12 octobre 2010

Paru le 13 juillet 1999 (Warner Bros)

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“…Then, in the lunch room, Mr Bungle was so clumsy and impolite that he knocked over everything. And no one wanted to sit next to him. The children knew that even though Mr Bungle was funny to watch, he wouldn’t be much fun to eat with. Phil knew that Mr Bungle wouldn’t have many friends. He wouldn’t want to be like Mr Bungle. »

En 1983, le regretté Pee Wee Herman Show mettait en scène un clown inspiré d’un sketch éducatif de la fin des années 50. La vétusté du sketch et la platitude psychologique de cet anti-role model définitif, ce Mr Bungle, provoquèrent fatalement le rire chez les spectateurs endurcis ; il ne pouvait que susciter plus d’idées malsaines que l’on croyait six cerveaux d’Eureka, Californie, capables d’en enfanter. Les fameux six cerveaux se demandèrent, à la vue du fameux clown : et si ce Mr Bungle avait existé dans notre monde ?

Les protohistoriens Eurekologues s’accordent généralement pour dater la naissance du monstre (et la mort sur le coup de sa primigeste) à 1986. Ce siècle avait quatre-vingt-six ans, lorsque le lardon cognant et vagissant plus que de raison jaillit du giron maternel, décidé à inonder son entourage de vomi, car tel était son bon plaisir. La cassette de l’accouchement, The Raging Wrath Of The Easter Bunny, est introuvable.

Après avoir appris tôt à marcher (Bowel Of Chiley) pour finalement étaler sa lourde carcasse devant l’Eglise cathodique (Goddamit I Love America !), le jeune Mr Bungle fut décidé à prendre le chemin de l’école, et à découvrir, avec la société, l’asociabilité (OU818, Mr Bungle). Ainsi que jeu solitaire, junk food, projections indiscriminées de matière fécale et multiples autres réjouissances… Le mot de Jeremy Hardy (« Personne ne grandit dans l’espoir d’être un junkie, de manger dans des fast-food ou d’écouter du Phil Collins, mais le capitalisme vous apprend tout ça ») s’applique à merveille au jeune homme bêtifié au berceau à grands renforts de cristaux liquides. Bref, on a déjà là la progression logique d’un gamin, déjà pas tendre, métamorphosé par la société en solipsiste absolu au surmoi plat comme une crêpe bretonne. Qu’allait-il devenir ?

On le retrouve, quelques années plus tard, dans un asile psychiatrique, en camisole, l’écume aux lèvres, ruant sa frêle carcasse de freakopathe sur les murs de sa cellule capitonnée. Médecin et infirmière, anxieux, craignent le pire. Pendant ce temps, jour et nuit tournent les caméras de sécurité ce qui paraîtra quelques temps après sous le nom de Disco Volante (1995).

Le nouveau venu se demandera dans quel délire cet enfariné de rédacteur l’aura emmené… Une explication s’impose, nous parlons ici d’un groupe, le meilleur des 90s (de tout l’étang ?), formé au départ autour du trio Mike Patton (Chant), Trey Spruance (Guitare), et Trevor Dunn (Basse), avec les plus âgés Danny Heifetz (Batterie), Clinton « Bär » McKinnon et Theo Lengyel (Saxophones). La mignonnette iconographie qui précède n’est autre qu’une fumeuse interprétation, de mon cru, des divers travaux de Mr Bungle. D’un point de vue strictement musical (je sais, c’est dur, mais il le faut quand même de temps à autres quand on parle de musique), si l’on se limite aux albums officiels, Herr Bungle est d’abord passé par un whack-off funk classe et crade, sur son LP éponyme ; Accusés de plagiat par leurs éternels rivaux des Red Hot (mais si, vous savez, ce groupe qui se croit capable de sortir de bons albums simplement parce qu’ils ont réussi UN One Hot Minute) jaloux de l’epic pwnanza que fut le premier Bungle, ils ne cessèrent de subir les foudres de ces derniers. Ensuite, Disco Volante sonne comme un fouillis avant-gardiste brut, ultraviolent et dissonant.

California, enfin, présente une démarche plus pop à tout point de vue ; premièrement, dans le sens où il est la captation de la quête de la pop song ultime ; si l’usage de l’Adhan (« MAIS IL VA LA FERMER, SA GUEULE ? ») doublé d’un Kecak (chant indonésien ; non, ce n’est pas une polyphonie corse) sur Goodbye Sober Day peut faire sourire, il n’est néanmoins pas présent comme élément d’une plate recherche du grotesque, mais bel et bien comme matière première, comme glaise poïétique, élément à part entière de la cathédrale pop d’un groupe faisant carnage atomique de tout bois.

Deuxièmement, il est pop dans le sens où il tend à concentrer en son sein toutes les tentacules de l’hyperonyme macrocosmique pop, représenter autant de genres de musique populaire (par opposition à la musique « savante ») que possible en trois quarts d’heure grandioses. Le lecteur attendra, d’une pupille aussi dilatée que celle d’un Spider Jerusalem, une énumération des fameux genres représentés, mais, désolé de vous décevoir, il n’en sera rien… Tout d’abord parce que, face à cet Everest auditif, l’exhaustivité est impossible pour un simple mortel ; et puis lire « Album génial because musique arabe, variétoche italienne, surf rock, disco, death metal, sunshine pop, jazz modal, soul, bossa, slow, électro, avant-garde, rock’n’roll, boogie, fanfare, smooth jazz, klezmer, rock progressif, musique liturgique, kecak, easy listening, crooning, nursery rhyme, une poignée de bruits bizarres, paf, emballé c’est pesé, super public ce soir » ferait une belle jambe au lecteur / auditeur : tout cela ne lui ouvrira aucune hypothèse d’écoute. Et puis, comme dirait l’autre, tout le monde a des oreilles… Bref, merveille pour l’auditeur et torture pour le critique (ce qui vaudra toujours mieux que l’inverse, me direz-vous).

« Et ce personnage, ce Mr Bungle dont nous devisions tantôt, s’est-il finalement assagi avec la poppyfication du groupe susnommé ? » Demanderez-vous. Absolument pas. Mr Bungle est bel et bien, comme la Team Rocket, de retour pour vous jouer un mauvais tour. Le vice et la violence ne sont pas montrés mais uniquement suggérés par une tension permanente maquillée par un charme douteux. Hitchcock aurait déclaré, à juste titre, qu’ « il n’y a pas de terreur dans un coup de fusil, simplement dans son anticipation. » De même, quoi de plus inquiétant qu’un prédateur avenant au premier abord, mais exhalant à travers chaque note une étincelle de perversité refoulée ? Vraiment, on croirait entendre Nicholson chanter du Burt Bacharach à un cocktail. Braconnant à l’effluve odalisque et aux cordes astringentes, Mr Bungle a ici atteint sa phase terminale, la plus complexe, la plus perverse, mais aussi la plus passionnante. Même leurs altesses sérénissimes de Pitchfork, dans leur grande mansuétude, ont accordé à l’album la note de 7,3 (en vertu de leur système infaillible, un élevage de lamantins choisissant des notes depuis leur aquarium. Oui, comme les scénaristes de Family Guy).

Pour commencer, posons un avertissement au lecteur : si tu attends, comme explication à l’absolue réussite qu’est California, quoi que ce soit de plus glamour que TECHNIQUE et TRAVAIL, tu risques fort de t’en trouver déçu… En effet, que serait Ars Moriendi sans sa maîtrise des gammes orientales et des signatures impaires, Air-Conditioned Nightmare sans sa maîtrise des enchaînements doo wop / gamme de blues / metal / surf rock / transitions au synthés analogiques ? L’album est intégralement réalisé avec une maîtrise technique / psychoacoustique du projet, histoire d’enculer sans ambages Crystal Castles et tous les autres Gnomes voleurs de slips (« Etape un, concept ; étape deux… Etape 3, œuvre musicale) et wannabe Residents du rock indé croyant à la musique comme émanation spontanée et évidente d’une idée, passant comme par magie du langage humain au langage musical…

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Tracklisting :
 
« Sweet Charity » - 5:05
« None of Them Knew They Were Robots » - 6:03
« Retrovertigo » - 4:59
« The Air-Conditioned Nightmare » - 3:55
« Ars Moriendi » - 4:10
« Pink Cigarette » - 4:55
« Golem ll : The Bionic Vapour Boy » - 3:34
« The Holy Filament » - 4:04
« Vanity Fair » - 2:58
« Goodbye Sober Day » - 4:29
 
Durée totale : 44’17"