Incontournables
The Definitive Anthology

The Definitive Anthology

The Easybeats

par Emmanuel Chirache le 19 septembre 2011

Paru en 1996, réédité en 2005 (Repertoire)

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Malgré un nom de merde, les Easybeats sont probablement l’un des seconds couteaux les plus excitants des sixties. Sur un bon nombre de morceaux, ils ont même sacrément plus de classe et de férocité que d’autres stars de l’époque, et on peut regretter que leur célébrité se cantonne aujourd’hui aux blogs de spécialistes. Les Easybeats ont toutefois eu la bonne idée de composer un hit intemporel qui leur vaut de ne pas tomber dans l’oubli total : Friday On My Mind, dont nous vous avons déjà parlé. Grâce à cette unique chanson, ces pseudo-Australiens (aucun membre n’est né là-bas) continuent de passer à la radio et dans les clubs qui ont l’audace de diffuser du rock. D’un autre côté, Friday On My Mind est un baobab qui cache une putain de forêt. Des pépites de malade mental à n’en plus finir, toutes (ou presque) contenues dans cette anthologie de deux CD.

Que faut-il savoir des Easybeats ? pas grand chose, si ce n’est qu’ils sont Australiens comme je suis papiste, et que le couple de compositeurs Harry Vanda/George Young a inventé quelques-unes des mélodies les plus originales des années 60. Loin de se contenter des sempiternelles scies R&B ou d’accords éculés entendus alors un peu partout, le duo se renouvelle à une vitesse hallucinante, mêlant admirablement harmonies vocales doo-wop et riffs agressifs entre Rolling Stones et Who. Certes, ils ont plus d’une fois varié sur le motif du génial Friday On My Mind, croyant avoir trouvé la recette, mais pour quel résultat ! Il faut ainsi jeter une oreille sur le troublant Happy Is The Man pour entendre combien le groupe a de la mélodie à revendre. Car il n’y a pas qu’une seule mélodie frappante dans une chanson des Easybeats, mais souvent plusieurs comme ici. Et puis il y a ce texte érotico-romantique : « happy is the man, who has the lovely girl, ’cause she makes him feel like he owns the world », plus loin « she gives him a soul, she makes him feel high, like ten feet tall ».

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Ils font les gros durs, vous y croyez ? moi non plus.

En pleine guerre Stones vs. Beatles, les Easybeats ont dès le début choisi leur camp. « On ne jouait pas de jolies chansons pop de Herman’s Hermits ou des Beatles, raconte le guitariste Harry Vanda. On s’imaginait comme un groupe dangereux et on préférait des trucs comme les Pretty Things et les Rolling Stones. On était un groupe R&B, en tout cas c’est ce qu’on pensait ! » De fait, on trouve ici des morceaux virulents, que ce soit Sorry et son riff étouffé très novateur en l’an de grâce 1966, I Can’t Stand It et ses chœurs habituels, ou encore le merveilleux Wedding Ring qui est sorti en 1965 et n’a pas beaucoup de rivaux en matière d’agressivité. On n’oubliera pas non plus de se pâmer devant le maximum R&B Good Times avec Steve Mariott des Small Faces en backing vocals, une pure réussite qui n’a rien à envier aux meilleurs Who. Du coup, on est en droit de se demander ce qui a manqué aux Easybeats pour devenir énormes, aussi célèbres que les Stones par exemple ? Tout d’abord, le groupe n’a pas réussi à percer aux Etats-Unis, condition sine qua non pour conquérir le business internationale de la musique. Super stars en Australie, one-two-three-four hit wonder en Europe, les Easybeats n’ont pas pu envoûter l’Amérique, en dépit de tentatives récurrentes.

En effet, dans une logique courante à l’époque, certaines chansons ont été écrites dans le but spécifique de faire un tube outre-Atlantique. C’est le cas notamment de St. Louis, un bon morceau qui joue sur l’imaginaire américain mais arrivera un peu trop tard dans les charts du pays : « à ce moment-là on avait laissé tomber, se souvient Harry Vanda. C’était trop fatigant. Ironiquement, ce foutu morceau a bien marché aux states. » Ecrit en 1969, St. Louis sonne il est vrai comme un single de fin de parcours (c’est le dernier du groupe), du rock un peu couillu et moins inspiré, et pourtant la qualité reste méchamment au rendez-vous. Il existe d’autres raisons qui peuvent expliquer le relatif échec des Easybeats. Le peu de charisme du chanteur, sympathique jeune homme à tête de Playmobil, gendre idéal pas très beau et court sur pattes qui sourit tout le temps pendant que Mick Jagger tire la gueule, a pesé dans la balance. Attention, on l’aime beaucoup, Stevie Wright ! On se délecte de ses hochements de tête et de ses petits sauts sur Friday On My Mind lors du passage du groupe au Beat Club, un grand moment. Seulement voilà, il faut l’avouer, ça manque un peu de sérieux.

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« Les Playmobils » auraient fait un meilleur nom de groupe, je trouve.

Enfin, dernier argument, les Easybeats ont composé des chansons certes adorables mais toutes sont mal foutues, à l’exception d’une seule, qu’on vous laisse deviner. On les aime comme on aime une jolie fille avec un gros nez. A chaque fois, il y a un riff bizarre, une voix dans le fond qui fait « toudoudoudoudou toudoudoudoudou » à l’arrache (cf. l’essentiel Heaven And Hell) , un truc qui part en couilles. Pour un auditeur, l’expérience peut se révéler étrange, voire rebutante. Mais pour peu qu’on s’y attarde ou qu’on soit sensible à la beauté de l’imparfait, c’est un trésor caché qui soudain apparaît sous nos yeux ébahis. Dès lors, on ne se lasse plus du refrain de Who’’ll Be The One, des arpèges mélancoliques de Land Of Make Believe, de la grosse voix qui ponctue Come And See Her, du riff parfait de I’ll Make You Happy, des « nananana » de All Gone Boy, du clavecin de Heaven And Hell, ou de la pépite méconnue Who Are My Friends, conversion opportuniste (« il fallait bien survivre ! », se défend Vanda rétrospectivement) au folk-rock alors en pleine bourre. Sur ce dernier titre, le groupe ne sonne plus comme du Easybeats et torche malgré tout une mélodie mémorable à l’acoustique.

Alors oui, le couple Vanda/Young n’a pas eu la postérité qu’il méritait, toutefois il a durablement marqué les esprits. Quelques lacunes citées plus haut ne sauraient effacer les éclairs d’invention et la signature instrumentale évidente des deux guitaristes. Sans doute faut-il chercher l’origine de cette particularité des riffs des Easybeats dans les premières amours d’Harry Vanda pour le surf rock. Sans être révolutionnaire, le genre surf rock a permis à la guitare électrique de s’exprimer davantage, différemment, à une période où le rock’n’roll des pionniers disparaissait. Souvent instrumentaux, ces groupes devaient à tout prix découvrir des façons d’exprimer des idées à travers la guitare au lieu du chant, ce qui donna lieu à des raffinements techniques (le picking, le twang) et mélodiques (influences orientales) rarement vus auparavant. Le son se devait d’être plus agressif et de retenir l’attention. Indéniablement, la leçon a été retenue de main de maître par les Easybeats, qui l’ont transcendée en y ajoutant un chanteur et des chœurs. La preuve :



Vos commentaires

  • Le 19 septembre 2011 à 13:53, par Thibault En réponse à : The Definitive Anthology

    « On les aime comme on aime une jolie fille avec un gros nez. »

    Quel poète tu fais, Manu. ^^

  • Le 13 mai 2012 à 18:42, par Frédéric En réponse à : The Definitive Anthology

    C’est, pour ainsi dire, et puis non, c’est tout simplement le meilleur article que j’ai eu l’occasion de lire sur les Easybeats, qu’entre autres, j’adore. Cette apréciation vaut son pesant de cacahuètes parce que je suis un lecteur de chroniques de l’histoire du Rock très exigeant. Ouais. « Mais pour peu qu’on s’y attarde ou qu’on soit sensible à la beauté de l’imparfait... ». La classe. C’est exactement ce qu’il fallait écrire. Salut chef. Frédo

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Tracklisting :
 
CD 1 :
 
1. Friday on My Mind
2. Good Times
3. St. Louis
4. Rock and Roll Boogie
5. Who’ll Be the One
6. Heaven and Hell
7. Music Goes Round My Head
8. Hello, How Are You ?
9. Land of Make Believe
10. I Can’t Stand It
11. Falling Off the Edge of the World
12. Made My Bed, Gonna Lie in It
13. Saturday Night
14. Pretty Girl
15. Remember Sam
16. Come In, You’ll Get Pneumonia
17. For My Woman
18. She’s So Fine
19. Old Oak Tree
20. Wedding Ring
21. It’s So Easy
22. I’m a Madman
23. She Said Alright
24. You Got It Off Me
25. Sad and Lonely and Blue
26. Women (Make You Feel Alright)
27. Come and See Her
28. I’ll Make You Happy
 
Durée totale :77’37"
 
CD 2 :
 
1. Let Me Be
2. Somethin’ Wrong
3. Sorry
4. Funny Feelin’
5. Goin’ out of My Mind
6. Not in Love with You
7. Last Day of May
8. Today
9. Can’t You Leave Her
10. River Deep, Mountain High
11. Do You Have a Soul ?
12. You, Me, We, Love
13. Happy Is the Man
14. Hound Dog
15. All Gone Boy
16. Music Goes Round My Head
17. Lay Me Down and Die
18. Fancy Seeing You Here
19. Bring a Little Lovin’
20. Lay Me Down and Die
21. Can’t Find Love
22. Peculiar Hole in the Sky
23. I Love Marie
24. Who Are My Friends
25. Such a Lovely Day
26. Little Queenie
27. Lisa
28. Amanda Storey
 
Durée totale :76’43"