Incontournables
Elastica

Elastica

Elastica

par Laurence Saquer le 17 novembre 2009

Paru le 13 mars 1995 (Deceptive/Geffen)

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13 mars 1995. Radiohead joue à Wolverhampton, « grande » ville anglaise dotée de plus de 230 000 habitants. Nous sommes en plein The Bends, l’album est sorti la veille. Le groupe est déjà très connu car le single Creep a fait le tour du monde des centaines (de milliers) de fois. Ce même jour, un groupe mixte jouant sur l’androgynie tant de ses filles que de son garçon, sort son premier album. Elastica éructe Elastica, 15 titres courts, brandissant chacun le drapeau du punk élégant et de la new wave dépassée. Elastica est connu du monde entier en réalité, sauf que le monde entier ne le sait pas.

Groupe à la line-up bordélique, Elastica est le bébé de Justine Frischmann (voix et guitare) et de Justin Welch (batterie), deux ex-membres de Suede, né en 1992 suite à un ras-le-bol de Justine de n’être « que » la deuxième guitare du groupe à succès. Brett Anderson, le leader de Suede est le petit-ami de Justine lorsqu’Elastica voit le jour, mais cette fille en colère voit plus loin que son histoire d’amour et fait ses valises. Le recrutement des deux autres membres d’Elastica en primo-lineup, se fait via les petites annonces du Melody Maker. Fin 1992, Donna Matthews (guitare et voix) et Annie Holland (basse) sont de la partie, un peu punk, un peu brutales et très jolies. Ce beau monde s’énerve sur ses premiers titres, tourne en Angleterre, surprend par l’énergie de ses concerts et réinjecte une tradition anglaise dans une brit-pop glosant sur ses propres succès : pas moins que Wire, The Stranglers et The Fall font partie du Panthéon de ce groupe mixte de filles... qui capte l’attention avec ses premiers titres : Stutter, Line-Up et Connection. Ces titres n’excèdent pas les 2’30, comme presque tous les autres qui composent l’album Elastica, qui, en plus d’être un électron libre de cette brit-pop énervante, bénéficiera de l’intérêt du public pour les relations de type intimes de Justine avec Brett et Damon Albarn, pas moins.

La voix de Justine est comme enveloppée dans du papier sulfurisée : elle est douce, posée et contraste avec les grognements de Justin en backvoices. Le rythme va parfois vite et Annie en fait les frais : Annie est une histoire vraie qui rend hommage à la bassiste, Annie, et à une journée que le groupe avait passé en sa compagnie dans sa ville natale, un truc comme ça. La journée-type d’Annie est simple et traduit l’univers dans lequel baigne ce groupe de filles aux cheveux courts :

Annie, Annie, Annie
Met a mate in the afternoon
Holsten shore-line pub-crawl
Looking for some cold beer
Missed the stone punch drunk Judy
Tony, brandy, M.G., Andy
Vodka, scotch and loads of beer
It’s so great we want to stay here
Annie, Annie, Annie

Rappel du contexte général : les années 1990 en Angleterre pointaient un manque cruel d’innovation musicale et les offensives ouest américaines ne furent pas pour satisfaire les oreilles des teenagers anglais. La brit-pop nait dans ce contexte offensif où l’on confronte US et Grande-Bretagne avant de confronter les deux groupes phares du mouvement, Oasis et Blur. Ramenée à ce niveau, celui des conflits au sein de la même chapelle, la brit-pop semble être à la fois le cœur du « problème Elastica » comme sa rampe de lancement. Les titres d’Elastica s’inspirent follement de vieille new wave et de punk qui n’atteignent pourtant pas les sensibilités du public « brit-poppien ». Cet entre-deux culmine avec Blue et Stutter qui rivalisent de ... « prends ça dans ta figure et n’en parlons plus ».

A leurs côtés, émergent Indian Song, incartade inspirée et contournable pour le coup et Waking Up, petite montagne russe où Justine s’essaie à la non-monotonie de son chant et où le groupe la suit, sans la perdre un seul instant dans cette tentative mélodieuse, commençant à s’éloigner des poings dans la figure continus que cet album concentre - album qui, rappelons-le, fut le plus vendu en Grande Bretagne depuis le Definitely Maybe d’Oasis, rien que ça.

Vaseline, en hommage au groupe auquel Kurt Cobain rend aussi hommage le 18 novembre 1993 lors de l’enregistrement du oh combien fameux Unplugged In New York, clôt l’album, sans contours, âprement mené, et quasiment aussi difficile que le son d’une craie brisée sur un tableau noir. Pour précéder cette chanson, et enfoncer le clou de la distance voulue avec l’ambiance anglaise, Smile se paie le luxe de commencer par un « One, two, three, four ! », tel que se le permettent les groupes qui évacuent les productions trop compliquées. Sauf que cette posture tient à peine dès les premières notes de S.O.F.T. qui joue sur les acouphènes d’un auditeur trop zélé... Ce peut être répétitif, oui, mais en tout cas, ça s’imprime dans la mémoire auditive et ça tourne sans effort.

Au milieu de tout cela, 2:1, single porté par l’image d’Ewan McGregor, en costard cravate, petit voleur et gros junkie de Trainspotting qui le temps d’un job à Londres se refait une santé. Rattrapé par ses vieux copains qui parasitent son nouveau havre de paix, Mark Renton incarne le garçon qui essaie mais qui n’y arrive pas. Titre mondialement connu, 2:1 a valu à Elastica un grand succès... jusqu’aux États-Unis. Et c’est bien là le nœud de tout le problème : la musique d’Elastica est-elle schizophrène ou juste opportuniste ?

Justine a quitté Suede pour être au devant de la scène... sauf que la scène, c’est celle de la brit-pop et que celle-ci est bien connue pour être juste... happy ou violente lorsqu’il s’agit pour ses groupes phares de se rentrer dedans. Et cette brit-pop s’érige contre tout riff ouest-américain. Sauf que 2:1 fait d’Elastica des mégas stars, ambassadrices, n’ayons pas peur des mots, d’une certaine image des années 90, tout comme les autres artistes présents sur le soundtrack de Trainspotting : Underworld, Pulp, Primal Scream, Damon Albarn en solo. Sauf que cette image, qui les conduit dans les meilleurs festivals, aura raison de leur énergie : fin 1995, après Lollapalooza (Etats-Unis), Annie Holland, la bassiste, est la première à jeter l’éponge. Trop de concerts, trop de tournée, trop de tout.

Puis Elastica jongle avec sa line-up jusqu’en 2001, date officielle de leur séparation. Annie reviendra un peu mais l’ambiance générale est que la célébrité est affaire de personnes qui savent la gérer. Damon Albarn dira de son ancienne petite amie, Justine, qu’elle n’était qu’une ingrate vis-à-vis de son succès, c’est dire... Entre temps, The Menace, leur second album, sorti en 2000, plombe leur moral et leur carrière, si l’on en croit les critiques de l’époque.

En définitive, Elastica, c’est l’histoire de filles qui écoutaient du punk et qui ont sorti leur album... 15 ans trop tard... et qui se sont trouvées au milieu d’un contexte qui ne fut favorable à leur art tiré d’un côté par la tradition anglaise, portée de l’autre par l’ennemi américain. A force d’étirement, la corde casse.

Sinon, Radiohead, ils tournent toujours je crois.



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Tracklisting :
 
1. Line Up (3:15)
2. Annie (1:15)
3. Connection (2:22)
4. Car Song (2:24)
5. Smile (1:40)
6. Hold Me Now (2:33)
7. S.O.F.T. (3:59)
8. Indian Song (2:48)
9. Blue (2:23)
10. All-Nighter (1:31)
11. Waking Up (3:16)
12. 2:1 (2:31)
13. Stutter (2:23)
14. Never Here (4:27)
15. Vaseline (1:20)
 
Durée totale : 40:19