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Histoire de Melody Nelson & l'Enfant Assassin des Mouches

Paris (Cité de la Musique)

Histoire de Melody Nelson & l’Enfant Assassin des Mouches

Le 23 octobre 2008

par Aurélien Noyer le 27 octobre 2008

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Grâce à la Cité de la Musique et pour commémorer les 80 ans de la naissance de Serge Gainsbourg, Jean-Claude Vannier remontait sur scène pour rejouer, comme il l’avait fait en 2006 à Londres, L’Enfant Assassin des Mouches et surtout le mythique Histoire de Melody Nelson, fruit de sa collaboration avec Gainsbourg.

La question ne se posait même pas... Il fallait que j’y sois ! Impossible de me revendiquer fan absolu du disque, de passer des heures à l’écouter, à l’analyse pour tenter d’en écrire la critique la plus pertinente possible et de louper un tel évènement. Avant même de savoir quels interprètes allaient se lancer dans l’exercice périlleux consistant à réinterpréter cet album majeur, je prenais donc ma place, chose que je regrettais presque lorsque je découvrais enfin le casting : Matthieu Amalric, Brian Molko, Brigitte Fontaine, Daniel Darc, Alain Chamford... Sur le coup, la pilule a un peu de mal à passer : Molko et Amalric ? Le nain nasillard et has-been de Placebo, celui-là même qui avait déjà massacré la Ballade de Melody Nelson avec son groupe ? Et le symbole du cinéma d’auteur bobo, immuablement bloqué en mode doux-rêveur horripilant ?

Faisant néanmoins fi de mes inquiétudes, je me présentais à l’entrée de la Cité de la Musique le 23 octobre, tentant de me rassurer en me disant que quelque soit la qualité des interprètes le vieux Vannier, lui, ne pourrait me faire défaut... et le voici donc qui arrive sur scène après que tous les musiciens se soient installés. Entre l’Orchestre des Concerts Lamoureux et le groupe rock constitués pour l’occasion (des sessions originales, ne reste plus que le vétéran Herbie Flowers), la scène est totalement remplie et lorsque le maître se présente au pupitre de chef d’orchestre, c’est une ovation qui l’accueille. Lorsque les applaudissements se taisent, il annonce la première partie du programme : plutôt que de jouer le jeu hypocrite des rappels à la fin du concert, il préfère jouer les bis dès le début... et bien qu’il joue la carte de la fausse modestie en présentant les morceaux comme des « vieux saucissons desséchés », le public sait d’avance qu’il n’en est rien. D’ailleurs, la vraie raison de cette « inversion » n’est-elle pas que Vannier sait très bien que rien ne peut succéder à Melody Nelson, que la célèbre Histoire sera forcément le point d’orgue de la soirée.

La première partie sera donc composée de chansons écrites par Vannier lui-même, mais aussi de morceaux tirés de BO que le compositeur avait co-écrites avec Gainsbourg. Et si les morceaux de Vannier en solo sont tout au plus sympathiques, les titres tirés de la BO de Cannabis ou de Slogan se révèlent non seulement magiques mais surtout d’un intérêt majeur dans le contexte de la soirée. Car en choisissant de rejouer ces morceaux, Vannier remet Melody Nelson dans son contexte : on retrouve sur ces titres le même mélange de classique et de rock, la même synergie entre les sons cassants des guitares, la rondeur de la basse et la douceur expressive des cordes que sur Histoire de Melody Nelson. Loin de déprécier l’œuvre par un relativisme inconvenant, ces titres montrent au contraire à quel point Melody Nelson était l’aboutissement du travail des deux hommes, la fin d’un cheminement musical révolutionnaire parachevé par les textes de Gainsbourg. Mais avant de pouvoir se replonger dans l’œuvre, il faudra attendre la fin de L’Enfant Assassin des Mouches.

Cet album, enregistré par Jean-Claude Vannier en 1972, juste après Melody Nelson, mais sorti en 2003, ne doit rien à Gainsbourg (si ce n’est le petit conte cruel écrit par le chanteur pour des notes de pochettes sensées illustrer la musique).Tour à tour, influencé par la pop, la musique sérielle, la musique concrête, Stravinski, l’œuvre est pour le moins atypique et si elle trouve parfaitement sa place dans le cadre de la Cité de la Musique, il est facile de comprendre pourquoi Vannier a du attendre 2003 et la reconnaissance du public anglaise pour son travail sur Melody Nelson pour sortir cette pièce. Néanmoins, grâce au multi-instrumentiste/acteur/bruiteur Michel Musseau, l’ensemble ne manque pas d’un certain humour qui sauve le spectateur d’une musique parfois bien aride. Mais il est tout de même difficile de réfréner une certaine impatience lorsqu’on sait quelle est la suite du programme. Fin de L’Enfant Assassin des Mouches et début de l’entracte...

Et lorsque les lumières se ré-éteignent et que Herbie Flowers effleure les cordes de sa Fender, un frisson me parcourt l’échine... Le son, ce fameux son inimitable est là, intact ! De la basse aux guitares en passant par la batterie et les cordes, tout est reproduit à l’identique offrant une autoroute à Matthieu Amalric qui monte sur scène en sosie stupéfiant du Gainsbourg de la fin des années 60 : de la veste cintrée aux expressions goguenardes, tout y est. D’où peut-être cette légère déception lorsqu’il commence à récite le texte de Melody. Non pas qu’il ne soit pas à la hauteur, bien au contraire il se révèle excellent, mais il offre une interprétation différente, n’essayant pas de suivre à la lettre la musicalité du talk-over original. Et on a à peine le temps de s’y habitué que le morceau se termine avec l’entrée de Martina Topley Bird venue endosser le rôle de la jeune Melody... suivie de près par Brian Molko.

Loin de moi l’idée de m’acharner sur le chanteur, je passerai donc rapidement sur sa prestation, me contentant de regretter que ce cabotin ne puisse s’empêcher d’en faire des tonnes en mettant un maximum d’emphase à chaque fin de vers. Le titre aurait sans doute mérité un peu plus de retenue... Vient ensuite Brigitte Fontaine. Si l’ovation qu’elle reçoit lorsqu’elle entre en scène montre bien que la Cité de la Musique est un territoire de Bobo-Land, elle parait assez usurpée par rapport à sa prestation : sa voix évanescente aurait pu être parfaite pour la Valse de Melody si seulement la chanteuse avait seulement pu tenir un semblant de rythme. A côté de la plaque durant tout le morceau, obligeant Vannier à adapter le rythme de l’orchestre aux errements rythmiques de Brigitte Fontaire, on ne peut accueillir qu’avec soulagement son départ.

D’autant que lui succède un Daniel Darc dont on attendait pas grand-chose, mais qui se révèle extrêmement convaincu dans le rôle du Gainsbourg usé par l’amour de Melody de Ah Melody : en plus de faire écho à sa propre vie, son interprétation reste fidèle à l’idée du morceau et ses Ah ! Melody... tu m’en auras fait faire, des conneries sonnent aussi gainsbouriens que personnels.

Quant à Alain Chamford, c’est avec un grand professionnalisme qu’il restitue l’ambiance particulière de L’Hôtel Particulier et si son interprétation est très proche de celle de Gainsbourg (peut-être trop d’ailleurs), elle a le mérite de rassurer l’auditoire en le guidant en terrain connu et il est bien difficile sur le moment de bouder son plaisir.

Vient ensuite le moment le plus attendu... ce En Melody dont on se demandait comment il était possible de rentre sur scène la folie libidineuse des hoquets de Jane Birkin et les riffs erratiques de la guitare. C’était sans compte l’excellence des musiciens présents aux côté de Vannier, qui retranscrivent la partition originale au micro-poil sans perdre une once de l’incroyable dynamique du morceau. Et pour remplacer Birkin, une Japonaise glousse, rit, sautille, minaude. Si on ne l’avait pas sous les yeux, on jugerait entendre l’enregistrement original.

Enfin, Matthieu Amalric Gainsbourg revient pour réciter la première phrase de Cargo Culte dont le texte est ensuite déclamé par Clotilde Hesme. Et tout le morceau interprété à la perfection, que ce soit par la comédienne, par le groupe, par l’orchestre ou par le chœur de glisser lentement vers son apothéose, conclusion orchestrale introduit par le dialogue final entre Matthieu Amalric et Clotilde Hesme :

C.H. : Elle s’appelait comment ?
M.A. : Melody...
C.H. : Melody comment ?
M.A. : Melody Nelson.

Et c’est sur une standing-ovation largement méritée que s’arrête cette Histoire de Melody Nelson live qui, malgré les approximations ou les interprétations douteuses de certains, reste une expérience exceptionnelle et on n’ose songer à la modernité de cette œuvre définitivement intemporelle.



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Set-list :
 
Les bis
Chansons d’amour
Thème 504
La chanson de la pluie
Cannabis
Rose et bleu
Les chemins de Katmandou
Slogan
Juste une petite fille
Géraldine
 
L’Enfant Assassin des Mouches
Prologue
« L’enfant, la mouche et les allumettes »
« L’enfant au royaume des mouches »
Interlude 1
« Danse des mouches noires gardes du roi »
Interlude 2
« Danse de l’enfant et du roi des mouches »
Interlude 3
« Le roi des mouches et la confiture de rose »
Interlude 4
« L’enfant assassin des mouches »
« Les gardes volent au secours du roi »
Interlude 5
« Mort du roi des mouches »
Interlude 6
« Pattes de mouches »
« Le papier tue-enfant »
Interlude 7
« Petite agonie de l’enfant assassin »
 
Histoire de Melody Nelson
Melody
Ballade de Melody Nelson
Valse de Melody
Ah Melody
L’hôtel particulier
En Melody
Cargo Culte