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Histoire de Melody Nelson

Histoire de Melody Nelson

Serge Gainsbourg

par Aurélien Noyer le 16 août 2011

Paru en 1971 (Polydor)

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« Ça, c’est l’histoire de Melody Nelson. » Une histoire connue... L’histoire d’un Gainsbourg entre deux âges et blasé qui rencontre une gamine de 14 ans, de la courte histoire d’amour qui s’en suit et se termine par la mort de Melody et le chagrin de Gainsbourg. C’est aussi une autre histoire, toute aussi connue. Celle d’un album dont l’influence est colossale. Il suffit d’écouter Ah ! Melody juste avant Talkie Walkie ou Moon Safari pour se rendre compte de l’influence de cet album sur la discographie de Air (pour ne citer qu’eux). En 2006, Jean-Claude Vannier a joué l’album live au London’s Barbican. Pour tenir le micro à la place de Gainsbourg, on trouvait Jarvis Cocker, Badly Drawn Boy, Brigitte Fontaine, Mick Harvey et Gruff Rhys (leader des Super Furry Animals), tous venus rendre hommage à un album définitivement culte. Et j’espère que le lecteur me pardonnera l’usage d’un tel poncif, mais cette Histoire de Melody Nelson est malheureusement un de ces albums qui attirent inlassablement les superlatifs et les éloges inconditionnels, tant et si bien qu’on en oublie de mentionner une troisième histoire, occultée par l’aura désormais mythique de cet album.

Lorsqu’on évoque Melody Nelson, on aime exposer les qualités musicales indéniables du disque ou le concept narratif sulfureux qui sous-tend les chansons. Pourtant Melody Nelson cache également l’histoire bien réelle du Serge Gainsbourg du début des années 70. Mais que l’on ne se méprenne pas. S’il est courant qu’une œuvre reflète fidèlement et avec précision l’état d’esprit de son auteur au moment de sa création, s’il est également fréquent qu’un artiste se crée et interprète un personnage le temps d’un album, Melody Nelson ne fait partie d’aucune de ces catégories : ce disque a la particularité de brouiller à dessein la frontière qui sépare l’auteur du personnage. Avec cet album, Gainsbourg se recréé lui-même ; il invente ce qui deviendra pour un temps sa nouvelle persona et il inaugure une démarche qu’il réitèrera régulièrement, évoluant au gré de ses boire et déboires jusqu’à trouver cette encombrante personnalité qui, lorsqu’elle échappera au contrôle de son créateur, le piègera dans la peau de Mister Gainsbarre. Mais pour mieux comprendre les métamorphoses du Docteur Gainsbourg, il faut revenir sur le parcours du chanteur durant la décennie qui vient de s’écouler. Après des débuts confidentiels en chanteur rive gauche à forte teneur en Boris Vian, il a vu d’un œil inquiet débarquer d’outre-Manche des primates à cheveux longs qui risquaient de le mettre rapidement hors de course ; ce qui aurait sans doute été le cas si Gainsbourg n’avait eu l’esprit de se reconvertir en pourvoyeur de ritournelles plus ou moins innocentes pour chanteuse prépubère. Et de fil en aiguille, le voilà sacré éminence grise de la pop française, offrant même ses services à Bardot, la plus pop de toutes les icônes du moment. Quoique puissent en dire ses détracteurs, Gainsbourg donne alors ses lettres de noblesse à la chanson française. Entre la lumière des idoles yé-yé et l’obscurité de quelques avant-gardistes sonores (Pierre Henry, Michel Colombier), il hybride ses mélodies d’arrangements modernes, faisant appel aux meilleurs musiciens et aux meilleurs arrangeurs anglais (Arthur Greenslade, David Whitaker). Et si au milieu des sixties, il doit se contenter du statut d’homme de l’ombre, de Pygmalion, la fin de la décennie lui apportera enfin la reconnaissance publique avec Je t’aime... non plus dont le fort parfum luxurieux alimentera le scandale... et donc la notoriété et le portefeuille de Gainsbourg.

Avec tout cet argent, il a pu s’offrir une petite bicoque, rue de Verneuil, qui deviendra son sanctuaire (et que l’inconscient collectif transformera bien vite en hôtel particulier) et puis une Rolls Royce qui ne quittera quasiment jamais le garage, Gainsbourg n’ayant ni permis ni chauffeur. Toutefois, il connait trop bien le show-business et ses ficelles pour se contenter de cela : sic transit gloria mundi et Gainsbourg sait que sa gloire risque de passer bien vite s’il ne s’installe pas durablement dans la psyché collective. Pour cela, il lui faut un personnage, une identité fabriquée qu’il pourra endosser aux yeux du public de façon à ce qu’à la moindre évocation de Gainsbourg, chaque Français se souvienne de lui sous une forme qu’il aura lui-même choisie. De façon évidente, il est trop vieux et trop lucide pour jouer un rôle d’histrion rebelle à la façon d’un Jagger. En outre, le « rebelle sans cause » ne fait pas partie de l’inconscient collectif français et Gainsbourg sait qu’il lui faut utiliser des symboles culturels pré-établis. Ses racines russes le poussent alors vers une image assez surprenante au vu de ses origines modestes, celle de l’aristocrate fin-de-race. Esthète, blasé, revenu de tous les plaisirs et de tous les vices terrestres, on retrouve ce personnage chez Proust et surtout chez Huysmans, deux écrivains que Gainsbourg admire pour leur capacité à manier le langage. Chez le premier, dont il aurait volontiers éludé le s, Gainsbourg repère ce Don Juan dévoyé sur le retour qu’est le baron de Charlus mais c’est dans le A Rebours de Huysmans que Gainsbourg va trouver sa nouvelle identité avec le personnage de Des Esseintes. Ce dernier, lassé des vices de la vie parisienne, se retire dans un pavillon de campagne pour mener une vie oisive, rythmée par les tentatives de Des Esseintes de se créer des plaisirs artificiels. Il fallait couvrir les murs de tissu noir, il se plonge dans l’étude et la comparaison des œuvres de l’Antiquité, il s’essaie à la création de « symphonies de parfum ». Symbole de l’identification de Gainsbourg à Des Esseintes, celui qu’on surnommera bientôt le Maître de la Rue de Verneuil ne tarde pas à faire peindre tous ses murs en noir.

Mais Gainsbourg est bien conscient qu’une personnalité n’est qu’une notion évanescente tant qu’elle n’est pas gravée sur un support quelconque. De façon évidente, un disque est le meilleur moyen pour révéler son nouvel ego et il se lance alors dans l’écriture de Melody Nelson, une écriture d’inspiration fortement huysmansienne. Et si certains exégètes hâtifs voient l’ombre du Lolita de Nabokov dans la thématique du disque, c’est qu’ils n’ont pas lu ce livre ou écouté les paroles. Car, même si Gainsbourg a pu être enthousiaste à la lecture de Lolita, on voit qu’il s’en éloigne dès qu’on s’intéresse à la genèse des deux œuvres. Alors que le narrateur de Lolita, Humbert Humbert, est un personnage fictif avec lequel Nabokov s’est amusé à créer une psychologie de toutes pièces autour de cette fascination pour les jeunes filles qui était totalement étrangère à l’écrivain, le thème de la nymphette est une récurrence dans l’œuvre de Gainsbourg. Les allusions y sont plus ou moins masquées, mais que ce soit dans Les Sucettes ou dans Comic Strip (« Viens, petite fille, viens dans mon comic-strip »), il est difficile de nier le double-sens. Quant à des titres comme Chez les Yé-Yé, Marilu ou Lemon Incest, ils ne laissent alors aucune place au doute. En outre, le personnage décadent incarné par Gainsbourg n’a que peu de choses en commun avec le veule Humbert Humbert. Enfin, si les textes de Melody Nelson attestent de la volonté de Gainsbourg d’offrir une œuvre tout autant musicale que littéraire, l’écriture de Gainsbourg se rapproche bien plus du raffinement de Huysmans que de l’ironie et de l’humour noir du roman de Nabokov.

Avec Lolita, Nabokov livrait un roman très narratif, une confession où les états d’âme du narrateur ne sont qu’une justification de ses actions. Au contraire, l’Histoire de Melody Nelson est avant tout descriptif et introspectif. L’action y est inexistante et les moments-clés du récit (la rencontre, l’amour physique et la mort de Melody) ne sont que suggérés. Melody, Ballade de Melody Nelson et L’Hôtel Particulier ne sont essentiellement que des descriptions, de la Rolls Royce que conduit Gainsbourg, de Melody ou de l’hôtel où ils consommeront leur passion. Et de la même façon, Valse de Melody, Ah ! Melody et Cargo Culte s’attachent à retranscrire les états d’âme de Gainsbourg. Seule En Mélody est sensée décrire l’amour physique entre la nymphette et le chanteur, mais Gainsbourg refusera d’écrire ce passage, confiant à Jean-Claude Vannier le soin d’exprimer cette scène musicalement. Or, il est évident que ce refus d’expliciter ce moment ne correspond à aucune pudeur mal placée. Les textes ouvertement pornographiques de Flash-Forward ou Variations sur Marilou seront là pour le prouver. C’est donc bien un choix artistique cohérent avec son personnage. La moindre action se rapproche trop d’une agitation vulgaire pour être tolérée par l’esthète précieux qu’il se plaît à être. Autre conséquence de cette posture, le personnage de Melody est totalement réifié. Malgré son omniprésence (son nom apparait dans le titre de cinq des sept chansons, en plus d’être cité dans le titre de l’album), elle apparait totalement dénuée de volonté, soumise au narrateur dont l’apparente passion amoureuse se fissure dès que l’on y regarde de plus près.



Vos commentaires

  • Le 3 décembre 2011 à 15:08, par Julien En réponse à : Histoire de Melody Nelson

    Intéressant mais Gainsbourg a écrit sur la musique de Vannier. Pas l’inverse. Donc c’est Gainsbourg qui a été inspiré par la musique et a trouvé des images et des mots qui semblaient correspondre à la proposition de Vannier. Donc le miroir et le violon...
  • Le 28 mars 2014 à 18:10, par Sarbacane En réponse à : Histoire de Melody Nelson

    Excellente critique pour mon album de tous les temps !
    Précision cependant : L’Hotel Particulier n’évoque pas la rue de Verneuil, mais... L’Hotel Particulier (aujourd’hui « L’Hotel » — peut-etre déjà à l’époque), un hôtel (un vrai) situé rue des Beaux-Arts (soit à une minute de la rue Verneuil) que Gainsbourg fréquentait beaucoup, qui est un haut lieu artistique de la rive gauche d’ailleurs (Orscar Wilde y est mort, etc.) ... ;)
  • Le 3 novembre 2016 à 01:36, par LAPORTE Loïc En réponse à : Histoire de Melody Nelson

    Alors faux pour Herbie Flowers même si Vannier le dit dans une interview (il dit dans une autre interview qu’il bossait avec Flowers mais qu’il n’a pas souvenir exact de la session), le bassiste était Dave Richmond la preuve ici. http://www.jazz4now.co.uk/biography.php. En 2006 on voit Flowers jouer la partie de basse cependant on est loin de l’original.De plus le son de la basse est plus proche de la Binson Burns que la Jazzbass filet plat de Flowers.

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