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In The Court Of The Crimson King

In The Court Of The Crimson King

King Crimson

par Psychedd le 15 novembre 2010

paru en octobre 1969 (E’G Records)

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Le rock et ses mystères... Longue histoire façonnée par la sueur, par les larmes, par le talent, par le hasard mais aussi beaucoup par la chance. Une chance qui semble choisir des moments incongrus pour venir frapper un grand coup. C’est plus ou moins ce qui est arrivé à King Crimson qui, du jour au lendemain, s’est retrouvé propulsé à la tête d’un mouvement musical, d’une époque et de tous pleins d’autres trucs super importants (mais là, tout de suite, j’ai la flemme de faire la liste...).

Car il y a un avant King Crimson qui est, hélas, resté peu glorieux en terme de notoriété. Tout a démarré avec un groupe au nom d’une originalité incroyable : Giles, Giles & Fripp, composé de Robert Fripp à la guitare, Peter Giles à la basse et Michael Giles à la batterie (on vous l’avait dit que c’était incroyable). Le joyeux trio commence dès 1968 à composer des choses bizarres, déjà conceptuelles, mais pas suffisamment fulgurantes pour marquer durablement les esprits. Il faut dire qu’à l’époque, il faut en vouloir pour se faire repérer dans tout ce grand bouillon musical, dominé par les Beatles, Who, Stones et autres futurs dinosaures très loin de l’extinction.

C’est pas faute d’essayer pourtant. Le groupe tente l’aventure studio et sort en septembre 1968 un album : The Cheerful Insanity Of Giles, Giles & Fripp. Résultat : pas plus de 600 exemplaires vendus. Comme nous sommes gentils, nous ne dirons pas que c’est minable, bien qu’un tel score mérite d’être salué par tous. Paradoxalement, nous avons ici l’un des plus grands guitaristes de rock de l’époque (de tous les temps vous diront les guitaristes puristes. N’étant moi-même pas musicienne, je ne peux donc qu’acquiescer bêtement.) qui doit, faute de succès, donner des cours de guitares pour survivre. Mais à la fin de l’automne, un changement s’opère : sans réelle discussion, mais dans la joie générale, Ian McDonald entre dans le groupe. Et comme il est plutôt sympa, il n’arrive pas les mains vides : ex-militaire, il a préféré utiliser ses cinq années en uniforme pour apprendre à jouer tout plein d’instruments (flûte, clarinette, saxophone, claviers...) au lieu de jouer du fusil. Grand bien lui fasse, car en plus de ses multiples machines à sons, il va ramener un certain Peter Sinfield qui, à défaut d’être musicien, est un excellent écrivain-poète et va faire partie intégrante du groupe. Lassé par tout ce bordel, Peter Giles décide de se barrer, laissant une place vacante à la quatre cordes. Fripp, dans un éclair de génie, contacte un ami de sa ville natale, le chanteur-bassiste Greg Lake (futur Emerson Lake & Palmer).

Début 1969, Giles, Giles & Fripp disparaît dans les limbes et King Crimson, dont le nom est inspiré d’un poème de Sinfield, voit le jour. Joli bébé pourrait-on dire. Quelques morceaux en poche, totalement inconnu du public, le groupe se produit en concert le 5 juillet 1969 aux côtés des Stones et de Mott The Hoople, devant 850.000 personnes (pas mal hein ?!) et remporte plus de succès que leurs illustres acolytes (tout du moins, dans le journal The Guardian). Grisés par ce début de reconnaissance, mais sans aucune volonté de succès ou de tout révolutionner, nos cinq lascars vont pondre en automne ce que l’on peut appeler un manifeste : In The Court Of The Crimson King. Comment imaginer qu’avec ce premier album, la face du rock va être changée ? Car aussi incroyable que cela puisse paraître, ce disque est le premier à faire la synthèse d’un style balbutiant et à le hisser au rang de mouvement musical à part entière : le rock progressif est né (Gloria Gloria Hallélujah ! Chantez les anges, résonnez trompettes !). Oui, le rock progressif, ce style qui provoque sueurs froides et crampes violentes à l’estomac chez certains amateurs de rock. Mais ici, point de musique pompeuse et grandiloquente, point de sonorités aux frontières du kitsch le plus redoutable, point de concept nébuleux ou d’histoires bancales d’heroic-fantasy (où es-tu Lancelot du Lac sur ton fier destrier ?). Ici, vous n’aurez droit qu’à un pur moment de bonheur, à de mélodies imparables, à de la poésie qui peut osciller entre le plus doux des rêves et le plus terrible des cauchemars. Avec ça, préparez-vous à faire travailler votre cerveau, parce que, dans le genre musique cérébrale, on ne fait pas mieux.

Mais le voyage ne se fait pas sans dommages car il débute dans la rage et le sang : 21st Century Schizoid Man fait d’entrée de jeu très, très mal. Chant syncopé de Greg Lake dont la voix déformée, distordue donne l’impression que ses cordes vocales sont faîtes de barbelés. Peter Sinfield, qui en plus d’être crédité pour les paroles et a carrément acquis le rôle d’ « illumination », signe des paroles d’une cruauté insoutenable. En pleine guerre du Vietnam, écrire Innocents raped with napalm fire (innocents violés au napalm), on vous assure que ça a fait son effet... Effet stroboscopique, les paroles se transforment en images projetées avec violence devant nos yeux et le jeu des musiciens tout en puissance, obsédant, martelant, n’aide pas vraiment à sortir indemne de cette expérience de musique totale. La partie centrale, comme un grand délire où chacun se lâche est également le moyen de s’apercevoir qu’aucun de ces p’tits gars n’est manchot. On a déjà parlé de Robert Fripp, mais que dire de Greg Lake dont le jeu de basse n’est que pure merveille et dont la voix est capable de vous filer un frisson en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire ? Comment exprimer mon admiration devant le jeu tout en nuances et la maîtrise totale de chaque instrument de McDonald ? Comment puis-je vous dire que Michael Giles réalise lui aussi des prouesses derrière ses fûts ? Et pourtant, rien ne sonne technique, question de son, question de feeling, tout ce qui sort de ces doigts, même les notes les plus simples, tout cela sonne juste bien. Très bien.

Et du plus dur au plus doux, car après la « haine » du premier morceau, changement total d’ambiance avec le superbe I Talk To The Wind. Originellement écrite par McDonald et Sinfield pour Giles, Giles & Fripp (il existe quelques versions intéressantes datant de 1968), ce morceau s’est subitement retrouvé projeté dans ce monument de musique progressive. Dominé par une flûte aérienne, on nage ici en pleine poésie, comme un petit instant de bonheur, suspendu dans les airs. L’espace d’un instant, le temps n’a plus prise sur nous. Et seul compte cet infime moment où l’esprit vagabonde au gré du vent. Mais il ne s’agit ici que de la vie dont on veut parler, au temps de la violence et du rêve succède le temps de la mort. Epitaph est certainement le plus beau morceau de tout l’album (attention, jugement purement subjectif), celui où toute la force mélodique du groupe se fait sentir, celui où Greg Lake révèle toutes les subtilités et nuances de sa voix. Si l’on devait qualifier cet album et surtout cette chanson, il faudrait les voir comme étant romantiques. De ce romantisme pur entre souffrance et déchaînement des passions avec cette étrange impression de crépuscule, moment d’acceptation de la mort, mais aussi de la peur qu’elle provoque. Toute la première face du disque semble être dédiée aux émotions humaines, les plus fortes, les plus belles, les plus terrifiantes.

Car la deuxième face est consacrée à deux morceaux un peu plus longs qui entrent dans un domaine bien plus narratif. Le premier, Moonchild, est comme une petite comptine enfantine, plongée dans une nuit de pleine lune (quand on vous dit que c’est romantique...) sauf que le groupe commet sa première (et seule) faute : un passage mi-bruitiste, mi-musical sans réel intérêt, et ce pendant près de dix minutes. C’est rigolo au début et très vite, ça lasse. On passe donc rapidement à la suite qui réveille d’un coup. In The Court Of The Crimson King est un peu la pièce de résistance du disque : et là, on peut le dire, c’est du vrai prog. En tout cas, voici le morceau qui a dû traumatiser plus d’un musicien progressif, que ce soit par sa structure, toute en longueur avec pas mal de moments qui laissent une belle place à l’improvisation, quelques chœurs, assez jolis (mais ce n’est pas non plus la folie furieuse) et bien sûr un bon départ en sucette avec claviers qui s’entendent bien, sur la fin. Cette formule va être utilisée, travaillée, façonnée à la guise de chaque groupe de ce genre musical. Il faut dire que King Crimson a tellement frappé fort que certains ne s’en sont pas remis, tels les membres d’un petit groupe appelé Genesis qui, lors de l’enregistrement de Trespass, pousseront la fanattitude jusqu’à accrocher la pochette de l’album de ces Rois Pourpres sur les murs du studio, tel un fétiche bienveillant, un porte bonheur.

Grâce à cet album, King Crimson devient ZE référence qui tue dans son domaine musical. Couronné d’étoiles, parti vers la gloire, il va tout de même y avoir des ratés dans cette belle machinerie. Après un tel coup d’essai, dur de s’en sortir aussi bien, surtout si dès le début, vous avez placé la barre trop haut. Aujourd’hui, tout le monde cite ce disque-ci, mais omet (plus ou moins) volontairement de parler des suivants. Mais c’est de leur faute aussi... Fallait pas enregistrer un album aussi parfait...

Article publié pour la première fois le 2 mai 2006.



Vos commentaires

  • Le 24 août 2011 à 22:31, par Michel Vignères En réponse à : In The Court Of The Crimson King

    Ce chef d’oeuvre qui est certainement l’ expérience musicale la plus extraordinaire que tout auditeur a eu, a, ou aura, lorsqu’il fini sa première écoute de ce disque/CD, va lui faire d’autant plus regretter, tel deux bémols qui rendraient humain ce déluge musical extra terrestre :

    1 - un mixage trés écrasé et un souffle en bruit de fond qui sonne Garage Band ;bricolage génial dans une cave, capable de faire exploser tout l’univers musical connu de l’ humanité.Si ce mauvais enregistrement contribue au mystérieux déluge sonore implacable ressenti par tous nos pores à la première écoute, l’auditeur aura peu de peine à imaginer ce qu’un mixage à la Dark Side Of The Moon aurait donné !! Mais en 1969, la haute fidélité n’ était qu’un rêve, réservé à des catégories sociales trés favorisées,et que d’afronds les électrophones Tepaz ont fait subir aux bricoleurs/ingénieurs du son ! On enregistrait, mixait et remixait pour le futur, la technologie disponible ne pouvant amener les subtilités des enregistrements à l’ oreille de l’ auditeur, à la sortie des disques.

    2 - La suite de Moonchild, bruitage hétéroclite, qui, s’ il aurait sa place sur un LP de Zappa, romp ici le climat néo romantique implacable auquel seuls les sourds (plus que jamais et plus que pour tout autre création musicale,qu’ ils sont vraiment à plaindre de ne pouvoir goûter à cet opus !!!) ou les pisses froid malhonnêtes vont échapper.

    ....ces deux remarques laissées de côté,l’ oreille humaine ne peut en effet se remettre de cette expérience musicale que nous propose le Roi Cramoisi. Un traumatisme positif va s’incruster dans les 2 tympans de l’ auditeur/cobaye pour ne plus s’y en extraire jusqu’à sa mort.Comme une drogue qui aurait pris une forme sonore, et dont on n’ aurait pas la nécessité de renouveller la dose

    Ce Capolavoro dépasse évidement le genre Rock qu ’il contribue par ailleurs à étriquer encore et surtout en 2011,au moment ou à sa sortie,il en détruisait toutes les frontières.Il a fallu peut de temps aprés sa première écoute, pour que ses sons inoculent dans mon cerveau un sentiment de jalousie sans retour envers ceux qui ne connaissent pas encore ce disque. Heureux mortels qui ont je l’espère encore devant eux cette expérience traumatisante et jouissive, à laquelle je crains fort de ne plus pouvoir goûter jusqu’ à ma fin, avec tout autre grande oeuvre musicale que j’aurais encore la chance de découvrir.

    In The Court Of The Crimson King, comme toute géniale création,telle la 9 eme de Beethoven ne peut se réduire à un quelconque genre musical.Ses créateurs ont transcendés transversalement toute classification, par ce tour de force qui signa,au moment de sa sortie sa propre négation, en rendant quasi impossible son renouvellement, et encore moins son dépassement

    On pourrait aller jusqu’à faire un clin d’oeil au film « Le Bon, la Brute et le Truand », en pensant trés sérieusement qu’au fond, malgré toute la complexité de l’ être humain,il peut être scindé en deux types :
    ...celui qui a écouté/écoute/écoutera In The Court Of The Crimson King...
    et l’ autre....
    Séparation irreversible !

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Tracklisting :
 
1. 21st Century Schizoid Man (7’21")
2. I Talk To The Wind (6’05"))
3. Epitaph (8’47")
4. Moonchild (12’13")
5. In The Court Of The Crimson King (9’25")
 
Durée totale : 43’51"