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Interview Laurent Chalumeau

Interview Laurent Chalumeau

par Thibault le 9 février 2011

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C’était le 4 novembre dernier. Il se tenait une « rencontre rock & littérature » à laquelle on s’est rendu par désœuvrement mêlé de curiosité, et aussi, il faut bien l’avouer, avec l’envie de s’en payer en bonne tranche en écoutant les gémissements du pantin de rien Patrick Eudeline, qui sur le papier figurait parmi les intervenants ce soir là. Au final, rien de tout ça. Patou s’est fait porter pâle en ressortant le coup de l’OD backstage avant l’heure, et l’épiphanie nous est parvenue avec la découverte de Laurent Chalumeau.

En deux prises de paroles, l’ancien de Nulle Part Ailleurs avait réglé son compte au débat et disait en substance et avec la manière une bonne partie des choses qu’on maugréait dans son coin depuis quelques temps. Notamment qu’avant de penser à « écrire rock », ce qui ne veut décidément rien dire, il fallait songer à traiter son sujet avec sérieux. Une lecture par l’animateur de quelques pages de son livre Moi & Bobby McGee finissait de nous séduire, il fallait regarder ça de plus près.

On s’est donc enfilé avec plaisir Moi & Bobby McGee et sa centaine de pages qui scanne en long, en large et en travers la chanson de Kristofferson et tous les électrons qui gravitent autour. Puis En Amérique, recueil d’articles publiés dans L’Écho des Savanes et R&F au cours des années 80, où l’on y parle aussi bien de Monument Valley et de radio locale émettant depuis un pénitencier que d’Ice-T. Ô joie, point de Gloubi-boulga gonzoïde babouinesque recherchant le frisson sensationnaliste du reportage de terrain mais des articles chiadés, épurés, secs, souvent très drôles. Au détour d’un chapitre, Chalumeau dit des bonnes chansons country qu’elles sont d’un « laconisme viril », c’est la même âpreté au cordeau qu’on retrouve dans ses pages.

Autant de raisons pour en discuter directement avec l’intéressé.

Inside Rock : La première chose qui m’a frappée en vous lisant, c’est un ton et un point de vue assez singulier. Vous n’êtes ni distant ni cynique avec votre sujet mais pas complaisant pour autant. Vous avez déclaré dans une autre interview que « Les mythes, c’est rusé : ils ne le deviennent pas par hasard. Donc, c’est intéressant d’en soulever le capot, d’aller voir derrière, comment ça marche, comment c’est fait, sur quoi ça repose. Le proverbe dit : « Si tu veux perdre la foi, va à Rome ». Mon expérience, c’est qu’une fois à Rome (ou à Memphis, à New Orleans ou Chicago), on ne perd pas la foi, on la nuance et on la reformule. On croit peut-être à moins de trucs qu’avant de venir, mais on est plus convaincu de ceux qu’on garde » Finalement, c’est en démystifiant un mythe qu’on sait s’il est véritable ?

Laurent Chalumeau : Il y a une part d’épreuve du feu immanquable, mécanique et involontaire dans la confrontation face à une réalité dont on a rêvé. Ce n’est pas pour se parer des plumes du paon ou s’arroger une quelconque autorité mais quand on arrive dans des endroits dont on ne connaissait que des représentations dans des chansons, au cinéma ou dans des bouquins, qu’on s’en est fait une certaine idée et qu’on découvre leur réalité, il y a parfois des endroits identiques à ce qu’on imaginait, des endroits décevants, d’autres réservent de bonnes surprises. La surprise étant souvent de voir que ce qui en fait l’intérêt n’est pas forcément ce qu’on avait envisagé dans un premier temps.

Je prends l’exemple de New Orleans par exemple, pré Katrina évidemment. Tant qu’on y est pas allé, on a un fantasme qui ressemble au pire des pièges à touristes de la pire des rues du « French Quarter ». Une fois qu’on y est, on s’aperçoit que ça se passe pas forcément dans ce fameux quartier et que c’est encore mieux à tous les étages que ce qu’on s’y imaginait en termes de musique, de sensualité, d’épices dans la nourriture, tous les trucs associés à la Nouvelle Orléans. Ils existent mais pas exactement là où on les plaçait, pas exactement comme on les imaginait...

IR : Pardon de vous couper, mais avez vous vu la série Treme sur cette ville ?

LC : Non mais j’ai hâte de la voir, je fais partie des admirateurs, des adorateurs de David Simon depuis la diffusion du premier épisode de The Wire sur Canal Jimmy derrière The Sopranos il y a de ça six ans ! [1] Ça a été un éblouissant immédiat. La bonne nouvelle est que souvent la mythologie résiste à la présence réelle dès lors que ses mythes ne sont pas là par hasard, de façon arbitraire. Il y a toujours un étalon or qui vient les garantir.

Ce n’est pas méthodologique, ni délibéré, d’autant qu’en ce qui me concerne, quand j’ai eu l’occasion de me mettre en face des idées que je m’étais faites, ma posture n’était pas du tout celle du vérificateur, c’était plutôt celle du pèlerin. C’est une question de tournure d’esprit, je pars du principe que qui aime bien persifle bien. Je n’ai jamais trouvé la bonne façon de faire concurrence à Beaumarchais mais « sans la liberté de blâmer il n’est point d’éloge flatteur », je trouve que c’est encore plus vrai si on trouve un bon moyen d’inverser la proposition. Sans éloge, le persiflage n’a point droit de cité, on ne peut pas être uniquement dans la démolition ou dans le ricanement mais à l’inverse une posture de pèlerin extasié s’essouffle.

IR : Contrairement à beaucoup de commentateurs de culture populaire, vous ne semblez pas vouloir paraitre lettré ou en mettre plein la vue.

LC : Oh oh ! Attendez ! En Amérique c’est un florilège constitué de hautes luttes et à grande peine ! C’est la crème de la crème mais ce qu’il a en dessous et autour n’est pas que du petit lait ! Toutes les grimaces, simagrées, poses et postures folkloriques et rituelles de la rock-critic rock-critiquante je les ai toutes eues, pratiquées et poussées jusqu’à un paroxysme suffocant ! J’ai réussi à me lasser moi même de toutes ces singeries, je me suis dit un matin que ça allait dans le mur de manière inintéressante. J’ai pris mon sujet, mon travail et mon lecteur au sérieux au lieu de ne voir dans les sujets que des prétextes à un numéro de claquettes auto-valorisant.

Effectivement, ce qui constitue En Amérique et ce qui fait, ceci dit en toute modestie, que ça reste à peu près valide, pertinent et lisible vingt cinq ans après tient au fait que les articles ont été écrits pendant une espèce de parenthèse enchantée. C’est intervenu entre ma propre invention de la pilule et ma propre apparition du SIDA. L’invention de la pilule c’est cette prise de conscience d’arrêter de faire le malin juste pour le faire et de pousser la coquetterie du cancre jusqu’à croire qu’il y a une prime au non travail, à la paresse et à la désinvolture. C’est irrespectueux pour tout le monde et les premières victimes sont ma personne, mon envie d’écrire et mes ambitions. C’est une décision volontariste de pratiquer un peu plus d’humilité, de méthodes besogneuses. L’apparition du SIDA qui est venu sonner le glas de cette innocente ferveur, c’est d’être resté trop longtemps aux États Unis.

Pendant que moi, à force de voyages, de rencontres, de recherches, je commençais à approcher une certaine expertise du réacteur atomique des musiques et mythologies américaines, au même moment, j’en voyais l’abâtardissement proposé par l’industrie. On sortait des vieux bluesmen de l’hospice pour leur faire rejouer les mêmes vieux riffs éculés dans une pub pour soda en leur collant une espèce de blanc bec pour servir de passerelle avec les jeunes téléspectateurs de MTV, enfin bref. Toute cette espèce de barnum me navrait et m’amenait à nourrir une certaine aigreur, à prendre un ton blasé et à tirer sur tout ce qui bougeait ! Quand on est correspondant aux États Unis pour un journal musical, on est là pour faire rêver les gens. Tout comme mes ancêtres écoutaient Radio London, pour avoir lu les articles de Garnier en provenance des Etats Unis, on veut juste la bonne dose de démythification qui vient garantir la construction d’autres mythes ! 10% de regard critique pour 90% d’hagiographie. Les derniers mois de ma participation à Rock & Folk, j’étais arrivé à un très mauvais point dans la démolition méthodique avec un ton amer, à la lisière de l’aigreur, d’une mauvaise acidité, un peu pédante et prétentieuse.

Les articles d’En Amérique se sont faufilés entre le moment où je branlais rien, quand je pensais qu’il suffisait de raconter trois mauvaises plaisanteries ou ce qui précédait l’interview pour faire un bon article, et le moment où les bras me sont tombés en me disant que décidément, ce qu’il y avait de céleste, de magique et sacré, au sens laïc du terme, dans les musiques américaines serait quoiqu’il arrive trahi, maltraité et dénaturé par l’industrie. Le ton qui vous a plu est une espèce d’accident.

IR : Vous vous décrivez parfois comme un « mythomane », au sens de quelqu’un qui veut raconter des histoires. On ressent cette envie de différentes manières dans En Amérique et Moi & Bobby McGee, un côté plus documentaire, l’autre plus digressif, mais qui se rejoignent dans une certaine rigueur, avec l’attachement au texte, à des lieux, des informations précises. Moi & Bobby McGee c’est en quelque sorte un travail de connexion entre différents éléments réels ou fictifs contenus ou évoqués par la chanson.

LC : En ce qui concerne Moi & Bobby McGee, le livre lui même est une suite d’accidents. J’étais parti pour rajouter dix feuillets pour un inédit dans un recueil d’articles et en fait j’en avais écris quarante juste en traduisant et commentant le texte de la chanson sans aucun repère biographique, ni aucune mise en perspective. Du coup je me suis retrouvé avec une espèce de monstre que mes éditeurs m’ont poussé à sortir à part. L’écriture de ce livre a été une divine surprise, c’est comme un hamster qui se remplit les bajoues puis se les vide. Ça prend tout le monde par surprise, on pouvait pas imaginer que des joues de hamster contiennent autant de saloperies ! C’est éventuellement la preuve que je n’ai pas fait entièrement fausse route en pensant que cette chanson était charnière et porteuse de plus que ses simples couplets, refrains et mélodies.

C’est une chanson étonnante, elle me fait l’effet de bien rassembler beaucoup de choses qui l’ont précédée et d’avoir eu une descendance du fait de son succès anglo saxon. Pour en dresser l’inventaire, on se retrouve avec cent pages. J’en étais le premier étonné !



[1voir notre dossier sur ces séries

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