Sur nos étagères
Kobaïa

Kobaïa

Magma

par Psychedd le 14 décembre 2010

4

paru en mai 1970 (Philips)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Klaus Blasquiz, 1971 : « Le fait de posséder un symbole, un symbole magique en plus, le fait de porter des costumes noirs ; le fait d’avoir choisi la dureté car il n’y a qu’une façon d’être efficace, c’est d’agir pleinement, et, vue de l’extérieur, la détermination passe pour de l’intransigeance, et on nous considère comme des durs parce que l’on ne fait pas de concessions ; le fait d’avoir mis des discours dans notre premier album, d’avoir craché la haine à la terre dans notre second disque, d’avoir écrit sur la pochette « haine » alors que c’était l’époque du « peace & love », le fait de ne pas jouer du rock’n’roll, le fait de ne pas nous droguer systématiquement, sortir du monde et refuser le combat, c’est cela, tout cela qui provoque des réactions vives ».

Des réactions vives dit-il ? Si l’on considère que Magma est un groupe à qui l’on a gentiment donné la réputation de fasciste, les réactions vives ressemblent plus à du rejet et à de l’incompréhension totale... Préférons opposer l’idée qu’ils sont effectivement des extrémistes, mais de la musique. En tête le batteur et leader, mystique et complètement dingue Christian Vander élevé à l’école du jazz par son compositeur de père Maurice Vander. Mais le jazz pur à cette époque, il ne peut plus. Pour lui, son dieu John Coltrane, dont il porte encore un deuil douloureux, a fait le tour, a épuré et même tué ce style. Quant au rock et à la pop... Marchandises d’un monde en phase d’autodestruction, suicide consenti par toute cette pauvre masse abrutie. Autant dire que ça ne lui correspond pas trop.
Mais il faut bien se nourrir, et Vander, en quête d’un absolu, plein de rage et de haine envers ce monde qui ne peut le satisfaire, donne quand même des concerts avec le Magma première mouture dans des casinos emplis de vieux snobs qui ne demandent vraiment pas à être bousculés. Et c’est pourtant ce qu’ils font, risquant à chaque fois de provoquer une peur panique chez des auditeurs, médusés devant le spectacle qui s’offre à eux. Un Vander ivre de colère, en pleine transe incantatoire hurle des phrases qui ne veulent rien dire, jusqu’à ce qu’un mot sorte de tout ce bordel : Kobaïa. Nous sommes en l’an de grâce 1969.

Kobaïa, mot qui résonne en Vander, formule magique qui lui ouvre les vannes de son cerveau en ébullition, première étape vers la création d’une mythologie et d’une œuvre complexe et hors de ce triste monde. Kobaïa sera le nom d’une grande pièce musicale qui lui vient presque aussitôt à l’esprit. Et va falloir bosser mes amis. Bosser oui, mais avec qui ? Des musiciens sont contactés et déclinent l’offre de manière polie mais ferme. C’est quoi ce délire ? Pourquoi prendre des risques alors qu’il est si simple de faire de la musique pour le commun des mortels ? Vander a, heureusement, un petit groupe d’adeptes de ses idées qui suivent dès le début et qui sont vraiment prêts à s’investir (Laurent Thibault, Francis Moze, Zabu et René Garber). Car de l’investissement, à la limite de l’aveuglement pur et simple, il en faut pour travailler une musique et un thème qui ne ressemblent à rien de connu avec un fou furieux qui tape sur ses fûts comme si sa vie en dépendait. Le travail de répétition commence très vite. Chaque jour, Vander fait ses dix-sept kilomètres à pied pour arriver aux studios Pathé-Marconi de Boulogne et c’est parti pour quinze heures de boulot. De quoi rendre maboule ! Folie collective qui convient bien à Claude Engel qui va devenir le guitariste de la bande, puis à Klaus Blasquiz, chanteur de blues et dessinateur. Et pourtant, ce n’est pas gagné d’office pour ce dernier. Venu aux studios de répétition, il se fait à peine remarquer par Vander, même quand il commence à chanter Kobaïa, planqué derrière le piano. Parfois, il ne faut pas chercher à comprendre, tout ce que Blasquiz sait, c’est qu’il sera dans Magma, même s’il doit vendre un bras pour ça. Klaus Blasquiz : « J’eus l’impression de rentrer dans la cage d’un zoo avec un batteur fou en liberté. La surprise énorme que j’éprouvais fit naître immédiatement un espoir complètement démesuré ! ». Espoir ruiné assez vite puisque le groupe ne veut pas quitter le vieux pote Zabu. Par chance, et par hasard, Vander tombe sur une bande enregistrée à partir du micro du piano et entend la voix de Klaus. Tant pis pour Zabu, il lui faut le barbu !

Toujours dans le but d’assurer une subsistance relative, Magma se produit en concert avec Martin Circus où ils se font repérer par un pianiste classique, Karl Knutt, qui les considère directement comme le meilleur groupe du monde. Impression qui le poursuit au point qu’il va les écouter répéter, allongé sous le piano et qu’il leur propose gentiment de produire leur premier album et de leur trouver une maison dans le trou du cul du monde pour qu’ils puissent travailler sans relâche sur l’œuvre qu’ils continuent de répéter inlassablement. À ce moment commencent les premiers changements de personnel au sein du groupe, tradition qui va perdurer tout au long de l’histoire de Magma. Un saxophoniste est embauché, et comme c’est vraiment de la boulasse, tout ce petit monde part sur les terres de Knutt, d’octobre 69 à janvier 70. Et ce qui pourrait ressembler à une grande communauté joyeuse où l’on fait la fête nuit et jour se métamorphose en fait en gigantesque goulag musical. Tels des ascètes, ils se retirent du monde et suivent à la lettre les instructions du moniteur Vander qui ne fait pas les choses à moitié : on se lève à 7 heures du matin et on enchaîne avec cinq kilomètres de footing, puis chacun se retire dans sa « cellule » pour bosser son instrument perso jusqu’à 11 heures. Puis à 13 heures, la troupe répète pendant 6 heures et chacun retourne bosser en solo jusqu’à 21 heures 30. A 23 heures, extinction générale des feux !
Forcément, l’énergie déployée se manifeste autrement que par la musique qui se fait de plus en plus dure, de plus en plus extrême : les musiciens en proie à des crises de folie créées par l’enfermement et le régime plus que draconien, fracassent fenêtres, portes et tout ce qui est cassable, si bien qu’à leur départ, la baraque n’est plus qu’une ruine démolie dans les règles de l’art. À de rares exceptions, le groupe fait une virée en ville histoire d’aller boire une mousse et de faire flipper avec leurs regards de tueurs. Ils rencontrent pour la peine un type avec des yeux à peu près similaires, complètement déjanté donc et, pris de curiosité, qui les suit dans leur antre pour savoir ce qu’ils font. Il n’en ressortira plus, devenant par là même technicien du groupe, les suivant durant de longues années, prêt à tous les sacrifices... C’est beau !

Karl Knutt finit par lâcher l’affaire, effondré devant les dégâts provoqués chez lui et Lee Hallyday, directeur artistique chez Philips prend la relève. Re-changement de personnel et entrée en studios mi-avril. Entre temps, Magma est contacté par un certain Michel Colucci qui propose de les mettre en scène. Ce n’est pas une blague, mais ça n’intéresse pas trop le groupe qui refuse expressément la proposition du futur Coluche...
Le 6 mai 1970, Kobaïa est enfin immortalisé, presque un an après sa genèse. Et quel chemin parcouru ! Saluons haut et fort l’exploit accompli par Magma qui, non content d’avoir accouché du manifeste kobaïen ultime, sort un double album directement, fait assez rare il faut bien le dire pour un premier disque. Sans oublier que tout cela est enregistré dans un langage venu en rêve à Vander, un langage nouveau, aux sonorités germaniques, un langage qui ne demande qu’à se complexifier au fil du temps, un langage qui, par sa nouveauté, permet une affirmation totale de l’existence purement terrestre d’un petit groupe d’élus qui s’éloignent un peu plus de ce monde empli de pourriture pour aller vers un ailleurs meilleur. Le Kobaïen comme future langue vivante d’une poignée d’êtres que Magma veut sauver de la médiocrité ambiante. La sauver mais où ? Parce qu’on l’a déjà dit, la Terre n’est qu’une déchetterie géante, peuplée de créatures viles et se condamnant à plus ou moins long terme à une fin assez peu reluisante, guerre atomique ou cataclysme naturel, provoqué par une Nature qui ne demande qu’à reprendre ses droits. Kobaïa, planète d’asile, voilà l’alternative que nous propose cet album qui conte l’aventure d’un peuple en quête d’absolu.

Magma prophétise et fait naître une histoire. Et pour que tout cela soit plus clair, parce qu’aller chercher à comprendre le kobaïen ce n’est pas une chose facile, une explication de chaque morceau est fournie gracieusement à l’intérieur du disque. De la construction du vaisseau spatial à l’arrivée sur Kobaïa en passant par la planète Malaria (premier univers, à gauche après la comète...) et le retour sur Terre pour venir sauver ceux qui veulent bien l’être (sans oublier les problèmes que ça provoque), nous voilà propulsés au gré des ambiances et de la folie de cet album dans un univers surprenant, effarant, effrayant, mais passionnant.
Force, puissance, Magma vient conquérir le monde, n’en déplaise aux auditeurs réticents et aux critiques moqueuses. Véritable machine de guerre, tout le talent des musiciens nous explose au visage. Car pour faire partie de Magma, il ne faut pas être médiocre, il faut pouvoir s’adapter et donner le meilleur de soi-même, être dévoué corps et âme à l’art de créer et d’innover.
Album le plus proche des influences coltraniennes par la présence d’une section de cuivres et d’instruments à vent, Kobaïa fait figure d’exception dans la discographie à venir du groupe. Ici, percent encore des touches d’espoir et de douceur (Naü Ektila), avant que Magma ne devienne plus qu’un lourd char d’assaut, mené par les roulements menaçants de tambours militaires.
Ouverture funky (si, si) avec Kobaïa (dont il existe une version anglaise), rythmique assassine et explosion de vie, comme un volcan en éruption, Magma porte bien son nom, y a pas à redire là-dessus...
Klaus Blasquiz au chant fait des merveilles, puissance et légèreté alliées pour le meilleur, interprète parfait d’un kobaïen qui n’en est qu’à ses balbutiements. Magma ne ressemble définitivement à rien de connu, poussant le vice jusqu’à donner un rôle purement rythmique à la guitare, alors qu’on est en pleine période de guitar-heroes qui s’acharnent à faire des solos de la mort qui tue.

Magma est là pour provoquer la transe, un état proche de l’hypnose au travers des répétitions de mouvements, de l’omniprésence de la basse qui martèle la poitrine, puis tout briser, recherche incessante de la tension extrême. On ne peut pas s’apaiser et se laisser porter par Magma. Aucune occasion de s’endormir, ils ne nous en laissent pas le temps, d’autant plus que Vander qui maîtrise binaire et ternaire est capable de changer le rythme d’un morceau, en moins de temps qu’il ne faut pour comprendre ce qui est en train de se passer, et transformer tout. Tout est en mouvement perpétuel, dans un mécanisme prodigieux échappant à la conception même de la musique de cette époque. Kobaïa est également un album où percent des influences qu’on n’aurait pas pu deviner être celles d’un féru de jazz : musique de l’Est, rock (peut-être plus une influence de Blasquiz qui s’était pris une claque avec Love Me Do, ainsi que Cochran, Presley, Buddy Holly...) et musique classique, par la force narrative de l’ensemble (qui peut rappeler Stravinsky, dont est fou Vander depuis qu’il a vécu un état à la frontière du réel étant gamin en écoutant Le Sacre du Printemps). De toute manière, vouloir mettre Magma dans une catégorie est une grave faute. Pas vraiment jazz, bien que ce style revienne régulièrement hanter le disque, tel un fil conducteur, pas vraiment progressif, pas vraiment rock. Magma fait du Magma. Point. Mais ce n’est pas encore du vrai Magma, car cet album est assez abordable comparé à ceux à venir et qui vont faire fuir les premiers adeptes. Il est de plus le plus « positif » du groupe, avant que tout ne soit plus que haine pure. Mais déjà Vander nous fait une démonstration vocale, à presque en faire mal tellement il pousse vers l’aigu (Stoah). Vecteur et traducteur de phénomènes qui le dépassent, il arrive fréquemment de le voir les yeux révulsés, scandant une litanie païenne (souvent improvisée) avec toute la force du monde. Durant certains concerts, après un tel excès, il s’effondre derrière ses fûts, trop transcendé qu’il est par les forces occultes de Kobaïa en action à travers son corps et son cerveau... Il paraît que ça impressionne !

Alors bien sûr, Magma fait peur, d’autant plus que la pochette du disque n’aide pas à franchir le pas. Mais Magma joue la musique de la vie, dans toute sa cruauté et sa violence, sortie du plus profond des entrailles de chaque musicien et ce cri n’est dans Kobaïa que celui de l’espoir de pouvoir trouver mieux un jour. Magma a voulu réveiller les consciences endormies et élever l’âme, à la recherche de la note suprême pouvant tout bouleverser et changer rien qu’en l’entendant. Probablement qu’ils n’y arriveront jamais, mais si ils y arrivent...

Article publié pour la première fois le 23 janvier 2006.

 [1]



[1Sources :

Philippe Koechlin, Mémoires de Rock et de Folk, éd. Mentha, 1992.
Antoine de Caunes, Magma, éd. Albin Michel, Rock & Folk. Consultable sur le site :

http://ddesassis.free.fr/magma/index2.htm

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Tracklisting :

Disc 1 :
 
1. Kobaïa (10’09")
2. Aïna (6’13")
3. Malaria (4’21")
4. Sohïa (7’38")
5. Sckxyss (2’47")
6. Auraë (9’47")
 
Durée totale : 40’58"
 
Disc 2 :
 
1. Thaud Zaia (7’)
2. Naü Ektila (12’49")
3. Stöah (8’04")
4. Mûh (11’07")
 
Durée totale : 39’01"