Incontournables
L.A. Woman

L.A. Woman

The Doors

par Lazley le 29 septembre 2009

sorti en avril 1971 (Elektra/WEA)

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L.A. Woman... un album-étape dans l’Histoire de la Musique ? Ce genre de galette, concentré d’époque, où la qualité inaltérable des morceaux le dispute à la pertinence, la vivacité et la possible pérennité du concept développé. Tel Bitter Tears, premier album-concept de l’Histoire, oeuvre pro-amérindienne de Johnny Cash, Aftermath (où les Stones stigmatisent les obsessions de la pop mutante de l’époque, mêlant orientalisme, rythm’n’blues au cordeau et Americana fantasmée, relookée Byron sous dopes), ou bien entendu, ce bon vieux Sergent Poivre.

À partir de là, il serait de bon aloi de qualifier ainsi ce sixième et dernier album des portes : « gueule de bois gargouillante de la génération hippie, synthétisée en 10 lampées de kérosène suave, sous un titre aussi fantasmatique qu’à propos (quoi de mieux que de terminer la Révolution Culturelle là où elle prétend avoir commencé, et enterrer pour de bon Haight Ashbury ?) » Oui... Mais non. Ce serait faire trop peu de cas du legs morrisonien que de le ramener à un de ces peu ragôutants patchoulis symboliques toujours plus décalés, qui enrobe les morts du rock. Bien sûr, il fut le Roi-Lézard, cette gravure hédoniste censée appeler à l’orgie sans fin, et Light My Fire blablabla...

À ceci près que, paradoxalement, le Jim, responsable des vers « they got the guns but we got the numbers » et autres « we want the world and we want it now », se foutait éperdument de ses « hymnes générationnels » de textes. À peine pondus, sa Seigneurie dyonisiaque se faisait un plaisir de les massacrer sur scène, tout occupé qu’il était à pulvériser on-ne-sait-quoi qui ne lui plaisait pas chez l’humanité. D’où l’affaire de Miami. Un bon gros carnage, est-il besoin de le rappeler ? Morrison plus beurré que de coutume, et hop ! L’Altesse « aurait » dégainer son croc reptilien sous les projos, s’astiquant les écailles en direct, le tout sur la base d’un cliché présentant le Jim à genoux devant Robbie Krieger laissant penser, avec l’angle de vue, à une possible fellation ! Bien sûr, procès pour attentat à la pudeur, incitation à l’émeute etc...

Pourtant, Morrison Hotel, ses complaintes de bikers, ses riffs tubesques (Peace Frog entre autres) et son hymne Roadhouse Blues (qui se serait infiltré à coup sûr dans les pots d’échappement d’Easy Rider si Hopper & Fonda ne haïssaient pas profondément le Jim) avait remis sur les rails ces Doors qui s’enfonçaient dans la mélasserie depuis les vagissements abrutissants de Waiting For The Sun (l’album). Mais, à la différence de Krieger ou de Manzarek, ragaillardis par le carton en radio de Roadhouse Blues, Morrison sentait une sale apathie alcoolisée le gagner. Portant sans cesse les stigmates des mutation de son groupe sur le visage, l’éphèbe grossissait à vue d’œil, et ses textes enflaient, s’embourbant dans des gluances pseudo-poétiques. Pendant ce temps, la mort jouait au sniper de luxe en dégommant coup sur coup deux déphasés rock : Jimi Hendrix, marathonien de la penta prismo-déformée et Janis Joplin, il y a peu môme trognonne hurleuse, bouffée par l’héro.

Sur la West Coast, Morrison apparaît dans ses rares concerts livide, immobile, incapable de s’extraire de sa gaine de cuir lui comprimant les jambes à l’excès. Les autres font ce qu’ils peuvent pour rattraper la catastrophe ; combien de fois Manzarek dut-il remplacer au pied levé le frontman déchu, cloué backstage par la bibine ? Ça claque entre les portes, et le groupe, dépassé par les super ensembles hardos, le Detroit Sound naissant et la montée en puissance d’une Americana recueillie, commence à dauber le sapin. Mais quelque chose semble se produire dans la tête du chanteur-parolier plus très inspiré. Continuant de gratter ses « notes on vision » en vue d’un éventuel enregistrement, foutu en rogne colossale par l’étroitesse de son statut au sein du processus créatif, gêné aux entournures par une image et un groupe trop désordonnés, Morrison accule ses travaux, et leur offre une mise à mort rapide et cruelle.

Désormais, il sera ce qu’il aurait toujours dû être : James Douglas Morrison, écrivain américain. Attifé d’une barbe aussi proéminente que sa bedaine, l’homme se coltine un dernier voyage en terre inca, et revient fin 1970, prêt à en découdre avec ce qu’il sait déjà être son dernier album sous l’avatar de « chanteur/figure de proue » des Doors. Dans leur studio « made in cité des anges », Morrison, Krieger, Manzarek et Densmore commencent à répéter, balançant quelques fournées d’un blues-rock maugréant sous l’oeil navré du producteur Paul Rothchild. Doctor ès « sons de cabaret » depuis le premier opus homonyme du groupe, le Paulo désespère de voir ses poulains arborer une dégaine de hobos blasés et balancer une « musique de cocktail », qu’il ne manque pas de pourrir en présence du quatuor. Ni une ni deux, il annonce sa décision de ne pas produire ce nouvel album, par lassitude et manque de conviction pour les nouveaux morceaux... Il conseilla au groupe d’oser se produire eux-même : Panique ! Les Doors filèrent une promotion à leur ingé son, Bruce Botnick. Complétée par deux sessionmen aguerris (Marc Benno à la guitare rythmique et Jerry Scheff à la basse), la nouvelle communauté de frappadingues avance enfin, son éructeur de thèmes en tête, et prend une allure des plus étranges... Parce que c’est un groupe franchement effrayant que découvre le monde en avril 1971.

Décochant d’entrée un The Changeling impulsif, les Doors 1970’ annoncent un retour féroce du grabuge terminal. Dégueulant des monceaux de notes hydrauliques, Manzarek bazarde son merdier orientalisant tourne-en-rond, matant d’un oeil laconique les perpétrations guitaristiques de Krieger. Et voici que l’ex-emplumé raga en question assassine pour de bon sa SG, lui imposant la brutalité de solis remisant le caoutchouteux pour des mugissements hachés ! Morrison se chauffant la gorge sur fond de mue vocale, et on arrive en trombe sur Love Her Madly. Massacre que ce morceau ! Tempo mid-asphalte, acoustiques granuleuses, gimmicks électriques grimaçants, piano-bar...
Bar band. Oui, le dernier des bar bands. Un sirocco de torgnoles pour public de pochetrons bukowskiens, envoyant la purée dans les pires bouges ricains. De sorte que le blues mutant du groupe revêt désormais une armure de tessons imprenable. Et c’est ici qu’implose lavoixlavoixlavoixlavoix...

Bottes cognent sur le parquet poinçonné de verre et flétri de flaques ; les deux mains étranglent le micro dans un accés de rage bourrue ; l’ombre aux poses alanguies se colle au sol, sureffrayée par celui qui martèle ses espaces sans scrupules ; James Douglas Morrison infuse, et gondole les murs de ce coriolis urbain, une tempête de mots contondants aux ligaments enfin explicites. Love Her Madly comme Been Down So Long ou Car Hiss By My Window, chefs-d’oeuvre de vers charnels, foutant dehors le vitreux des expectations hasardeuses de The End, ne sont rien moins qu’un appel à regarder Morrison avec ses propres yeux, pour y discerner un homme en face de lui-même, qui fourre les dernières miettes de son ancienne peau/légende dans la cuvette, direction le vide (Crawling King Snake). The WASP (Texas Radio & The Big Beat) ressemble du coup à une tirade de fin de pièce, déclamée d’un air détaché par ce protagoniste déjà appelé par la vie, derrière les tentures. Les évocations de « pyramides, forêts d’azur » sont jetés par un Cyrano qui se voudrait Le Bret, rejetant panache pour goûter à la quiétude. Et que Roxane aille se faire déniaiser par un autre !

Sa Roxane, cette L.A. Woman délurée, « pute aux cheveux brûlants », Morrison la toise à présent comme une immolée clinquante, à te filer un bourdon pas possible. « Just another lost angel » ? L’écrivain n’est pas dupe : cette incarnation incandescente d’une ville-tombeau de rêves ne mérite même pas les faveurs de son Hyde personnel, ce Mr Mojo Risin anagrammique déjà propulsé sur l’asphalte avant même la fin du morceau-titre. Elle peut implorer, la traîtresse au million de maquereaux ! Son parfum devient rance sous les soli salaces de Krieger, ses mains se racornissent, démasquées par le piano voyeur de Manzarek... Et Morrison quitte la chambre, balançant l’allumette finale sur le lit charançonné. « Motel, fric, meurtre, folie/ Passons de la joie à la tristesse »... Tu l’as dit, hombre !

Une rasade de route (L’America, orage coursant la voiture), l’espoir ronronnant du moteur (Hyacinth House, ce foutu volant peut-il être cet « ami qui ne me dérange pas, qui n’a pas besoin de moi » ?) et une prière déviée (The Wasp) plus tard, vient le temps rattrapé par la pluie... Si « cavaliers dans la tempête » il y a, les Doors les prennent pour adjuvents. Les claviers remplissent chaque trait de pluie d’un microcosme d’ondes, Densmore étoffe son jeu jazzy chuchoté de cymbales-tintements , et Krieger tresse une corde vers les nuages. Maintenant, l’écrivain, celui qui n’est rien d’autre qu’un homme maniant l’encre, James Douglas Morrison donc, s’efface derrière les trombes d’eau, le visage collé au coeur par la pluie. Sans trompettes d’adieu, sans prose solennelle. Parce qu’on ne tatoue pas « prophète » sur un être sans que celui-ci vous le renvoie à la figure. C’est ainsi : il y en a qui veulent garder leur humanité...



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Tracklisting :
 
1. The Changeling (4’22")
2. Love Her Madly (3’20")
3. Been Down So Long (4’41")
4. Car Hiss By My Window (4’12")
5. L.A. Woman (7’55")
6. L’America (4’37")
7. Hyacinth House (3’11")
8. Crawling King Snake (5’00")
9. The WASP (Texas Radio & The Big Beat) (4’16")
10. Riders On The Storm (7’09")
 
Durée totale : 48’47"