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The Freewheelin' Bob Dylan

The Freewheelin’ Bob Dylan

Bob Dylan

par Aurélien Noyer le 4 septembre 2007

Paru le 27 mai 1963 (Columbia)

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1963 est sans doute une des années qui aura le plus marqué l’histoire de la musique populaire. Des deux côtés de l’Atlantique, on peut y célébrer l’avènement d’une nouvelle ère. Une ère qui verra la popularisation de deux genres pourtant déjà vieux, mais à qui il devait sans doute manquer un petit quelque chose.

En Angleterre, sous impulsion de quatre jeunes garçons que l’on qualifierait bien de Fabulous, le rock prenait une nouvelle jeunesse. Après des débuts d’enfant terrible, de paria qui, bien qu’adopté par les jeunes, n’avait pas réussi à gagner le grand public trop effrayé par son aura sulfureuse et après une mort par KO (et par la récupération et l’édulcoration), il renaissait pour tout renverser sur son passage.

Au USA, le rock était encore mort, la Beatlemania n’ayant pas pour l’instant déferlé sur le Nouveau Continent. En lieu et place, quelques étudiants insoumis s’étaient découverts une passion pour le folk, cette musique certes déjà ancienne mais porteuse de messages un peu plus porteurs que les roucoulades de Paul Anka et autres fabricants de guimauve. Ainsi rassemblés dans quelques points cruciaux, dont le célèbre Greenwich Village de New York, de nouvelles personnalités apparaissaient peu à peu. Et parmi eux, un certain Bob Dylan qui, en bon petit impertinent, sortait en 1963, au nez et à la barbe de tous ces folkeux qui l’avait accueilli et nourri (aussi bien physiquement que musicalement), ce qui restera sans doute l’album définitif du folk new-yorkais.

Avec The Freewheelin’ Bob Dylan, plus qu’aucun autre ou qu’avec aucun autre de ses albums, Dylan synthétise l’esprit de ce folk contestataire mais qui sait se faire mélodique et charmeur. Ses albums suivants y feront honneur certes, mais The Times They Are Changin’ est un album de fan de Woody Guthrie, centré essentiellement sur les chansons contestataires et d’une violence rare, puis Another Side Of Bob Dylan intègre déjà des éléments de pop. Quant à la suite, elle appartient au monde du rock.

Mais analysons un peu ce Dylan en roue libre. La pochette annonce déjà la couleur : un Dylan débraillé, marchant dans la rue serré contre sa petite amie. Un hobo amoureux. Et l’album est à cette image. Du folk engagé et romantique. Après un premier album qui présentait le défaut d’exhiber un peu trop haut ses influences (et j’entends par là que certaines chansons se rapprochaient presque plus du plagiat que de la composition originale), il trouve enfin son style. Vocalement, il assume complètement son timbre « de sable et de colle ». Musicalement, l’instrumentation reste toujours aussi simple dans la pure tradition du folk : Dylan dans le rôle du busker (chant, guitare, harmonica. Mais le talent de Dylan saute néanmoins aux yeux (ou aux oreilles). Chaque chanson présente une ambiance différente, une émotion bien particulière et qui tranche avec les autres. Seul dans son studio, Dylan réussit à tenir 13 chansons avec une guitare et un harmonica sans presque jamais se répéter.

Ainsi à la violence rageuse de Masters Of War et de ses accords déterminés, s’oppose le romantisme presque fleur bleue de Girl From The North Country, qui est lui-même sans rapport avec la nostalgie de Bob Dylan’s Dream ou avec la nonchalance d’Oxford Town. Thématiquement, on retrouve les mêmes antagonismes, et bien qu’il soit possible de résumer l’album via une dialectique chansons romantiques/chansons engagées, je pense qu’un tel raccourci est fortement préjudiciable. Surtout pour les non-anglophones que nous sommes. Car si la tentation est forte de rapprocher des chansons comme Corrina, Corrina et Don’t Think Twice, It’s Allright ou encore A Hard Rain’s A-Gonna Fall et Masters Of War, c’est au prix des nuances qui font de cet album un chef d’oeuvre.

Par exemple, revenons à cet Oxford Town, ritournelle faussement badine. Est-ce l’homonymie avec la prestigieuse ville universitaire anglaise qui a poussé Dylan à prendre ce ton relâché ? Difficile à dire, mais derrière cette chanson, se cache l’histoire de James Meredith, vétéran de l’US Air Force qui a été le premier étudiant noir à s’inscrire à l’université du Mississipi en 63 et qui fut accueilli par des manifestants pro-ségrégation qui essayaient de l’empêcher d’entrer.

On peut aussi voir des variations sur un même temps. Prenons A Hard Rain’s A-Gonna Fall et Talking World War III Blues, toutes deux parlent de la peur, plus que latente au début des 60’s, de l’apocalypse nucléaire. Dans la première, Dylan se fait prophète biblique, presque apocalyptique, accumulant les images fortes et les symboles :

J’ai erré sur les flans des 12 montagnes brumeuses
J’ai marché et j’ai rampé le long de six autoroutes sinueuses
J’ai frayé mon chemin au milieu de sept forêts tristes
J’ai fait face à une douzaine de océans morts
J’ai avancé 10 000 kilomètres dans la bouche d’un cimetière
Et c’est une dure, et c’est une dure, et c’est une dure, et c’est une dure,
Et c’est une dure pluie sur le point de tomber

Mais le contre-pied de tant de sérieux ne tarde pas à arriver et Talking World War III Blues de railler les paranoïaques de tous poils, prêts à se ruer dans l’abri anti-atomique au fond de leur jardin, suspectant n’importe qui d’être un communiste. Déjà ici, Dylan fait preuve d’un humour mordant qui éclatera aux yeux de tous avec le film Don’t Look Back relatant la tournée anglaise de 1965. Le narrateur de la chanson se retrouve chez le docteur suite à un rêve horrible à propos de la 3ème guerre mondiale et Dylan place dans la bouche de son héros qui sort tout juste de son abri anti-atomique des perles comme « Au coin de la rue, près d’un stand de hot-dog, j’ai vu un homme. J’ai dit »Hey mec, on dirait qu’il ne reste plus que nous deux.« Il a crié et s’est enfui. J’ai pensé que c’était un communiste. »

Et c’est finalement cette profusion de styles littéraires qui impose à ce moment-là Dylan comme leader incontesté de la scène folk. Ses capacités d’écriture lui permettent l’emphase chargée de références religieuses (Masters Of War et son « Comme Judas, vous mentez et vous trompez ») comme l’ironie distanciée de Honey, Just Allow Me One More Chance où le pauvre narrateur supplie sa belle de « lui accorder une autre chance », pas tellement par amour, mais parce qu’il n’a trouvé personne pour la remplacer. « Chercher une femme qui n’a pas déjà un homme, c’est chercher une aiguille dans une meule de foin ».

Et pour conclure son album et prouver, si le besoin s’en faisait encore sentir, l’étendue de ses talents littéraires, Dylan se lance dans I Shall Be Free, chanson en forme de longue tirade délirante sans queue ni tête où Dylan enchaîne les noms de personnalités. Ainsi, il conseille à Kennedy de recruter Brigitte Bardot, Anita Ekberg et Sophia Loren pour aider le pays à se développer. Plus loin, il demande à Mr. Football Mans ses rapports avec Willy Mays, Yul Brynner, Charles de Gaulle et Robert Louis Stevenson, avant de voir l’arrière-petite-fille de Mr. Propre qui prend cinq bains quotidiens. Et finit par attraper des dinosaures, faire l’amour à Elizabeth Taylor et s’attirer les foudres de Richard Burton. Avec cette chanson, Dylan annonce aussi les délires de Psycho-motor Nightmare ou Bob Dylan’s 115th Dream. Mais pour le moment, il n’en est pas là. Quoique...

Durant l’enregistrement de l’album, Dylan a rencontré Albert Grossman qui va devenir son manager pour les sept années suivantes. Il a fait son premier voyage en Angleterre où il a pu s’immerger dans la scène folk londonienne d’où il a tiré l’inspiration pour ses chansons les plus mélodiques comme Girl From The North Country ou Bob Dylan’s Dream. Il a quitté le plateau du Ed Sullivan Show durant une répétition parce qu’on lui a interdit de chanter Talkin’ John Birch Paranoid Blues, violente harangue contre le maccarthysme, fait d’arme qui aidera à créer l’image du héros de la contre-culture. Parallèlement, il joue au 2e Newport Folk Festival accompagné de l’égérie du folk, Joan Baez. Et la reprise de son Blowin’ In The Wind par Peter, Paul & Mary (groupe de folkeux un poil plus commerciaux et managé également par Albert Grossman) atteint la 2e place des charts pop.

Alors même si, lorsque The Freewheelin’ Bob Dylan sort en mai 1963, le succès n’est pas immédiat, la popularité de Dylan ne cesse d’augmenter. Et elle attendra sa première apogée quelques mois plus tard lorsque celui-ci s’engagera dans le mouvement pour les droits civiques et enregistrera avec The Times They Are A-Changing ce qui reste peut-être l’album définitif de ce mouvement. Mais quoiqu’il en soit, The Freewheelin’ Bob Dylan est le premier chef d’œuvre d’un génie de 22 ans qui, à 66 printemps, n’a pas fini de n’en faire qu’à sa tête... toujours en roue libre.



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Track-listing :
 
1. Blowin’ In The Wind (2’48")
2. Girl From The North Country (3’22")
3. Masters Of War (4’34")
4. Down The Highway (3’27")
5. Bob Dylan’s Blues (2’23")
6. A Hard Rain’s A-Gonna Fall (6’55")
7. Don’t Think Twice, It’s All Right (3’40")
8. Bob Dylan’s Dream (5’03")
9. Oxford Town (1’50")
10. Talkin’ World War III Blues (6’28")
11. Corrina, Corrina (2’44")
12. Honey, Just Allow Me One More Chance (2’01")
13. I Shall Be Free (4’49")
 
Durée totale : 50’08"