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Oh Mercy !

Oh Mercy !

Bob Dylan

par Aurélien Noyer le 17 septembre 2007

4,5

Paru le 18 septembre 1989 (Columbia)

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Coup de tonnerre sur la planète Dylan... ou plutôt sur ce qu’il en reste. Un nouvel album vient de sortir, et il est excellent !!! Quoi ? Comment ça, vous vous en doutiez ? Ah, bien sûr, petits lecteurs de 2007, vous pouvez vous gausser d’un tel enthousiasme. Regardez un peu les derniers albums du Zimm’ que vous avez connu : Time Out Of Time, « Love And Theft » et Modern Times. Certes, ça représente un rendement plutôt faible sur la dizaine d’années qui vient de s’écouler, mais c’est de la qualité.

Moi, je vous parle des réactions lors de la sortie de Oh Mercy ! en 1989. Après une décennie franchement déplorable, Bob Dylan renaissait véritablement de ses cendres, si tant est qu’il en restait encore. Son précédent album, Down In The Groove, était une telle catastrophe qu’il mériterait être cité en exemple de ce qu’il ne faut pas faire dans toutes les écoles de songwriting et de production rock. Alors que pouvait-on bien attendre d’une nouvelle livraison ? Qui plus est produite par Daniel Lanois... Daniel Lanois... le producteur de U2 et Peter Gabriel. Malgré tout le bien (ou le mal) qu’on peut penser de ces artistes, on ne voit pas vraiment comment un producteur comme Lanois pourrait coller avec l’univers de Dylan.

Mais bon, replaçons-nous en 1989. En fait d’univers, Dylan n’a plus rien, il s’est complètement perdu dans sa production atroce typique des années 80. Donc va pour Lanois, et même si ce dernier lui a personnellement été conseillé par Bono.

Dylan et son nouveau producteur s’installent donc à la Nouvelle-Orléans durant le printemps 1989. Bob en a marre des enregistrements conventionnels, dans des studios ultra-modernes, avec des musicos professionnels, mais tellement ennuyeux. Et Danny l’a bien compris, c’est pourquoi il installe son studio dans un vieux manoir colonial et recrute des musiciens du cru, rompus à la pratique de la musique cajun et autre rock du bayou. Et ils y passent du temps, dans cette bâtisse. L’inspiration de Dylan est un peu rouillée. Il a des textes, mais pas de mélodies. Mais petit à petit, l’ambiance aidant, il retrouve son rythme. Et Lanois se révèle très exigeant, mais sait aussi faire preuve de tolérance. Prenez la chanson When Teardrops Fall. La première prise est enregistrée à trois heures du matin avec le groupe de rock cajun, Rockin’ Dopsie and His Cajun Band, alors forcément, vu l’heure et l’apparition quasiment impromptue de la chanson au milieu d’une jam informelle, le tempo flotte légèrement. Donc Lanois décide d’enregistrer une autre prise le lendemain. Au bout de quelques essais, il abandonnera devant la qualité de cette première prise, peut-être imparfaite, mais tellement vivante.

Alors oui. Quand l’album sort le 18 septembre 1989, c’est un véritable coup de tonnerre. Dylan n’a pas sonné ainsi depuis plus de dix ans. On oublie toute sa discographie eighties, et on remonte jusqu’à Blood On The Tracks pour trouver un album aussi bon. Lanois a réussi le tour de force de ressusciter l’âme et l’inspiration d’un musicien sur lequel peu de gens auraient parié. Car Oh Mercy ! est véritablement un album habité. L’ambiance de la Nouvelle Orléans et de son vieux manoir a littéralement investi le chant de Dylan et le son de l’album (sur certaines pistes, on entend même les grillons squattant le « studio »). Il suffit d’écouter Most Of The Time. Sur ce titre, Dylan chante réellement comme s’il était perdu. Pas perdu comme il l’a été durant la décennie précédente, pas perdu au point de ne plus savoir qui il est, il est perdu mais parvient à extraire la quintessence de ses doutes pour en tirer une chanson.

Et ce thème du doute revient à plusieurs reprises (normal, me direz-vous, après les disques qu’il vient de produire), notamment dans la chanson What Good Am I ?, où on a vraiment envie de le prendre par l’épaule pour lui dire "Allez, Bob, tout est pardonné. Chante-nous encore une chanson.

Mais, tout introspectif qu’il peut être, n’allez pas croire que Oh Mercy ! est un album d’auto-apitoiement ou de flagellation pour ses erreurs passées. Dylan sait aussi que ses fans se sont pas totalement innocents et leur dédie un What Was It You Wanted un poil rancunier et méprisant. Mais qui s’en formalisera ? On sait bien que le Zimm’ est toujours très bon dans le mépris et la condescendance. Remember Just Like A Woman. Et la contribution de Lanois est à ce point déterminante qu’elle ouvre de nouveaux horizons à la musique d’un artiste vieux de 48 ans. Man In The Long Black Coat est la première chanson réellement terrifiante de Dylan. Une voix caverneuse semble chanter la légende de l’Homme au Long Manteau Noir, le visage éclairé par seulement un feu de camp au milieu du bayou, les insectes aux alentours s’occupant des choeurs. Dans une Nouvelle Orléans fantasmée, où se mèlent cultures européennes et africaines, où les saints catholiques deviennent des dieux vaudous, Dylan se réinvente en griot folk. Une chanson magistrale qui montre l’interaction entre un artiste et son producteur dans ce qu’elle peut donner de meilleur.

Malheureusement, la qualité de l’album ne suffira pas à remettre totalement Dylan sur les rails de l’inspiration. Son album suivant sera décevant, surtout comparé à la qualité de Oh Mercy ! et il faudra ensuite attendre six ans avant d’entendre de nouvelles chansons. Mais à l’instar de plusieurs autres légendes du rock qui s’étaient fourvoyées dans les années 80 (Paul McCartney ou Lou Reed pour ne citer qu’eux), son album de 1989 lui permet de démontrer par l’exemple qu’il a encore énormément de ressources et que sa légende et son talent sont bien loin de se limiter à une période ou à un style donné. Et Oh Mercy ! de se placer parmi Flowers In The Dirt, New York, Freedom ou The Healer. Autant d’excellents albums qui ont marqué un renouveau dans la carrière de musiciens que l’on disait vieillissant, usés voire vidés. Autant de classiques...



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Track-listing :

1. Political World (3’43")
2. Where Teardrops Fall (2’30")
3. Everything Is Broken (3’12")
4. Ring Them Bells (3’00")
5. Man In The Long Black Coat (4’30")
6. Most Of The Time (5’02")
7. What Good Am I ? (4’45")
8. Disease Of Conceit (3’41")
9. What Was It You Wanted (5’02")
10. Shooting Star (3’12")
 
Durée totale : 38’46"